Yugnat999 : Les mèmes sont les miroirs de notre société

21.08.2020

Yugnat999 : Les mèmes sont les miroirs de notre société

 

 

Discret mais ultra-populaire, c’est en mettant son prénom, Tanguy, ainsi que le nombre du diable à l’envers que @yugnat999 se présente pour poster chaque semaine des dizaines de mèmes sur son compte Instagram.

 

 

 

Interview

Lola Levent 

 

 

Fondateur du groupe Facebook « Neurchis de mèmes », ce ventriloque des sujets d’actualités tournés en dérision et grand spécialiste des vannes cinglantes voyait régulièrement son profil sauter. Il s’est depuis tourné vers l’autre réseau social pour publier son travail. Travail oui, parce que les blagues imagées qui slident de DM en stories ne naissent pas toutes seules !

Alors que tout est là, sous nos yeux, sur sa page — une parmi tant d’autres —on ne peut s’empêcher d’être curieux : comment passe-t-on de la private joke la plus obscure à la plaisanterie ultime qui fera pouffer toute une génération de français ? Et pourquoi le rire à grande échelle sur Internet (le compte @yugat999 possède à ce jour 443k abonnés) est-il en train de devenir un instrument de cyber-pouvoir aujourd’hui encore beaucoup trop sous-estimé ?  

 

 

“J’ai toujours été très friand d’internet”

 

Salut Yugnat999 ! Quel est ton rapport à Internet? Est-ce pour toi un refuge? Une échappatoire? 

J’ai toujours été très friand d’internet, je suis quelqu’un de relativement réservé et ça m’a effectivement permis de m’échapper un peu. C’est un univers que j’ai découvert très tôt : ayant grandi dans un des premiers foyers équipés de France, j’ai vraiment grandi avec. 

 

La figure du geek était plutôt mal perçue il y a quelques années. Selon toi, qu’est-ce qui a permis au nerd de devenir cool? 

Le geek est toujours mal vu je pense, en tout cas j’ai l’impression que les nerds sont toujours marginalisés à l’adolescence. Mais j’ai aussi cette impression que le fait d’être mis à l’écart permet de se créer une véritable personnalité en dehors des codes mainstreams et de développer ses passions. C’est quelque chose que j’ai observé, les gens qui maintenant réussissent dans les domaines créatifs sont généralement des gens qui n’étaient pas “populaires” durant leurs années collège/lycée. J’aime imaginer qu’il y a un lien de causalité entre la marginalisation précoce et le développement des spécificités individuelles. Il est aussi probable que le nerd soit devenu cool car la vie numérique s’est grandement développée. Les gens qui sont plus à l’aise avec les réseaux sociaux et internet en général, qui en maitrisent les codes, sont donc devenus des références et des personnalités reconnues.

 

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@olivierveran

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Assume-t-on enfin les vertus d’internet? Que penses-tu du changement de statut de ceux qui passent beaucoup de temps sur les réseaux et qui même parfois en vivent? 

Je pense que c’est générationnel. Pour quelqu’un qui a grandi dans un monde où internet a toujours existé, il peut totalement assumer de passer son temps sur Internet et comprendre que cela puisse générer de l’argent. Je pense que c’est relativement plus compliqué à comprendre pour des personnes qui ont pris le train en marche et pour qui ce n’est qu’un passe-temps oisif.

 

Ta visibilité te fait-elle prendre conscience de certaines responsabilités? Si oui, lesquelles? 

Oui forcément, plus ton audience grandit, plus tu te dois d’être clean et lisse. Je ne me permets plus autant de trucs qu’avant. D’une part parce que j’ai évolué et d’autre part parce que je sais que ce que je dis ou fais peut avoir un impact, cela peut influencer une partie de mon audience. J’ai une responsabilité envers les gens qui me suivent, c’est quelque chose qui me mets un peu la pression mais pour le moment j’ai l’impression que je m’en sors relativement bien.

 

Essayes-tu de sensibiliser les gens à certains sujets au travers de ton activité?

Je ne le fais pas de manière totalement consciente. Quand j’ai quelque chose qui me tient à cœur et que j’en parle via mes memes, c’est plus un exutoire qu’une tentative d’influer sur les opinions de mon audience. Je ne suis pas un très bon pédagogue de toute façon, et il y a énormément de créateurs de contenus sur internet qui sont bien plus doués que moi dans une optique didactique.

 

Peux-tu parler de ton rapport aux artistes et aux marques? 

C’est un rapport de fan : les gens ou marques que je tague dans mes memes, je les apprécie en règle générale, c’est un moyen de les approcher et de leur montrer mon travail en les y intégrant. Après, il m’arrive de taguer des gens pour me moquer d’eux. En règle générale, c’est surtout avec les personnalités politiques que je fais ça.

 

Quel est ton remède pour la panne d’inspiration? 

Le vin blanc ! Non, j’avoue que quand je suis en panne d’inspiration je retourne voir ce que j’ai fait il y a plusieurs mois et je le reposte tel quel ou bien je l’adapte à la situation actuelle.

 

“Tous les gens que je rencontre peuvent m’inspirer”

 

Pourquoi le franglais?

Why not ? Non en vrai c’est parti d’un seul meme où j’avais utilisé le franglais et après je me suis plongé à fond dans le délire, c’est devenu quasi obsessionnel et maintenant c’est ma marque de fabrique. Les gens voient un meme en franglais ils savent directement que ça vient de chez moi, et ça c’est une force je pense. Tu peux pas réussir si t’as pas un truc pour te démarquer, un univers personnel, des gimmicks etc….

 

Qu’est-ce qui te fait le plus rire? 

Franchement c’est con mais les remix shitty fluted du générique de la 20th Century Fox, ce genre de truc où les gens reprennent des morceaux iconiques en les recréant avec des objets complétement lunaires, ça me fait mourir de rire.

 

Quelle est la blague dont tu es le plus fier et pourquoi?

La blague dont je suis le plus fier c’est mon personnage global de Yugnat999 : j’ai réussi à faire croire à beaucoup de gens que j’étais ce personnage dans la vraie vie alors que je suis quasiment à l’opposé de ce que je peux montrer.

 

 

Qui t’inspire ou de qui admires-tu le sens de l’humour? 

Tous les gens que je rencontre peuvent m’inspirer. Il suffit que la personne dise ou fasse quelque chose qui me parle et m’évoque un meme pour que je m’en inspire. C’est ultra riche comme manière de fonctionner je trouve. Mon cerveau pense aux memes en toile de fond un peu, c’est un prisme global.

 

À quoi se joue un bon mot ? Quels sont les ingrédients d’une plaisanterie réussie? 

Tout se joue comme dans beaucoup de domaines sur le timing, il faut savoir faire les bonnes vannes au bon moment. Il y a aussi la maitrise du sentiment d’identification. Je me pose toujours la question : à qui ma blague va t-elle parler et comme va-t-elle être perçue ?

 

Est-ce qu’on peut dire que notre génération a suffisamment de références communes pour que l’on puisse parler d’un sens de l’humour commun et uniformisé? 

Il y a une sorte d’humour générationnel c’est sûr, des références communes et partagées du fait de l’uniformisation de la culture, mais il reste toujours des différences entre les gens et leur humour. Il y a des gens qui ne captent pas du tout le second degré et d’autres qui communiquent uniquement via le sarcasme. 

 

 

Est-ce que tu dirais que l’autodérision est au cœur du phénomène des memes et même un trait propre à notre génération ? 

Je pense que de base, pour toute forme d’humour, il est préférable d’avoir de l’autodérision, c’est un peu trop facile de se foutre de la gueule de tout le monde et ne pas accepter d’être la cible des moqueries. Il faut cependant que cela reste de la moquerie sans animosité, c’est là toute la difficulté je pense ! On a de la chance, notre génération a l’air d’être beaucoup plus encline à accepter les piques. Je ne sais pas à quoi c’est dû mais c’est un constat que je fais. La susceptibilité est moindre que pour les générations précédentes. Et encore : tant que les moqueries sont faites dans les règles de l’art et ne cherchent pas à blesser elles sont généralement bien acceptées.

 

Selon toi, peut-on parler des memes comme d’un outil pour identifier des problématiques sociétales et culturelles? 

Je pense qu’en effet les memes sont les miroirs de notre société. Ils font partie intégrante des messages qui seront étudiés à l’avenir pour comprendre les événements sociétaux advenus par le passé. C’est un médium de communication, chacun peut en faire ce qu’il a envie et faire passer (ou non) des messages à son auditoire.

 

Comment imagines-tu ces traces de notre histoire à tous dans des dizaines d’années? Que deviendront-ils? À quoi ressembleront les nouveaux formats? 

Franchement aucune idée de comment ça va évoluer, c’est ça aussi ce qui fait le charme d’Internet : cette imprévisibilité ! J’espère simplement que l’on pourra continuer à partager nos memes et nos opinions en toute liberté sur internet.