The Asylum Seeker, par Caterina Lorenzetti

 

«(Untitled) The Asylum Seeker » (le demandeur d’asile) : c’est le nom de l’installation créée par Caterina Lorenzetti, une jeune artiste italienne qui a grandi entre l’Italie, l’Espagne, les États-Unis et la France. Le projet artistique, qui se déploie sur trois chapitres, invite le spectateur à aller à la rencontre de l’humain et à faire face à la réalité de la situation des réfugiés. Malgré le flot continu d’informations qui nous parvient, les réelles actions sont peu nombreuses : il est temps de mettre de côté les a priori sur ces demandeurs d’asile pour enfin les considérer comme des individus qui mènent leur « voyage de l’espoir ». À travers des photographies, des photocollages et des vidéos, Caterina Lorenzetti nous plonge dans les difficultés des migrants, encore trop ignorées. Réflexion, engagement, combat et solidarité sont les maîtres-mots.

 

Interview: Kenza Helal–Hocke – Photographies: Caterina Lorenzetti

 

 

Pourquoi avoir choisi d’aborder le thème de l’immigration à travers une série de photos et de vidéos formant une installation ?

Au début de l’été 2017, j’ai eu pour projet une narration visuelle qui parlerait des hommes, femmes et enfants migrants. Mon but était de me rapprocher de ces gens et de les découvrir humainement : oublier l’idée de numéro et de masse dont on entend parler quotidiennement dans les médias. En août, j’ai proposé un laboratoire photo à plusieurs centres d’accueil. Selon moi, l’expression artistique est un bon moyen pour créer un lien et pour casser la barrière de la langue et de la culture. Après un mois et demi de projet et de contact avec des migrants, je suis partie à New-York pour un stage où j’ai pu assister l’artiste Taryn Simon. Son travail qui renvoie quelque chose de très machinal et froid du monde réel m’a aidée à consolider la direction de mon projet. Je souhaitais m’orienter vers une vision sociale, politique, et évidemment humaine. J’avais besoin de plusieurs moyens d’expression pour transmettre ma vision : il fallait construire un parcours physique, stimulant émotionnellement, où tous les médias présents pouvaient être objet ou sujet d’interaction, de découverte et de curiosité. Tout le parcours est conceptuel.

 

 

Comment s’est déroulée cette création, quel en a été le processus ?

Le nom du projet que j’ai initialement présenté aux associations ainsi qu’aux hommes était « My Piece of Home ». J’ai d’abord proposé de réfléchir et de travailler sur la perception du chez soi en commençant par identifier le concept d’espace intime. L’étape suivante était de trouver, dans le centre d’accueil où les hommes étaient hébergés, un espace ou juste un élément qu’ils aimaient et où ils se sentaient à leur place. Il fallait un décor pour créer une représentation visuelle de leurs ressentis et de leur imagination : on a parfois dû dessiner lorsque l’on ne trouvait pas d’objets adéquats. Une fois que tous les éléments du set étaient prêts, nous avons tout mis en place afin que la photo soit prise sous un angle très personnel, et surtout humain. J’ai ensuite cherché une association en accord avec mes valeurs qui pouvait m’aider dans mon projet artistique. Je voulais traduire au mieux l’état de vie des migrants qui sont tiraillés entre une société incapable de s’ouvrir et une autre complètement oppressée et effacée par une non-reconnaissance et une non-écoute.

Comment as-tu rencontré les hommes que tu as photographiés et filmés ? 

J’ai commencé à faire du bénévolat pour « Good Chance » : un projet de théâtre anglais né à la « Jungle » de Calais puis aménagé à Paris. C’est là que j’ai rencontré une activiste qui m’a appelée pour savoir si je pouvais m’occuper de trois mineurs non accompagnés et rejetés par la Croix Rouge parce qu’ils n’avaient pas de papiers témoignant de leur minorité. Sur les photographies, ces mineurs ont d’ailleurs le visage flouté, leur identité n’est révélée que lors des expositions. J’ai donc rencontré Drissa*, 15 ans, Bakary*, 16 ans qui venaient de Côte d’Ivoire, et Kouassi*, 16 ans, qui venait de Guinée. J’ai passé une semaine avec eux : on dessinait, on parlait de leur vécu et de leur voyage de l’espoir. Drissa* a été le premier à être aidé par une association et Bakary* a été pris en charge il y a un mois environ. Kouassi* se bat encore chaque jour pour dormir chaque soir dans différentes structures de Paris, pour pouvoir apprendre, étudier et accomplir ses rêves. Il est d’une force inspirante pour quelqu’un comme moi qui a toujours grandi dans le confort. Il a laissé la peur et le peu de colère qu’il avait en lui, et il sourit : la rue est devenue sa maison.

 

« Kouassi* se bat chaque jour pour dormir dans différentes structures de Paris, pour pouvoir apprendre, étudier et accomplir ses rêves. » 

 

 

Pourquoi avoir choisi uniquement des hommes pour représenter les « Asylum Seekers » ?

Cette question met en lumière un manque : celui des femmes. Pourtant, c’est important que les gens réalisent que les femmes migrantes existent. Leur situation est similaire, parfois pire. On parle de jeunes filles sexuellement exploitées, de mères qui perdent leurs enfants pendant leur voyage ou qui les quittent pour gagner de l’argent et leur offrir une vie meilleure. Le combat des femmes me tient à coeur, c’est pourquoi elles occuperont une place essentielle dans la suite de mon travail : le projet se fait étape par étape. Je n’ai pas voulu commencer par un travail sur les femmes parce que j’avais la sensation que l’émotion aurait été beaucoup trop forte pour moi, je ne savais pas si j’étais capable d’y faire face. Construire des rapports humains solides avec des personnes marquées par des vécus aussi lourds est une expérience vraiment complexe.

 

 

Ton travail se décline sur trois chapitres, quel rôle joue chaque chapitre ?

Le parcours doit se voir comme un « crescendo » : chapitre un, chapitre deux et chapitre trois : à chaque chapitre une pièce. La première pièce développe l’identification des migrants de la part du système occidental. On sent des présences, mais le flou prend le dessus, à moins que l’on s’y intéresse réellement — il faut parfois soulever un papier pour découvrir un portrait. La deuxième pièce est consacrée à la découverte humaine. Il y a une série de portraits sur des supports transparents, encadrés dans des boîtes posées par terre. Ici, le visiteur est invité à aller à la rencontre de l’humain : il doit recueillir des boîtes au sol et les soulever pour découvrir ce qu’il y a à l’intérieur. Il y a également des photocollages allégoriques disposés sur un grand mur blanc qui traduisent le ressenti des hommes et le mien. La troisième et dernière pièce montre les migrants en tant qu’hommes maîtres de leurs propres expressions : l’espace est réservé aux photos faites pendant le laboratoire artistique. La vidéo conclusive est le paroxysme du crescendo : l’attente visuelle est beaucoup plus forte.

 

Dans ton travail, on retrouve beaucoup l’idée selon laquelle les réfugiés sont considérés comme des objets dans notre société, pourquoi ?

À Gênes, puis à Paris, j’ai été frappée par le contraste entre le flux d’informations sur la situation migratoire, et le manque d’intérêt général pour la personne en soi, pour l’humain qu’est avant tout un migrant. Je trouve que le sujet est traité de façon hypocrite, certaines personnes abordent cette question complexe comme s’ils voulaient agir pour remédier à ces situations, lorsqu’en réalité, aucune action n’a été réellement entreprise. Le phénomène migratoire est intrinsèque à l’humanité, mais le phénomène actuel concerne une migration forcée par différentes raisons : persécutions religieuses, sociales, conditions de pauvreté extrême, conflits politiques. Ces migrants n’ont pas d’autres choix. Selon moi, que ce soit un choix totalement libre ou une obligation pour la survie, un migrant doit toujours trouver une terre et une situation d’accueil, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Malgré ça, je suis évidemment extrêmement reconnaissante envers les associations qui luttent chaque jour pour la survie et la vie de ces Hommes.

 

« Le phénomène migratoire est intrinsèque à l’humanité, mais le phénomène actuel concerne une migration forcée par différentes raisons : persécutions religieuses, sociales, conditions de pauvreté extrême, conflits politiques. Ces migrants n’ont pas d’autres choix. Selon moi, que ce soit un choix totalement libre ou une obligation pour la survie, un migrant doit toujours trouver une terre et une situation d’accueil, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. »

 

 

La photographie et l’art en général sont-ils des moyens de dénoncer ? Penses-tu que l’art a le pouvoir de changer le monde ?

Je considère qu’il est important que les gens mettent une image réelle sur la situation de notre société actuelle : les images ont souvent plus d’impact que les paroles, il est donc fondamental de les utiliser à bon escient. Je ne peux pas être sûre que l’art puisse changer le monde… Néanmoins, je suis certaine qu’il est possible de faire bouger certaines choses et de réveiller les esprits. Je pense qu’un projet artistique peut être un bon point de départ pour un changement ou simplement une amélioration des idées.

 

 

Selon toi, un artiste doit-il être engagé ?

Oui et non : il faut évidemment être responsable et conscient de l’arme intellectuelle que l’on gère en tant qu’artiste. Je respecte ceux qui utilisent l’art dans un but esthétique ou commercial, mais je trouve que les artistes ont une responsabilité énorme, puisqu’ils sont créateurs de communication. L’art a été, est, et sera toujours une forme communicative forte et nécessaire à la sensibilisation. Mon travail m’a permis de changer ma vision des choses sur beaucoup de sujets.

 

Comment voudrais-tu que ton travail soit perçu et compris ? Que t’a-t-il apporté ?

J’aimerais que mon travail puisse déclencher un début d’empathie. Je ne vise pas de grands changements immédiats, mais plutôt de petites remises en question personnelles et un regard lucide sur le système actuel. Mes sujets ne sont pas des victimes, ce sont des personnes avec qui j’ai créé des liens insécables, je leur ai fait la promesse d’un combat solidaire. Cette installation est un événement artistique socialement engagé, créée aussi dans le but de construire une plateforme concrète de dialogue et d’échanges réels entre demandeurs d’asile et locaux. Cette plateforme est en cours de développement et son concept débutera en premier lieu à Gênes et se développera ensuite de façon itinérante dans différentes villes. Ce travail m’a appris une écoute sans frontière : c’est comme cela que je perçois l’art engagé. Les valeurs n’ont pas de couleur, de barrière linguistique, d’appartenance religieuse, sociale ou culturelle : l’humain passe avant tout.

 

 

* Les prénoms des hommes liés au projet ont été modifiés.