Tanya Haboujqa: La Terre (non) sainte

 

Récompensée par le World Press Photo pour Occupied Pleasures en 2014, membre de Noor et une des fondatrices du premier collectif de femmes photographes du Moyen-Orient (Rawiya), Tanya Habjouqa est une photojournaliste jordanienne et américaine de 43 ans, qui dévoile aujourd’hui un travail poignant sur ce qu’elle appelle The Un / Holy Land, [La Terre (non) sainte]. Présenté sur Unseen, une plateforme qui met à l’honneur la photographie contemporaine et les artistes avant-gardistes, le projet artistique entremêle la sainteté et la profanité d’Israël et de la Palestine. Dans une atmosphère de conflits politiques, religieux et culturels, Tanya Habjouqa replace l’humain et sa complexité au centre des préoccupations et utilise la photographie comme symbole d’espoir et de vie.

 

Interview: Kenza Helal–Hocke – Photographies: Tanya Haboujqa –  Unseen Platform

 

 

Peux-tu expliquer le titre The Un / Holy Land ?

C’est un jeu de mots sur le terme « Terre Sainte », qui a été tellement utilisé dans le domaine du tourisme, de l’art, de la politique, qu’il a perdu son sens. Au départ, c’était un terme un peu ironique pour moi, parce que quand on expérimente et documente ce qu’il s’y passe et le non-respect des droits de l’Homme, le terme « Terre Sainte » ne semble pas approprié. Il est souvent utilisé par l’État pour justifier et légitimer des comportements et des décisions politiques. Par exemple, il y a quelques jours, j’ai vu une femme âgée, palestinienne, interrogée et emmenée par deux officiers de police parce qu’ils avaient des questions sur son identité. Évidemment, je ne peux pas nier qu’il y a des instants de beauté : il suffit de visiter l’Église du Saint-Sépulchre ou d’aller sur le Mont Garizim à l’aube pour le voir. Je ne voulais pas offenser les personnes qui croient en cette Terre Sainte ou en la beauté qu’elle transmet. Le titre est un moyen d’exprimer une dualité : malgré cette beauté, il n’y a pas un jour qui passe sans que je sois témoin ou que j’entende parler d’une injustice.

 

Pourquoi avoir choisi le sujet du Moyen-Orient ?

Je suis jordanienne et citoyenne américaine, j’ai grandi entre ces deux pays et je viens de la communauté circassienne en Jordanie, qui est une minorité. Par conséquent, l’altérité est mon chez-moi et c’est ce qui nourrit mon travail. La fluidité envers l’identité est, en quelque sorte, plus tangible au Moyen-Orient : j’ai plus de souvenirs d’enfance heureux là-bas, même si mon expérience au Texas a été très formative. En fait, je suis attirée par les endroits qui vibrent. Les pays méditerranéens ont un petit quelque chose en plus, que ce soit le Levant, le Moyen-Orient, ou l’Europe. Ils me semblent plus expressifs, plus vivants. Les conflits — qui ont souvent des causes et des circonstances post-coloniales —, contribuent d’une certaine manière à cette sensation de vie, à cette impression qu’il faut savourer chaque instant. Le fait de jouer sur les contradictions dans la narration est quelque chose que j’ai toujours aimé : je suis le produit d’une mère texane divorcée et d’un père circassien / jordanien. Dire que je me suis toujours sentie à l’écart est un euphémisme, mais j’ai toujours embrassé cette situation d’une façon un peu rebelle, dès un jeune âge. Même si plusieurs souvenirs très marquants me montrent les limites des deux pays où j’ai grandi, je sais qu’ils ne définissent pas les gens qui y vivent et que cela n’enlève en rien la beauté qui emplit cet endroit.

 

 

« La Terre Sainte est un cliché qui cache une multitude de pêchés, c’est le point de rencontre entre le sacré et le profane. Tout le monde pense tout savoir sur cet endroit, alors que personne ne se connaît réellement. » 

 

Et pourquoi les paysages d’Israël et de Palestine ?

Je suis une photojournaliste, c’est compulsif et irrémédiable. J’ai réussi à sortir des sentiers battus dans mon travail précédent, Occupied Pleasures — qui était une dénonciation de l’occupation. Aujourd’hui, je tends à passer plus de temps dans la société israélienne : j’espère avoir un esprit critique sans pour autant exclure les individus dans cette quête de compréhension. The Un / Holy Land fait partie intégrante de cet objectif, et mon autre projet We are all children of nine months [Nous sommes tous des enfants de neuf mois] raconte aussi l’histoire de cette terre, d’un point de vue ethnique, religieux et politique. Et pourquoi Israël et Palestine ? Mon mari est un citoyen palestinien d’Israël, j’y élève mes enfants, c’est leur maison. Mes recherches, mon travail et ma volonté de comprendre tout ce qu’il s’y passe m’aident à leur raconter l’histoire de leurs origines. Tant que j’élève mes enfants ici, ce sera le point central de mon travail. La Terre Sainte est un cliché qui cache une multitude de pêchés, c’est le point de rencontre entre le sacré et le profane. Tout le monde pense tout savoir sur cet endroit, alors que personne ne se connaît réellement : éloignés par force ou par choix, on n’offre pas aux israéliens et aux palestiniens la chance de voir qu’ils ne sont pas si différents.

 

 

Considères-tu l’art comme un moyen de dénonciation et de rébellion ?

Absolument ! La photographie permet de dépasser des perceptions trop étriquées, d’explorer et de questionner. Le projet The Un / Holy Land est un documentaire interactif qui plonge les spectateurs dans les profondeurs des paysages d’Israël et de Palestine. Ce travail digital multi-sensoriel renoue avec les mythes et les dogmes en franchissant les limites de la religion, de la laïcité et de la politique. C’est un projet à l’approche hybride, qui mêle la narration à la première personne et le journalisme d’investigation. C’est une exploration des facteurs politiques, culturels et psychologiques qui créent la vision de cet endroit : la religion a façonné cette terre, et la terre a façonné la religion. Selon moi, l’art implique une forte empathie, une capacité à accepter l’existence de nombreuses contradictions et de réalités hostiles.

Quel message veux-tu transmettre ?

The Un / Holy Land, c’est d’abord une terre que je veux honorer et comprendre. Les travaux qui existent sur le Moyen-Orient manquent quelque peu de couleurs, de nuances ou de détails sur la réalité : lorsque l’on entend parler d’Israël et de la Palestine, ce sont trop souvent les histoires de guerre, de religion et de politique. Le but de ce projet artistique est donc d’aller plus loin dans la narration, d’estomper cette vision. Dans mon travail, j’aimerais replacer l’altérité, l’humain et sa complexité au centre de tout. Si l’on peut représenter les individus dans leur réalité, les lecteurs et les spectateurs pourront s’identifier à eux, et c’est ce que je recherche. Mon travail tend à être un point de rencontre, un chemin vers la curiosité. J’espère que les spectateurs pourront à la fois apprendre et désapprendre ce qu’ils savent déjà sur cet Un / Holy Land, que l’empathie et l’intérêt qui m’animent seront contagieux. J’ai pour projet de produire un travail artistique qui puisse élargir le champ des possibles de la photographie documentaire.

 

 

« Travailler sur le Moyen-Orient implique des contraintes : il y a parfois des femmes qui ont vécu un traumatisme et qui ont peur de révéler leur identité, il y a aussi des personnes méfiantes envers les médias à cause de la façon dont ils ont été décrits par des journalistes. »

 

On voit plusieurs enfants au milieu d’adultes, parfois même des femmes enceintes, quelle relation entretiens-tu avec ceux que tu photographies ?

Travailler sur le Moyen-Orient implique des contraintes : il y a parfois des femmes qui ont vécu un traumatisme et qui ont peur de révéler leur identité, il y a aussi des personnes méfiantes envers les médias à cause de la façon dont ils ont été décrits par des journalistes. J’essaye, quand je le peux, de laisser l’interview diriger la façon dont je vais photographier, pour que le sujet soit maître de son image. De la même façon qu’un écrivain construit un décor, je rassemble des outils — sons, objets, images, textes — pour que les individus soient à l’aise, et eux-mêmes dans cette atmosphère. En fait, une relation se construit avec le sujet photographié, une confiance naît lorsque des histoires sont partagées. La maternité crée facilement une connexion, malgré les différences politiques ou même ethniques. L’échange est toujours honnête, vrai, je parle parfois de mon mari, de mes enfants, de ma vie passée. Je me souviens d’une femme orthodoxe que j’avais photographiée dans sa chambre avec ses enfants et qui m’avait demandé la religion de mon mari. Je n’aime pas éviter les questions, mais je ne voulais pas gâcher la beauté du moment : j’ai simplement répondu « chrétien », pour ne pas la froisser en disant qu’il était musulman et palestinien. Certaines femmes peuvent donc être un peu tendues, d’autres sont parfois très réceptives, alors on parle de tout — de mariage, de sexe, de notre vision du monde. Les moments qui comptent sont ceux où un vrai lien se crée entre le sujet et le photographe.

Ton travail est partagé entre différents paysages, la nature et les machines par exemple, pourquoi ?

Ici, il s’agit d’une sélection de photographies. Mais en fait, c’est un grand projet de deux ans et je n’ai pas encore fini de tout photographier. J’ai dû faire une pause d’environ un an pendant ce travail, pour la création d’une plateforme en ligne où une réalité est recréée : il y a énormément de supports (séquences auditives, visuelles, des gifs…). Ces photographies sont donc une partie du projet artistique complet. Les paysages deviennent des personnages, ils créent un entre-deux, une tension entre laïcité et religion, entre plusieurs visions du monde. La terre que j’appelle Un / Holy Land n’est pas binaire : sa sainteté et sa profanité s’entremêlent, se rencontrent. J’insiste justement sur les endroits qui rendent cette frontière floue, jusqu’à l’effacer totalement.

 

 

Penses-tu que tes études en anthropologie ont influencé ta façon de photographier ?

Je travaille toujours dans le journalisme et pour plusieurs ONG internationales. Mais ce qui m’anime le plus est lorsque l’on amène l’humain et la représentation personnelle d’un individu dans la photographie, c’est là que ça devient vraiment intéressant. Je me souviens d’une femme souffrant d’un handicap qui avait été arrêtée et battue dans l’Est de Jérusalem, elle cachait son sourire quand j’ai pris son portrait parce qu’elle avait honte de ses dents. Je me sens profondément responsable lorsque je crée. Comment photographier des gens pour raconter leur histoire ? Est-ce qu’ils vont se reconnaître ? Est-ce que je suis respectueuse ? Est-ce que je conserve mon esprit critique ? Le genre tient une grande place dans mon travail, et j’aimerais explorer ce sujet dans d’autres contextes géographiques. Aux États-Unis par exemple : l’État me semble dans une telle tension… il y aurait beaucoup de choses à explorer. C’est la dualité et la complexité de l’humain qui m’attirent. Je n’ai pas encore vu d’approche similaire à celle de The Un / Holy Land, qui prend en compte la totalité de cette terre fracturée. Avec mon parcours anthropologique et journalistique, et en tant que mère jordanienne et américaine mariée à un palestinien, j’ai la possibilité de prendre du recul et de naviguer à travers ces réalités.

 

 

 

Aujourd’hui, quel avenir imagines-tu pour le Moyen-Orient ?

Pendant neuf ans, j’ai travaillé indépendamment en Israël et en Palestine, en essayant de documenter les différents aspects de la vie quotidienne qui sont souvent exclus des narrations que l’on fait de cet endroit : l’espoir, l’humour, la joie qui persistent même dans les périodes les plus sombres et qui permettent aux individus de vivre malgré la déshumanisation qui les entoure. Il y a tellement de similarités entre les peuples. J’espère qu’ils pourront dépasser ces frontières et se rendre compte de la richesse qu’ils ont à s’offrir, de l’humanité qu’ils ont à partager malgré les fractures actuelles, afin d’amener enfin à une démocratie.