Eamon Ore-Giron: Notre Renaissance sera une exaltation collective

18.07.2020

Eamon Ore-Giron: Notre Renaissance sera une exaltation collective

 

 

Il est 21h à Paris. Eamon Ore-Giron est à Los Angeles. Je l’appelle, il est dans son atelier et se réveille. Son assistant vient lui apporter un café crème Starbucks. Nous échangeons sur nos situations respectives, sur le retour à la réalité post-Covid, sur le rapport entre Art et Histoire… Eamon pense l’artiste comme une figure unique, capable d’apporter un remède dans une société convalescente. À l’horizon de notre conversation : de l’amour pour qui veut bien encore en recevoir et un humanisme que l’on espère voir renaître de ses cendres.

 

Photographer 

Fabian Guerrero 

Words 

Jalis2019

 

 

 

Eamon a grandi dans le sud-ouest des États-Unis et a passé beaucoup de temps en Espagne, au Pérou et au Mexique. Ces pays et leurs histoires ont influencé sa pratique artistique, pleine de références à la tapisserie amazonienne, à la médecine amérindienne et au Muralisme mexicain. Réalisées sur du lin brut ou des toiles immenses, ses peintures abstraites aux couleurs vives se déploient comme des rayons de soleil sur l’horizon et nous laissent étrangement rêveurs. Ses oeuvres ont récemment été exposées à la Nicelle Beauchene Gallery (New York), au Pérez Art Museum (Miami), au Hammer Museum (Los Angeles) et au Museo Tamayo (Mexico City).

 

Salut Eamon. Tu es à Los Angeles là ?

Oui, je suis dans mon atelier, ici il est 9h du matin.

 

Comment c’est Los Angeles après le passage du Coronavirus? 

J’ai l’impression que je suis en train de m’habituer à l’apocalypse, je m’accoutume à la fin du monde. Ça a été la folie. Tout commence à ré-ouvrir mais il y a des mouvements de protestations en ce moment, parce que la police tue et qu’il y a encore beaucoup trop d’arrestations arbitraires.

 

Top Ranking, 2015, Flashe on linen, 66 x 56 inches

Courtesy of the artist; photo: Adam Reich

 

 

Tu penses que c’est une bonne chose cette révolte que nous sommes en train de vivre ?

C’est une bonne chose que les gens expriment leurs colères. Mais j’ai un fils de quatre ans et c’est dur de voir son enfant obligé de porter un masque tout en devant lui expliquer le racisme et les violences policières. Nous avons toujours connu le racisme mais cette problématique  est tout d’un coup devenue plus prégnante que jamais. C’est super que la jeunesse descende dans la rue et ça fait du bien de voir des gens exprimer haut et fort leurs frustrations à l’encontre des autorités et du gouvernement après cet épisode de quarantaine. Dans un sens, je suis très content de tout ça mais ça reste très triste que nous soyons obligés de nous répéter encore et toujours. La réalité nous est retombée dessus très vite.  Aux États-Unis nous avons vraiment un président incompétent. Je ne sais pas comment vous avez vécu le dé-confinement en France…

 

Je crois qu’en France nous savons que rien n’est jamais tout noir ou tout blanc et nous avons continué à rechercher cette nuance, cette zone grise. Mais actuellement on ne sait plus vraiment ce qu’on a le droit de faire ou pas. Nos actions sont en suspens. 

Je vois. Je pense que c’est un peu la même chose partout dans le monde, excepté peut-être dans des pays comme la Chine. Aux États-Unis, dans des lieux comme Los Angeles ou New York, les grandes villes, les gens ont du respect les uns envers les autres, et en général ils respectent les règles. Quand on leur demande de porter des masques ils portent des masques. Mais je pense qu’il y a une grande partie du pays qui pensent que toutes les consignes qu’on pourrait leur donner cachent une forme d’autoritarisme mal placée. Donc même si tu leur conseilles de faire quelque chose pour leur bien, ils vont refuser de le faire parce qu’ils pensent qu’on essaie de les manipuler. C’est en train de devenir un vrai problème. Sur la Côte Est et la Côte Ouest, la situation n’est plus si difficile que ça. Le pire est derrière nous. Mais je ne pense pas que nous soyons vraiment sorti d’affaire pour autant. 

 

Comment conçois-tu le rôle des artistes dans cette réalité apocalyptique ?

 Je pense que nous avons autant de responsabilités que les autres : quand on voit des choses terribles advenir, il est de notre devoir d’en parler.

 

Quelles sont les solutions que les artistes pourraient apporter à la société ? 

Ce ne sont pas des solutions politiques mais plutôt des remèdes, de l’apaisement que l’artiste peut apporter. Il peut par exemple montrer que nous pouvons penser les choses différemment. De nouvelles façons de nous connecter, de nouvelles histoires. Tout ce que nous vivons est lié à l’Histoire et cette histoire nous est racontée d’une certaine manière durant nos années d’études. Je pense que le rôle de l’artiste est de faire preuve d’imagination et de donner aux autres la possibilité d’entrevoir des réalités alternatives. Pour moi c’est très important de repenser l’Histoire et la manière dont nous vivons notre vie à partir de cette réflexion. 

 

Installation view, Conspirateurs, 2020, Friends Indeed Gallery, San Francisco. Photo: Graham Holoch

 

“En tant qu’artiste, ce qui m’intéresse c’est de créer des oeuvres en rapport avec l’Histoire, avec un grand H”

 

 

Dans tes peintures, tout a l’air ouvert, il n’y a pas de frontières, pas de limites. Mais en même temps cette illusion ne semble pas laisser de place au hasard. Quelle est ta définition et ton rapport à la notion d’improvisation ? 

C’est vrai que certaines de mes peintures peuvent donner l’impression de ne pas laisser de place à l’accidentel parce qu’elles sont très proches du courant géométrique hard-edge de la peinture abstraite. Mais dans ma pratique globale de la peinture, tout est vraiment une question d’improvisation et de relation entre les différents éléments. Sans limitation, on se donne toujours beaucoup plus de liberté. Je pense que les expérimentations rendent toujours tout beaucoup plus intéressant.  

 

C’est une nécessité pour toi de créer une dialogue entre la pratique expérimentale de la peinture et une approche plus scientifique ? 

Oui, cette démarche heuristique est pour moi une manière de résoudre des problèmes. Si tu penses à mon travail dans ce sens, tu peux comprendre ma relation au système, à l’idée d’un système, à l’idée du symbolisme et à la mécanique dans la peinture. C’est une méthode pragmatique sans garantie d’un résultat optimal ou rationnel. 

 

J’entends les sirènes des voitures de police derrière toi. Quelles sont tes motivations en tant qu’artiste ?

Je pense que la découverte de soi-même est une motivation importante dans mon travail. Je pense aussi que la création d’une communauté à travers cette exploration est importante. Je ne sais pas si tu connais ma musique. J’ai écrit deux albums et j’ai fait partie de plusieurs groupes. L’un des groupes était extrêmement expérimental : parfois c’était plus de l’improvisation ou de la performance que de la musique. Mes explorations picturales et musicales sont les éléments fondamentaux de ma pratique artistique. Mais plus largement en tant qu’artiste, ce qui m’intéresse c’est de créer des œuvres en rapport avec l’Histoire avec un grand H, ainsi qu’avec l’histoire d’un groupe, d’une communauté et en même temps relative à mon histoire personnelle. 

 

Infinite Regress CXXIX, 2020, Flashe on linen, 69 x 54 inches

Courtesy of the artist; photo: Joshua White / JWPictures.com

 

 

“Tu n’es pas capable de rentrer en communication avec cette autre réalité”

 

 

Comment définirais-tu ta relation avec le passé ? 

Je ne suis pas quelqu’un de nostalgique et je pense que le passé est un endroit qu’on ne peut pas comprendre. Le passé c’est comme aller dans un pays dont tu ne comprends pas la langue. Même si les choses te semblent similaires par à rapport à ce que tu connais, tu n’es pas réellement capable de rentrer en communication avec cette autre réalité qui n’est pas la tienne. Pour moi, tu ne peux que te rapporter à ta propre interprétation du passé. Dans beaucoup d’œuvres sur lesquelles je travaille en ce moment, je ressens le désir de voyager dans le temps à travers les artistes et les œuvres. Mes derniers travaux sont inspirés par des œuvres péruviennes du XIVème siècle, justes avant l’arrivée des Espagnols. Quand j’étais encore à l’école, j’étais obsédé par les expressionnistes abstraits et les artistes post-modernes et je n’avais pas encore été confronté à la peinture latino-américaine.  À présent, j’ai l’impression d’ouvrir les yeux sur un tout autre langage pictural. En apprendre davantage sur les artistes qui ont travaillé en dehors de l’Histoire de l’art « traditionnelle » me permet de communiquer d’une manière renouvelée avec l’Histoire et de créer ma propre machine à remonter le temps. 

 

Si tu pouvais revivre un mouvement artistique passé, lequel choisirais-tu ? 

Je crois que j’aurais beaucoup aimé trainer avec le cinéaste John Cassavetes. Sinon j’aurai beaucoup aimé vivre à l’époque du Muralisme mexicain au début du XXème siècle et vivre dans le Mexico des années 30. Mexico a toujours été un lieu d’exil : exil depuis Cuba, depuis le Pérou, depuis l’Amérique centrale, depuis la Russie, depuis l’Espagne… Les muralistes étaient des gens sexistes, très machos mais dans ce mouvement il y a aussi eu des femmes artistes brillantes et exceptionnelles comme Frida Kahlo bien sûr, ou Leonora Carrington. Et même si l’oppression masculine de l’époque me gêne, je sais bien que peu importe l’époque et les lieux dans lesquels je voudrais voyager, elle sera toujours là d’une manière ou d’une autre. J’adore l’idée que les muralistes ont eu : créer un langage visuel encourageant la prise de conscience des droits et des devoirs civiques de chacun. José Clemente Orozco et Diego Rivera ont peint des œuvres très dérangeantes, et ils ont eu l’audace de les présenter telle quelles dans l’espace publique, ce qui pour moi est un très bel accomplissement. 

 

 

Et aujourd’hui comment perçois-tu le monde de l’art et son marché ? 

La génération avant la mienne était plus à l’aise avec l’aspect marchand du monde de l’art. Dans les années 90, on ne voulait plus vendre de l’art pour vendre de l’art, on cherchait à avoir une certaine street credibility. Je pense que la génération après la mienne a trouvé ça ridicule et dans un sens elle a eu raison car c’est génial en temps qu’artiste d’être payé pour ce qu’on fait et de pouvoir en vivre mais je pense que dans le monde de l’art comme dans celui de la musique il faut toujours savoir être très prudent et ne pas se laisser trop emporter par le désir d’argent. 

 

Est-ce que tu crois en la technologie ? 

Oui j’y crois, mais pas religieusement.

 

Tu penses que la technologie pourrait servir à créer des communautés plus fortes ?

Non, je pense que la technologie est juste un outil sans conscience, ni programme. Les gens ne cherchent pas à créer des communautés, cet outil les dresse les uns contre les autres. Je pense que l’essence d’Internet est de nourrir les peurs et les angoisses des gens et de créer un environnement où ils ne voient que ce qu’ils veulent voir et où ils entendent seulement ce qu’ils ont envie entendre. Ils perdent le sens critique et honnêtement je ne pense pas que les gens écoutent réellement les opinions des autres. Et on a pas besoin de connaître les opinions de tout le monde. Pour ma part, j’ai commencé à apprécier le pouvoir d’Internet quand j’ai commencé à faire de la musique en 2008. Je me suis créé une page MySpace et grâce à elle je suis rentré en communication avec des argentins, des chiliens… Je recevais des messages genre « Salut, je voudrais remixer ta chanson, tu veux bien me l’envoyer ? » Et j’ai trouvé ça beau, merveilleux. Mais ces dernières années aux Etats-Unis, nous avons vraiment pris conscience du mauvais côté d’Internet. Tout ces gens qui veulent manipuler les autres… 

 

Qu’est-ce que le mot « Renaissance » signifie pour toi ? 

Une ouverture, une conscience transcendante, quand les gens partagent la même exaltation pour ce qu’ils font dans l’instant présent. J’espère que c’est ce que nous sommes en train de vivre en ce moment.