Sébastien Marnier: « L’érotisme nous manque »

07.10.2019

Sébastien Marnier: « L’érotisme nous manque »

 

Interview: Victoire Pallard – Photographie: Écoute Chérie pour Soleil Rouge

 

 

Il est midi et demi, Sébastien Marnier m’attend à la terrasse du Carillon dans le 10ème arrondissement de Paris. « C’est un endroit un peu bizarre ici pour se retrouver » me dit-il. Je percute quelques secondes plus tard en apercevant le Petit Cambodge juste derrière nous. Un nuage noir semble passer au dessus de nos têtes, fugitif et inattendu en ce 26 septembre 2019. Puis Sébastien me lance « On se souviendra de la date de cet interview… » « Ah oui? Pourquoi ? » « Chirac est mort aujourd’hui. » Le regard de Sébastien est un profond, incisif… On y aperçoit souvent des orages de lucidité.

Auteur de romans, scénariste et réalisateur de deux long métrages, Irréprochable en 2015 et L’heure de la sortie en 2018, Sébastien Marnier est à l’origine d’une œuvre faussement naturaliste dans laquelle il crée des monstres et des apocalypses qui, si l’on n’y prenait pas garde, pourraient s’avérer bel et bien réels.

 

 

Bonjour Sébastien, si tu devais te présenter en quelques mots, qu’est-ce que tu dirais ?

Je dirais que je suis un touche-à-tout qui a toujours voulu faire du cinéma. Mon parcours est assez atypique : j’ai commencé par des études d’arts plastiques, puis j’ai étudié le cinéma pour finalement me retrouver à écrire des romans. En France, pour faire des films, il faut absolument savoir écrire, il a donc fallut que je commence par là. Et aujourd’hui, je suis un jeune cinéaste qui y croit encore un peu. 

 

Tu as travaillé sur la pornographie du début du XXème siècle: qu’est-ce qui t’a spécifiquement intéressé dans la pornographie de cette période ? 

La pornographie m’intéressait beaucoup comme genre à part entière, pas seulement sur cette période en particulier. Mais c’est tout de même un genre qui a périclité avec la fin de la pellicule. Dès que les cassettes vidéos sont arrivées c’est devenu beaucoup moins intéressant. En fait, j’ai toujours aimé le cinéma de marge, que ce soit l’horreur, les films pornos, les films d’arts martiaux… Même le mélo d’ailleurs, dès qu’il y a quelque chose qui fait un pas de côté par rapport à la réalité. Mais surtout ce qui m’intéresse, c’est que ce sont des films qui sont fait pour provoquer des émotions. Alors évidemment sur le porno, ce sont des émotions particulières. Mon travail sur celui du début du XXème siècle était une commande en vue d’une projection au Forum des Images. J’avais retrouvé pour l’occasion pas mal de films dits « primitifs » qui avaient été restaurés soit par des boites privées soit par le CNC. Il existe en fait un vrai fond, une vraie base assez démente de films pornos qui racontent aussi toute une époque. Et puis on sait bien qu’à chaque fois qu’une innovation technique apparaît, la première chose que les gens font c’est de produire de la pornographie, comme si c’était un nouvel eldorado… 

 

« L’érotisme nous manque »

 

Qu’est-ce que tu penses de la pornographie actuelle? 

Je trouve la pornographie d’aujourd’hui assez dangereuse bien que sociologiquement intéressante puisque toujours à l’image de son époque. Et puis il y quand même eu de l’évolution : la pornographie du siècle dernier était toujours axée sur le plaisir masculin. Faut dire ce qui est, les films s’arrêtaient systématiquement une fois que l’homme avait jouit. Et en même temps, on peut regretter ce côté très esthétique des pornos à l’ancienne de part le procédé-même de leur fabrication : on reprenait les pellicules, les décors et les costumes des films traditionnels et on filmait des pornos dans l’urgence, la nuit ou dès que les tournages officiels s’arrêtaient. Il faut aussi rappeler que ces films étaient principalement destinés aux maisons closes, et donc à l’éducation sexuelle des jeunes qui arrivaient là pour la première fois.  Après, c’est sûr qu’encore aujourd’hui, le regard porté sur la femme dans le porno est vraiment désastreux. Et cette dimension extrêmement programmatique à chaque fois… on sait exactement comment ça va être construit, il n’y a jamais aucune surprise. Paradoxalement, ce qui est drôle à notre époque c’est que, dans les films traditionnels, l’érotisme n’est plus si présent que ça. Dans les années 1990, il y avait eu cette vague de films supers sensuels tels que Basic Instinct de Verhoeven ou Silver de Noyce… Même chez De Palma, il y avait des vraies scènes érotiques. Aujourd’hui il y en a de moins en moins. Et quand il y en a, comme dans La Vie d’Adèle de Kechiche, ça fait scandale. On ne va pas faire les vieux de la vieille mais là-dessus je crois qu’aujourd’hui il y a une vraie timidité et c’est un peu dommage. L’érotisme nous manque. Dans mon premier film, il y avait des vraies scènes de cul, pas hard mais un peu violentes : plein de gens les ont très mal reçues. Pourtant, elles étaient surtout destinées à raconter des choses sur les personnages. Je ne trouve pas d’ailleurs qu’elles soient très excitantes. 

 

 

Dans Salaire net et monde de brut tu t’es attaqué avec humour aux mésaventures auxquelles s’exposent  les aspirants à la vie d’artiste. Quel message voudrais-tu faire passer aux artistes de la jeune génération? 

Que ce soit Elise Griffon, ma collaboratrice sur ce projet, ou moi, on est vraiment les exemples-types de gens pas du tout nés dans ce milieu, donc même si ça fait un peu cucul de dire ça, ce qui compte c’est vraiment la persévérance. Pour y arriver, c’est quand même beaucoup de sacrifices, aussi bien en terme de thune qu’en terme de frustration et d’incompréhension. C’est comme un très long parcours du combattant. Ce qu’il faut, c’est avoir, toute proportion gardée, à la fois une très haute estime de toi afin de continuer à croire que oui, tu as vraiment quelque chose à dire, tout en étant le plus humble possible. 

 

C’est quoi le point commun entre ton premier livre et ton premier film ? 

Ce sont les monstres, mais des monstres touchants puisqu’il s’agit toujours de ceux que fabrique la société. Le fait divers m’a toujours passionné, mais le plus intéressant pour moi, c’est ce qu’il se passe avant le passage à l’acte. Finalement, ce dernier, bien qu’on ne puisse pas dire qu’il relève de l’anecdotique, est tout de même fugace. Tout ce qui précède le passage à l’acte, cette somme inouïe de frustrations, de rancœurs, de tristesses, c’est ça qui m’importe le plus. Et le meurtre, à part peut-être dans les affaires de grand banditisme, c’est quand même toujours pour des raisons un peu débiles : pour une assurance vie, pour une tromperie… et c’est là je pense que réside quelque chose de très propre à l’humain. Ces montres sont d’autant plus troublants que l’on s’attache à eux et même que l’on tend à les comprendre. Je suis persuadé que même chez les plus gros pervers, les figures les plus terrifiantes de notre société moderne, il y a quelque chose qui nous touche. Et pourtant tu n’es pas dingue, tu ne cautionnes rien… mais on peut toujours se poser des questions sur le fait que ça ne nous est pas totalement étranger. J’ai toujours eu cette fascination pour les désaxés, les marginaux, parce que je trouve qu’il raconte beaucoup. 

 

 

« À travers cet empoisonnement de la réalité, il est à mon sens possible de faire passer une vision politique et sociétale du monde de manière beaucoup plus pernicieuse »

 

Qu’est-ce qui a déclenché ta vocation à devenir cinéaste ? 

Je crois que ça a commencé vers l’âge de huit ans, lorsque j’ai commencé à regarder beaucoup, beaucoup de films. J’étais un gamin assez solitaire, et la Cité des 4000 de la Courneuve, ça n’a pas toujours été facile. Pour moi le cinéma, c’était vraiment la liberté, l’ouverture sur le monde… J’avais des parents assez intello et très curieux qui m’emmenaient énormément au cinéma. Et puis à la Courneuve, grâce à la présence de maires communistes, on avait une belle programmation culturelle, des trucs auxquels plein de gamins n’avaient pas du tout accès. J’ai des souvenirs comme ça avec ma mère : on allait voir tous les films de tous les festivals ! Et quand j’étais encore plus petit et qu’il y avait des films sous-titrés, elle me lisait les sous-titres à voix haute quand nous étions presque seuls dans la salle. C’est vraiment des souvenirs familiaux très fort. Plus tard, vers douze ans, j’ai vraiment eu un choc devant les films de genre, en particulier devant le cinéma d’horreur. Quand tu as douze ans, tu ne te poses pas la question de savoir pourquoi c’est dans tel ou tel cinéma que tu te projettes le plus, mais je comprends aujourd’hui que c’était parce que le cinéma d’horreur était celui qui, pour moi, mettait le plus en lumière les marginaux auxquels je pouvais m’identifier. J’ai toujours voulu faire du cinéma qui fait peur parce que c’était des sensations que j’adorais et qui me fascinaient. Il y avait quelque chose de très cathartique aussi : ce cinéma me permettait de vivre des émotions que je ne vivais pas dans la vie. L’autre grand intérêt des films du cinéma de genre, c’est que leurs discours politiques marchent bien mieux pour moi que dans les films où le discours est trop théorique. À travers cet empoisonnement de la réalité, il est à mon sens possible de faire passer une vision politique et sociétale du monde de manière beaucoup plus pernicieuse. 

 

En ce qui concerne tes deux premiers films, Irréprochable et L’heure de la sortie est-ce que tu penses qu’il existe un fil conducteur qui les relie entre eux? 

J’ai l’impression que le fil conducteur de cette petite œuvre naissante, aussi bien pour les films que pour les romans, c’est quand même toujours cette construction en élastique, ce truc qu’on tend si fort qu’il va finir par nous exploser à la figure. Ce qui lie plus particulièrement les deux films je pense, c’est ma fascination pour le rapport au corps et à l’énergie de l’acteur : comment filmer un corps en mouvement ? Comment filmer cette tension du corps du personnage et ainsi raconter son histoire sans passer par une trop grande psychologie ? Autre point commun des deux films, l’empoisonnement de l’histoire, comme s’il y avait un virus qui se propageait doucement. Le spectateur a toutes les clefs face à lui dès le début des films mais ne s’en rend pas forcément compte. Il va donc les chercher et redoubler d’attention au détour d’un bruit, d’un son, d’un mouvement… Et dans la profondeur de champs, ma vision de la société : cette idée de fin du monde ou du moins de la fin d’un état du monde présente à la fois dans Irréprochable et dans L’heure de la sortie. 

 

La direction artistique, aussi bien visuelle qu’auditive, tient une place très importante dans tes deux longs métrages : quel est pour toi l’intérêt de faire de tes films des objets ultra-sensoriels ? 

Si j’ai toujours voulu faire des films de genre c’est principalement parce que ça passe par une déréalisation : je ne veux pas filmer le réel. C’est grâce à toutes les strates de la direction artistique, grâce à l’addition de tous les talents que je vais prendre pour travailler avec moi que le film va réussir à provoquer des sensations. Pour moi c’est ça le plus important et c’est ce que beaucoup de réalisateurs oublient. En France, le travail sur le son est quelque chose qui n’existe pas, et ça, ça me trouble beaucoup parce que pour moi c’est un questionnement fondamental : comment un son ou une musique va provoquer chez le spectateur justement ce qu’il vient chercher au cinéma. On va me répondre que les gens aujourd’hui sont surtout sur Netflix mais en vérité, il n’y a jamais eu autant de gens dans les salles de cinéma. Parce que l’expérience physique, l’expérience collective d’aller voir un film est puissante et que les gens savent pertinemment que ça ne sera jamais pareil que de regarder un film seul sur son smartphone. 

 

« Tu peux avoir toute cette période très centrée sur toi lorsque tu écris le scénario, mais tu sais aussi qu’après il y aura cette grande partouze »

 

Est-ce que tu penses que le cinéma est le meilleur médium artistique pour faire de l’activisme et aborder les grandes problématiques contemporaines ?

Je ne sais pas si c’est le meilleur, mais en tout cas c’est le mien. Après, je peux avoir des émotions tellement intenses devant un documentaire, en lisant un livre ou en écoutant de la musique que vraiment pour moi, il n’y a pas de meilleur médium. Mais dans tous les cas c’est celui que j’ai envie de maîtriser. Je n’écrirai plus jamais de bouquin car pour moi, le rapport onaniste à la création, c’est trop dur. C’est à dire que, quand tu es cinéaste, tu peux avoir toute cette période très centrée sur toi lorsque tu écris le scénario, mais tu sais aussi qu’après il y aura cette grande partouze : l’aventure collective nécessaire à la réalisation du film.

 

 

Comment tu définirais ton rapport au cinéma ?

Je pense qu’aussi bien en tant que cinéaste qu’en tant que spectateur, j’ai un rapport extrêmement fétichiste au cinéma : je garde mes tickets, j’ai des milliers de DVD… j’ai vraiment un rapport fétichiste aux objets. Et la dématérialisation ça m’angoisse beaucoup. Moi j’ai envie que l’affiche soit belle, j’ai envie de créer des silhouettes, aussi bien au niveau vestimentaire qu’au niveau des coupes de cheveux de mes personnages, tout ce qui fait que d’un coup ils deviennent un peu plus inoubliables que les autres. Je sais que certaines personnes qui me parlent d’Irréprochable trois ou quatre après sa sortie se souviennent encore de comment était habillé Marina Foïs dans le film et de sa coupe de cheveux avec les racines qui poussent… Pour moi, c’est un truc qu’il ne faut jamais négliger. Tout ce qui compose la direction artistique, que ça soit le travail sonore, le maquillage, la coiffure, les costumes et évidemment les décors, sans parler de la lumière, tout ça est en réalité indispensable.

 

Qu’est-ce que tu penses du paysage du cinéma français actuel ? 

Je trouve qu’il est en pleine mutation. Je pense que justement sur les questions qui m’intéressent, c’est à dire celles autour du cinéma de genre, il y a vraiment quelque chose qui est en train d’infuser doucement. Moi, je suis à la fois un enfant de l’Université Paris VIII, un enfant des Cahiers du Cinéma et un enfant des cassettes vidéos. Pour la génération qui arrive aujourd’hui, et qui en plus est celle d’internet, la codification des cases dans lesquelles on met les films a déjà volé en éclat. Pour moi par exemple, c’est encore très concret : quand je vais chercher des financements, les gens me demandent toujours s’il s’agit d’un film d’auteur ou d’un film de genre. Pour moi cette question me paraît complétement absurde ! Mes films sont clairement « d’auteur » et « de genre » ! Et même si elle n’est pas encore inscrite dans la tradition française, cette fusion est déjà en place dans pas mal de films contemporains. D’ailleurs, ma productrice, qui était au concours d’entrée à la FEMIS l’année dernière, m’a raconté que 100% des jeunes parlaient de films de genre. Je suis aussi très heureux de voir toute cette nouvelle génération de cinéastes débarquer avec en plus dans leur besace toute une nouvelle génération d’acteurs qui arrivent et qui va enfin pouvoir représenter la société française telle qu’elle est. En ce qui me concerne, je suis à la fois déjà dans le système et en même temps je trouve que j’ai quand même une petite place à côté qui me convient très bien, même si ce n’est pas toujours facile de faire produire mes films.