Samuel Allouche: Aujourd’hui, c’est le petit chef

16.12.2019

Samuel Allouche: Aujourd’hui, c’est le petit chef

Texte: Samuel Allouche

 

Il est sorti des garderies et des châteaux gonflables, son teint a changé mais sa maladie chronique, ce besoin de pouvoir que seuls ses semblables comprennent, a décuplé.

Ravi de ses délires et se nourrissant goulûment de ce qu’il inflige aux autres, il en a éteint des regards trop heureux et des ardents sourires, il les a enterrés dans le fond de son jardin, à côté de la cabane à outils.

Aujourd’hui il est 18h 31, et je viens d’ouvrir il y a une minute les portes du bar dans lequel je travaille depuis six mois. Un petit bar dans le 11ème arrondissement, juste à côté du Pause-café, un quartier chic dans lequel la nouvelle bourgeoisie vient apprécier depuis presque 20 ans le charme pittoresque des anciens quartiers populaires parisiens. Je viens de lever le dernier verrou et je m’apprête à allumer une cigarette devant la porte alors ouverte. C’est un établissement plutôt connu, au début pour son accointance musicale pop anglaise qui a tourné ces dernières années dans un esprit CSP+ after work faisant pâlir les plus hauts Roof-top de la rue Oberkampf. Ils me font rire ces gens, ils sont tristes sans s’en rendre compte, des crackheads en montée constante avec comme seule drogue leur rapport au monde.

Ma cigarette écrasée, je rentre et me place derrière le comptoir de bois peint en noir tatoué de gravures et d’inscriptions fantasques telles que « tigrou on t’aime » ou encore « la chatte ».

Le premier client arrive, il porte une chemise blanche impeccablement repassée et ses manches relevées laissent apparaître une montre que je devine luxueuse, évidemment je n’y connais rien et je prends volontiers une Casio pour une Rolex du moment qu’elle brille assez, mais ce n’est pas sa montre qui m’intrigue le plus chez cet homme, c’est son attitude.

Il a poussé la porte, troublant le silence de l’écoute incessante du seul album de brit pop que je connais et passe, en boucle, dans cet endroit. Nous nous sommes regardés et c’est au premier son de mon bonjour que son regard s’est échappé du mien. Pas de réponse. 

Ouch… quel connard.

 

 

For the love of God, Damien Hirst, 2007

 

Aujourd’hui, c’est le petit chef.

Il a gardé l’aumône, le pourboire ou le sourire, le petit chef n’est pas juste méchant, c’est un parasite hautain qui s’installe dans une relation qui l’arrange. La soumission le fait bander, l’excuse jouir. Il est des journées ensoleillées où les enfants, dans un élan de courage que les plus grands ont perdu, viennent chier sur les pas de porte de tous les petits chefs du monde entier.

J’ai l’impression qu’il visite le bar, son regard se tourne de tous côtés et se pose parfois sur ce que je qualifierais d’un détail, une chaise haute, les enceintes, puis un tabouret animent son intérêt le plus exclusif. Après quelques secondes d’un échange de regard intense avec la climatisation murale, il relève la tête et repousse la porte pour sortir. Il est désormais debout, devant la baie vitrée fumant une cigarette Davidoff light à en juger par son paquet blanc et or non banalisé. Il s’applique à surveiller par de rapides coups d’œil mes occupations. Ravi d’avoir un spectateur, bien qu’un peu déconcerté par son attitude, je replonge dans ma menthe à l’eau et dans mon cahier de mots mêlés niveau 1 qui me permettra de tuer l’ennui jusqu’au prochain client.

C’est après deux moscow mule servis à une cliente régulière et ma découverte du mot sépulture en diagonale que l’homme revient d’un pas décidé et d’une allure charismatique, il me demande :

« il est à combien le Spritz ? »

La glace est brisée et je suis rassuré des intentions de mon interlocuteur, il est ici pour boire un verre et ne projette pas de me découper en morceaux avec un pic à glace rouillé, ce qui, je présume, doit être extrêmement douloureux en plus d’être affreusement peu pratique.

« 7€50 », c’est servi.

C’est en aspirant une rasade du cocktail et tout en dévisageant son ancien poste de fumeur/voyeur qu’il entame une conversation que je décrypte comme solitaire et pourtant il semble s’adresser à moi.

« On a réservé pour 12, c’est le pot de départ d’un pote, on se met là, ça vous va ? Sinon il est dégueulasse le Spritz, vous savez pas les faire ? »

Relativement ému de l’avoir entendu parler, j’hésite à répondre à sa première ou à sa seconde question. Et c’est dans un balbutiement presque inaudible que je tente d’expliquer que nos cocktails faits avec du Martini Rosso et non de l’Aperol peut être la cause de son mécontentement.

Le petit chef connaît tout, c’est un fait, il est une omniscience intemporelle qui ne remet en cause que l’action d’autrui et qui parfois en pardonne la naïveté. Une aura puissante l’entoure, comme un drapé lumineux qui l’habille d’une certitude constante, qui oserait défier le dieu dans le monde qu’il crée jour après jour d’un simple regard, qui serait l’inconscient, le rat qu’il réduira en miette.

Le coude posé sur le comptoir et le corps perpendiculaire à ce dernier, il vient de tacher le revers de sa chemise blanche avec le Spritz dont il a reposé le verre avec trop d’entrain, je crois qu’il ne l’a pas remarqué et je fais de mon mieux pour me défaire de ce détail amusant. Ce sont ses yeux qui me fascinent, l’homme doit avoir trente ans et pourtant ses yeux en font cinquante, serait-il possible que son regard se soit usé, à force de visions trop sombres ? Je crois qu’il s’est perdu dans son monde et que trop désireux de vouloir gagner la vie, il en a oublié qu’il fallait la jouer. Soudain son sort m’inquiète et je me prends à l’imaginer enfant, brillant dans un sport individuel, raquette à la main au tennis club de Thiais Belle Epine dans le 94, le front suant, la rage aux lèvres, ne laissant passer  aucun point par peur de perdre une partie de sa vie à chaque set.

Une sorte d’empathie envahit alors mes yeux, maintenant presque bovins de larmes quand il m’extirpe de mes pensées par un claquement de doigts, me rappelant au sujet de sa propre discorde et de son désir de continuer à en parler.

Le Prosseco manque de bulles, insoutenable expérience qui l’amène à douter de ma compétence quant à la concoction de sa boisson. Une rhétorique se développe progressivement et prend la dimension d’un drame, c’est une tromperie de l’âme que je viens d’exercer sur mon interlocuteur qui découvre enfin la vraie nature de l’homme foncièrement mauvais et prêt à vous trahir au premier dos tourné.

Je le vois me haïr, et mes mains tremblantes de honte se retrouvent quelques secondes plus tard occupées à la confection d’un gin tonic que le petit chef vient de me commander. Je m’applique même à mettre une dose et demie d’alcool, comme pour m’excuser, comme on donne un bonbon à un enfant pour le consoler d’une injustice imaginaire ou pour faire taire un caprice.

La soirée continue.

Demain matin nous serons mardi, et le réveil du petit chef sonnera trois fois avant qu’il ne l’entende. Il arrivera épuisé et avec un quart d’heure en retard au 72 rue des Grands Champs où se trouve son bureau. Il entrera en trombe dans l’open space où son patron, son grand chef, lui fera remarquer en plus de son retard la tache orangée sur le revers de sa chemise… pétrifié, il retrouvera ses yeux enfantins qui ne comprennent pas le monde lorsque la récréation se termine.

La récréation reprend demain à 18h… C’est moi qui fais l’ouverture.