Samuel Allouche: Aujourd’hui, c’est le doute

12.11.2019

Samuel Allouche: Aujourd’hui, c’est le doute

 

Le doute, l’élixir de la non-connerie ambiante, c’est ce qui rend, peut-être, l’humanité potable.

Peut-être que c’est même un combat. L’ultime sacrifice de rester dans une ombre de doute, et préparer la résistance, ou bien attendre la fin sagement ? 

Aujourd’hui il est 19h16 et je suis devant la porte gauche du 4ème étage au 16 rue Nicolas Fortin dans le 13ème arrondissement de Paris. Devant mes yeux l’œil de bœuf sur lequel mes yeux vitreux et mes lèvres pincées se reflètent, me nargue, il observe l’inconstance de ma démarche statique qui trahit appréhension grandissante. Une minute… dans une minute je sonne… non je toque, ça fait plus détaché, ça passe mieux je pense. Dans une minute… en une minute j’ai le temps d’être sûr que tout se passera de façon merveilleusement merdique. En même temps si je suis venu j’imagine que j’en suis peut-être pas sûr… peut-être que j’espère quelque chose en passant cette porte, dans tous les cas, je suis sûr d’avoir tort.

19h17, j’ai sonné et frappé en même temps, la soirée s’annonce chouette.

Aujourd’hui c’est le doute.

 

Le cri, Edvard Munch, 1893

 

La porte s’est ouverte, personne n’a remarqué que j’avais toqué et sonné en même temps. On m’embrasse et on me demande de mes nouvelles, la pièce transpire d’une cordialité ambiante réchauffée, de celle qui s’installe en un client et un chauffeur Uber en quête de 5 étoiles réciproques. Je me sens presque attendu

Ce qui m’arrive aujourd’hui c’est un quotidien étrange auquel une certaine partie du monde est confrontée, c’est l’essence obscure qui remplit le corps de ceux qui ne sont plus capables, l’espace d’un instant ou durant toute leur vie, d’appartenir au réel.

Le doute, ça ressemble à une cloche à fromage, ou à une pomme de terre, c’est à la fois un composé et un composant quotidien qu’il est commun de gérer, d’accepter ou encore régulièrement de vomir. De toute façon la différence entre la pomme de terre et la cloche à fromage au final ça se traduit que si l’on décide de manger l’un ou l’autre alors après tout, le doute, c’est plutôt un couteau à beurre.

Ils m’ont fait asseoir à coté de Fabien, au centre de la pièce de vie, sur le canapé Harper en velours jaune, en face de la table basse, une simple plaque de verre soutenue par quatre sphinx ramenés d’Égypte par mes hôtes. Fabien me parle avec entrain de la conférence dont il sort. 

Fabien est en 5ème année de médecine, il aborde une chemise blanche et un pantalon jaune moutarde, c’est le meilleur ami d’Hélène. Fabien n’aspire à aucun doute, quels qu’ils soient. Parfois je l’envie, souvent je le méprise, occasionnellement j’espère qu’il s’émascule en refermant la braguette de son pantalon moutarde. 

Lui, là-haut, le dieu, le monarque ou encore le chirurgien-dentiste, il ne se permet pas ce luxe si angoissant, lui il se maintient dans son rôle de sûreté, de confiance inébranlable, c’est un pilier social qui se défend en argumentant de son nom, de son titre ou de sa longévité. Ce bonhomme si fier de son omniscience, de son pouvoir ou encore de son aptitude à vous soigner d’un kyste odontogénique, ce bonhomme-là, soyez sûr qu’il ne connaît que très peu le sujet. Il a des prétentions plus nobles, et ne perd pas son temps à douter de lui-même pour se consacrer exclusivement à douter de l’autre : cet être étrange qui pourrait prétendre au luxe dont dont il jouirait si seulement l’ordre des choses avait été renversé.

L’autre justement, il est assis sur son canapé convertible gris IKEA d’un modèle neutre dont il a oublié le nom et qu’il a surtout choisi pour la couleur « parce que le gris figurez-vous que ça va avec tout et que en plus c’est moins salissant », l’autre, celui qui secrètement rêve d’un canapé Harper Jaune et d’un papier peint au motif « roue de paon », croyez-moi qu’il est plus que familier avec ma situation actuelle.

L’autre il a oublié l’audace, depuis le temps qu’il enfile son pantalon noir et son t-shirt bleu marine. 

L’autre, il ne pratique plus l’extravagance, il exulte d’une consistance qui le satisfait, souffrant, il se tord d’une agonie silencieuse qui habite ses choix, ses mouvements et ses réflexions. On lui a fait boire la juste dose d’arsenic qui le maintiendra en vie sans aucune certitude constante. C’est un esprit fécond qui ne produit plus rien, c’est un animal calme qui pourrait dévorer lions et griffons et qui pourtant ne se contente que petits rongeurs.

Il observe le monde sans être sûr qu’il en fait réellement partie.

J’ai déjà avalé trois verres de vin blanc et j’ai l’espoir qu’après le quatrième l’appréhension disparaisse et que je puisse enfin lui parler.

Aujourd’hui je suis Orphée qui tourne la tête, l’âne de Buridan, je transpire la terreur préventive, la culpabilité immense de faire, de dire ou de penser une multitude de conneries dix mille fois plus grosses que moi. J’ai déjà avalé trois verres de vin blanc et j’ai l’espoir qu’après le quatrième l’appréhension disparaisse et que je puisse enfin lui parler. Je la connais si bien cette crainte…c’est celle qui m’empêche de prendre le dernier toast au tarama par peur que quelqu’un.e ne s’élance en même temps. Ce n’est pas la timidité, l’inquiétude de s’excuser ou encore celle d’une gêne quelconque, le doute c’est le flottement qui s’opère entre l’envie et le désir, c’est l’entrevue du goût des œufs de poisson écrasés éclatant sur le palais, c’est la tiédeur du blinis que Hélène a préparé elle-même car elle a appris à en faire lors de son année sabbatique l’année dernière. Le doute c’était de la suivre en Russie pendant un an, d’être heureux, de se marier de faire des gosses ensemble et de les voir grandir tout en vieillissant… le doute c’est de ne pas avoir su décliner l’invitation à sa pendaison de crémaillère ce soir alors qu’elle emménage avec un autre. 

Et puis le temps d’un doute, Fabien a pris le dernier blinis.

Putain de blinis.