Samuel Allouche: Aujourd’hui, c’est la nuit

18.01.2020

Samuel Allouche: Aujourd’hui, c’est la nuit

 

5 heures…

Cela fait désormais 5 heures que je suis allongé dans l’obscurité, une lassitude glacée envahit peu à peu mes membres inertes et mon corps lourd. La tension poétique qui s’opère entre ma vision presque nyctalope et l’écran de mon ordinateur est alors religieuse, une osmose parfaite qui fait entrer la machine dans mon corps. Je suis un cyborg, une souche électronique qui trône au milieu de ma chambre, au milieu de mon lit dans lequel je me sens en sécurité, à l’extérieur du monde. Comme si le visionnage intensif de contenus audiovisuels rétablissait un équilibre entre l’humanité et ce qu’elle constitue de terreur. La cure d’overdose devient alors un élixir mystique guérissant l’absence de tentation externe, l’Auto-Play est comme un compagnon confortant ma position passive qui, chaque nuit, me sauve.

Enfin j’espère que c’est ça et que je fais pas une dépression.

Aujourd’hui c’est la nuit.

 

Pierre Soulages, Outrenoirs, 1979

 

Aujourd’hui il est 3h 54 du matin et je suis allongé dans mon lit devant la vidéo YouTube d’un chasseur de rats texan. La vidéo de 34 minutes va bientôt se terminer et je laisserai encore comme depuis des années l’algorithme YouTube décider du reste de ma nuit. Il a choisi et il le fait toujours, c’est mon alter ego, une forme plus puissante qui me contrôle, m’habille et me nourrit de ce qu’il est.

La distraction s’est imposée comme un non-luxe, quelque chose de gratuit que je paye de mon temps et de mon sommeil.

L’algorithme a parlé et c’est à nouveau la voix claire de Joseph Parker, chasseur de rats accompagné de ses chiens qui me bercera durant la prochaine demi-heure. Il chasse pour moi qui suis à l’abri sous ma couverture. Sous sa casquette marbrée façon militaire, Joseph arbore un sourire presque constant, il ressemble à un personnage dans un film d’animation Disney chantant des comptines d’enfant lorsqu’un rat vient à se coincer accidentellement dans son pantalon, félicitant ses chiens quand ils font une belle prise par des « good job Boss !! ». Joseph est président d’une association de défense des visons, un animal à fourrure persécuté et élevé en batterie pour son pelage. Il se montre souvent à leur côté et la situation le rend merveilleusement sympathique. Je suis sûr qu’au fond c’est un mec chouette, même si la chasse aux rats me fait un peu peur, je suis sûr que si j’étais avec lui, au Texas, Joseph me dirait de ne pas m’inquiéter, que tout va bien et qu’il est là pour me protéger. C’est ce qu’il fait en ce moment, il me protège. Il me protège du monde, il m’emmène, comme les rats qu’il attrape, à l’extérieur, là où la vie n’aura plus aucun sens et où je pourrai enfin me reposer. Lui le père de famille aimant, apprenant à ses enfants que le mécanisme de défense des lézards est d’avoir une queue détachable pour échapper aux prédateurs, est en train doucement de me permettre d’atteindre mon rêve de tous les soirs, le sommeil.

Soudain une voix se glisse dans cette solitude nocturne et je sens une observation se diriger lentement sur moi.

« C’est quand la dernière fois que tu t’es endormi ? Je veux dire sans ton ordi, sans prendre de cachets, sans que t’aies peur de ne jamais trouver le sommeil, juste endormi parce que c’était dans l’ordre des choses, parce qu’il fait nuit et que la nuit… bah les gens dorment. »

Qui donc vient troubler l’aura qui m’entoure ? Je tourne lentement la tête, effrayé de ce qui pourrait se trouver sur mon lit, juste à mes côtés… je ne vois rien, ou presque et c’est après quelques minutes que je comprends que l’intrus se trouve être le reste de cordon bleu Père Dodu, allongé sur son assiette. Il est accompagné d’un fond de compote pomme fraise entamée plus tôt. Les deux observent mon agonie méditative. Ils me jugent… je crois. Je sens leur regard désuet, et c’est une sorte de dialogue à sens unique qui s’entame quand la compote de fraise reprend :

« Ça craint frère, t’as 22 ans… »

Suspendu par l’étonnement aigu de voir des aliments, entamés qui plus est, tenir des paroles aussi blessantes, j’entame une réflexion profonde et ambitieuse, compte tenu de l’heure qu’il est, sur mon état et sur la dimension générationnelle de ma condition.

J’ai 22 ans.

Cela fait maintenant plus de 6 ans que je n’ai pas passé une seule nuit sans m’endormir devant un écran.

Et c’est en finalisant ainsi ma pensée, fier d’avoir achevé une étude si bien menée que je retourne à mes occupations initiales.

Nous échangeons un regard complice avec Joseph qui semble ravi d’avoir retrouvé mon attention, mais je sens que quelque chose gronde encore derrière mon dos, et que rien ne s’est encore calmé.

En effet le cordon bleu semble irrité quant à ma pseudo réponse et exige que la question qui m’est posée soit exploitée véritablement. C’est dans un langage qui lui est propre que ce dernier explicite le programme qu’il souhaite m’imposer pour le court restant de la nuit :

« En fait ça me casse les couilles que tu prennes pas le temps de nous débarrasser, qu’on doive passer la nuit sur ton lit comme des clodos alors que tu mets 5 heures à t’endormir en regardant un putain de chasseur de rats. »

À ces paroles, le visage de Joseph se décompose.

 

Pierre Soulages, Outrenoirs, 1979

 

Je sens au regard espiègle échangé entre les deux comestibles qu’ils en veulent à mon ami texan cependant je reste coi quant à l’enjeu de ce conflit qui semble débuter. Hésitant à prendre part à l’invective car connaissant les griefs pouvant exister entre les chasseurs de rats et les cordons bleus, je me décide à replonger dans ce qui semblait être un début d’endormissement. J’entreprends de ne plus tendre l’oreille à ces aliments en leur promettant de les débarrasser quand je me réveillerai d’un sommeil que je n’arrive pas à trouver à cause d’eux.

L’algorithme semble perturbé par cette escarmouche et tente une adaptation stratégique pacifiste en passant du chasseur américain à la série M6 Caméra Café. C’est un choix de confort qui s’offre à moi car il s’agit d’un classique dans mon rituel nocturne et je sens bien là toute la bienveillance d’un allié qui cherche à éloigner de mon esprit ces mauvais détracteurs.

Loin de me souhaiter bonne nuit, les deux affreux ont l’air de prendre cette action pour une provocation et c’est la compote alors presque devenue flaque qui prend cette fois-ci la parole :

« Ecoute vraiment ça te prendra deux secondes de nous jeter, après tu essayeras de t’endormir devant ta série claquée, en plus c’est pas comme si cette technique marchait vraiment. Tu te souviens quand YouTube t’a envoyé un mail pour te notifier que tu avais 10 heures de visionnage quotidien et qu’il te conseillait de réduire ta consommation ? Ça t’a aidé à dormir ça ? Alors tu vas gentiment arrêter cette merde. En plus, c’est n’importe quoi frère de regarder un programme qui s’appelle Caméra Café pour t’endormir, t’es à la limite de la mauvaise foi. »

Je relève en effet un paradoxe notable, et commence à concevoir que les aliments laissés pour morts se sont donné comme mission de me couper de ce qui me permettrait certainement de m’endormir. C’est avec tendresse que je comprends leur détresse, ils se sentent trahis de me voir me réfugier dans un monde onirique et délaissant mon besoin de dormir, ils tentent de me raccrocher à l’univers solide et rationnel auquel ils appartiennent… touché mais néanmoins nécessiteux, je me décide à les laisser dans leur chagrin en leur promettant de les consoler à mon réveil.

Il est presque 5h lorsque mon corps oublie enfin mon esprit et que mes yeux, mi-clos par l’agonie de douleur optique, ressassent une dernière fois les épisodes de l’ancienne série française vue et revue presque tous les soirs. Quelques rats chassés par l’odeur du café s’accrochent à mes paupières … Encore quelques minutes… encore quelques minutes avant la fin de la nuit, encore quelques minutes et j’en suis sûr, le monde s’éteindra.

J’échange un dernier regard avec le bout de viande panée posé sur mon lit qui timidement me susurre à l’oreille :

« Si tu t’endors… Si tu nous quittes… j’te monte en l’air salement. »