Rencontre: Bianca Argimon, l’artisanat contemporain

 

Bianca Argimon est une artiste européenne, née en 1988 à Bruxelles de parents espagnols et français. Elle est passée par la Central Saint Martins à Londres, par l’ENSAD et par les Beaux-Arts. Elle vit depuis à Paris et travaille avec des médiums artistiques variés (dessin, tapisserie, céramique entre autres), sur des sujets qui le sont encore plus. Citons par exemple des super-héros vulnérables, un gilet de sauvetage criblé de pins à l’effigie de l’Union Européenne, ou un babyfoot inutilisable en raison de joueurs simulant des blessures imaginaires. C’est d’ailleurs cette dernière œuvre, intitulée « Materazzi » qu’elle vient de présenter au Palais de Tokyo dans le cadre de l’exposition « Les Mains sans sommeil », entourée de huit artistes ayant participé à la résidence de la Fondation d’entreprise Hermès.

Bianca Argimon redessine les frontières dans une nouvelle topologie imaginaire qui puise son inspiration dans notre société et n’est jamais exempte d’éléments d’actualité. Ensemble, autour d’un café, nous avons discuté de l’artisanat dans une société digitalisée, de l’engagement politique, ou encore de la figure du paradoxe qui revient de manière systématique dans le travail de l’artiste.

 

 

 

Commençons par le plus récent pour toi, c’est-à-dire par les deux résidences que tu as effectuées en 2017. Quels étaient leurs points communs et leurs divergences ? Aimes-tu créer en immersion ?

Ce sont les premières résidences que j’ai faites. J’ai eu la chance d’intégrer celle de la Fondation Hermès, qui est très prestigieuse. Les résidences sont quelque chose d’incroyable car tu as un temps imparti pour réaliser des projets, ce qui te pousse à t’autonomiser et à les mener à terme. Tu fais tout pour avoir un résultat qui soit à la hauteur de ton idée de départ. La deuxième résidence, mise en place par Apiary et la Panacée (Montpellier), en Lozère, s’est très bien passée aussi. C’est une résidence de territoire, l’enjeu est différent et les outils plus rudimentaires. Souvent, c’est très dur, parce qu’on est assez isolé, c’est un défi. Cela te rend plus fort, plus sûr de toi, tu es dans un cadre où tu es ton propre maître, tu dois gérer toutes les étapes du projet, y compris les difficultés.

 

Il y a un point commun fondamental entre ces résidences : elles étaient toutes deux liées à l’artisanat et à l’apprentissage de techniques de création (la tapisserie en Lozère avec un lissier, et la soie à la Fondation Hermès). Quel est ton rapport à l’artisanat ?

Tout le monde parle aujourd’hui d’art numérique, mais j’ai plutôt envie de parler de ce qu’il nous reste de nos ancêtres et de ces apprentissages qu’on a la chance de voir encore passer d’une génération à l’autre. Autant les doreurs que les tisserands, les métallurgistes, les souffleurs… C’est un savoir-faire qui me fascine beaucoup plus que l’art numérique que je trouve très accessible. L’art numérique est très prisé par l’art contemporain, or moi, j’ai besoin que cela passe à travers mes mains. Le numérique, ce n’est pas une exécution qui est nécessairement belle, tandis que voir quelqu’un souffler du verre ou faire de la forge, c’est magique. Avoir un dialogue avec un artisan, c’est sublime, c’est une amitié qui commence, mais c’est aussi un apprentissage rien qu’en le regardant travailler. Tu peux apprendre de la beauté du geste. Je ne suis pas dans un rejet de médiums tels que la vidéo ou la photo, avec lesquels j’ai d’ailleurs déjà travaillé, mais plutôt dans un rejet de l’outil informatique en soi.

 

 

 

As-tu toujours été attirée par l’artisanat ?

J’ai toujours ressenti l’envie d’apprendre à maîtriser les gestes. Il y a des techniques que je privilégie, telles que la céramique. C’est comme le dessin, les mains font tout le travail, et c’est un dialogue direct entre ta pensée et la matière. Lors de ma résidence en Lozère, je souhaitais trouver une idée qui soit détournée pour être valorisée par le travail du tisserand. Le principe était de récolter dans différents magasins de stylos toutes les signatures que les gens gribouillent, puis de les classer dans un répertoire, comme un alphabet, pour pouvoir les piocher et jouer à en faire des compositions. Ces compositions sont ensuite tissées avec l’envie de dissocier le temps que prend quelqu’un qui essaye un Bic et le temps extrêmement long que prend le tissage, et d’associer les deux pour en faire quelque chose de paradoxal. Dans mon travail, le paradoxe a une grande place, que ce soit dans les sujets que je traite dans mes dessins, dans les objets qui en dérivent…

 

Je trouve qu’il y a en effet un paradoxe entre ton utilisation de ces techniques traditionnelles, et la présence presque permanente de motifs contemporains, qui font référence à la société actuelle, voire à la culture dite « mainstream ». Quel dialogue entretiens-tu avec le contemporain ?

Ce qui m’intéresse le plus, c’est d’analyser la société dans laquelle je suis inscrite, un peu comme le faisaient les artistes du Moyen-Âge qui observaient leur société avec satire et cynisme. C’est un peu ce que j’essaye de faire. J’y intègre aussi parfois des personnages fictifs, comme les super-héros ; je veux les sortir de leur symbolique en leur enlevant la valeur qu’on leur a donnée — ils deviennent ainsi des hommes vulnérables. Concernant le babyfoot, intitulé « Materazzi », exposé au Palais de Tokyo, l’idée n’est pas de rappeler le coup de tête de Zidane. J’ai donné ce nom car les Italiens sont de grands comédiens sur la scène sportive, et l’idée est de rappeler ces jeux de rôles qui se déroulent sur le terrain. C’est en quelque sorte la nouvelle commedia dell’arte, un spectacle où les joueurs se mettent en scène de toutes les manières possibles. Ce qui m’intéressait, c’était de venir perturber le quotidien de quelqu’un qui sort du travail et qui a envie de se défouler, mais se retrouve face à une situation dans laquelle il est bloqué, empêché de jouer au babyfoot, parce qu’une comédie se joue sur son terrain de jeu.

 

Ton travail est-il à lire comme une critique de cette culture « mainstream », qui est presque une nouvelle forme de mythologie, ou es-tu dans une forme de réconciliation ?

Ce n’est pas un rejet ; je me demande plutôt comment associer différentes choses pour en faire une arène, qui s’exprime sur notre société. Il n’y a pas de dénonciation, mais plutôt une observation, une analyse, je déconstruis pour reconstruire ensuite. Chaque dessin, chaque pièce que je fais tentent de lier plusieurs choses ensemble pour raconter une histoire originale — mais dissonante. C’est aussi pour ça que j’ai adopté ce style dans mes dessins : la forme est colorée et innocente afin d’être prise au piège par le fond, cynique et inquiétant.

 

 

Il est vrai que tes pièces sont loin d’être univoques. Néanmoins, il y a des thèmes qui reviennent de manière plus frontale, plus politique ; je pense à la question des migrants, du territoire, que tu as intégrée à ton travail. Te considères-tu comme une artiste engagée ?

Évidemment, il y a une dimension politique et engagée, mais je ne veux pas qu’elle soit démonstrative. J’ai une position, comme tout le monde je pense. Je ne donne pas forcément mon avis mais je tente d’ouvrir une réflexion. Par exemple, je ne suis pas contre l’Europe : quand je fais le gilet de sauvetage intitulé Euroflot, je ne suis pas en train de dire que l’Europe est un fardeau. Je suis plutôt en train d’imaginer ce qu’elle incarne pour ces migrants qui embarquent à grand nombre dans des bateaux de fortune, souvent destinés à échouer, dans une traversée vers un continent qui les fait rêver, et qui en même temps ne leur promet rien. Quand ils arrivent ici, c’est souvent la désillusion ; ils ont tous porté l’espoir que ce continent pouvait leur apporter un avenir meilleur et un travail, mais ils finissent par se retrouver pétris dans la paperasse, et pour beaucoup contraints de vivre dans la rue. Cet objet est symbolique, on porte un pins fièrement, comme un logo. Ici, on en porte des centaines sur un gilet de sauvetage, afin de donner l’illusion d’une maille protectrice. Mais en réalité, ces pins percent le gilet et ajoutent un poids qui n’est pas négligeable, ce qui le rend inutilisable.

 

 

 

As-tu le sentiment de faire partie d’un groupe ou d’un mouvement artistique ?

Je vais très peu dans les galeries, j’ai tendance à privilégier les musées ou les fondations afin de voir des expositions temporaires ou permanentes de plus grande envergure. Je suis intéressée par de nombreux mouvements artistiques mais il est vrai qu’aujourd’hui je n’en vois pas vraiment autour de moi. Je trouve que tout se ressemble et que tout se perd un peu dans une démonstration esthétique et surtout technique. Je pense que malheureusement, la diversité artistique du XXe siècle s’est perdue au XXIe. Il n’y a plus de manifeste ni de recherche artistique, mais plutôt un lien de plus en plus fort entre art, science et innovation.

 

Tu sembles être dans une position permanente d’observation, à la fois visuelle (ce qui conduit au réalisme de tes dessins), mais également intellectuelle.

Je suis tout le temps en train d’observer ce qui se passe autour de moi et c’est sans doute comme ça que je parviens à reproduire un certain nombre de choses sans devoir faire appel à des images. La gomme n’intervient pas vraiment, j’essaye toujours de jouer de mes erreurs. Je tâche également de lire tout ce que je trouve afin de mieux comprendre les conflits politiques qui s’enchaînent autour de nous, et de mieux en saisir le fond. Ce n’est pas toujours évident, mais je m’intéresse par exemple au conflit entre la Corée du Nord et la Corée du Sud, aux quiproquos concernant Trump — je pense d’ailleurs faire bientôt un travail autour de ce gros n’importe-quoi qui se passe aux États-Unis.

 

Enfin, quel est ton rapport à Internet et au numérique, dont on a déjà dit qu’il était minoritaire dans ton travail artistique ?

Sur mon site Internet, j’ai envie de donner un aperçu en espérant que les visiteurs ne se limitent pas à ça. Je ne veux pas donner l’illusion que l’on puisse se satisfaire d’une page web. J’ai du mal avec ces avancées — même si évidemment je tombe dedans —, je le supporte mal. Tous les progrès que nous avions réalisés, qui étaient basés sur une harmonie entre la Nature et l’Homme, sont en train de voler en éclats à cause de notre fièvre pour l’énergie, pour la technologie, pour le pétrole — et je pense que ça va aller de mal en pis. C’est une grosse part de mon malaise aujourd’hui. Mais c’est également ce qui me permet de créer, afin de tenter de soulager mes angoisses liées à ce siècle.