Lafawndah: “La scène, c’est comme sauter de la falaise”

16.12.2019

Lafawndah: “La scène, c’est comme sauter de la falaise”

 

 

 

Texte: Marouane Bakhti 

Photographie: Ilyes Griyeb – Stylisme: Damese Savidan – Maquillage: Clémentine Roy 

 

C’est de New-York que Lafawndah décroche le téléphone. 

Elle y est pour le travail. Après deux EP remarqués, Lafawndah – EP (2014) et Tan (2016), l’année dernière sort Le Renard Bleu, un film de vingt minute pour Kenzo où elle collabore avec la compositrice et percussionniste japonaise Midori Takada. C’est auprès du label allemand !K7 que déjà Lafawndah donnait une nouvelle impulsion à son esthétique chimérique. 2019 aussi est riche en événements pour l’artiste. De retour d’une tournée en Europe accompagnée de Kate Tempest, elle sort un second album. Ancestor Boy II donc, est une sorte de version collaborative du chargé en émotions Ancestor Boy sorti au début de l’année. Ce « club manifesto » est toujours le lieu d’une musique comme un défi à la géographie, aux sonorités identifiables. Sa pratique qui refuse le genre cadenassé s’entend évidemment comme le résultat d’une vie de voyages. Née à Paris, liée à l’Iran et l’Égypte par ses parents, son existence hors de l’hexagone est comme une emphase de la figure de l’artiste contemporain, en hyper-relation avec le monde.   

  Au départ économe en parole, elle finira par prendre mes quelques phrases comme levier pour dérouler sa pensée, précise, authentique. Je découvre une artiste multi-tâches qui tient à dire les choses à sa manière et qui prend garde aux mots.

 

 

Je demande d’abord à Lafawndah comment c’est la vie à Londres, et surtout pourquoi elle s’est établie là-bas. Elle me répond un peu dubitative, que c’est le seul lieu où elle peut habiter. Et puis elle rajoute tout de même « avec quelques autres ». Elle dit que c’est le propre de la grande ville, d’être un lieu de rencontres, que c’est nécéssaire pour travailler. La capitale britannique lui semble un des seuls lieux pour parvenir à se connecter à la création musicale actuelle. « Chaque ville a ses grandes périodes je crois » nous précise-t-elle, des phases d’émulation et des phases de déclin. Londres pour Lafawndah connait une belle énergie et s’y installer était le moyen de vivre au milieu de toutes ces « choses enthousiasmantes » qu’elle y voit.

«  La scène, c’est comme sauter de la falaise » 

 

Après une série de dates au Royaume-Uni et en Italie, elle prévoit un concert au Caire en décembre. Je demande comment se passe cette tournée et ce qu’elle va chercher sur la scène. L’idée du cadre, de la set-list et du show préparé ne collent pas vraiment avec ce que Lafawndah voudrait provoquer face au public. C’est le paradoxe entre la répétition chaque soir et l’improvisation toujours possible qui la stimule. Elle veut éviter le « frame » qui lui fait peur. La scène m’explique-t-elle c’est comme un va-et-vient entre le prévu et le spontané. Elle voit ça comme un jeu permanent avec la peur et ça la fait rire légèrement derrière le combiné.

Elle me parle du groupe punk italien Negazione qui bondit sur scène sans set-lit. Ils s’entendent sur le premier titre et ensuite ils voient ce qui arrive. Elle me décrit les shows réglés à la minute, où les mouvements du corps et les émotions sont déjà déterminés. Et elle me dit sa crainte de se retrouver à faire toujours la même chose, à s’ennuyer. Son but c’est de provoquer la surprise au sein même du show, d’en être la maîtresse. Elle et son équipe inventent comme ça, des formes chaque soir, qu’ils sont libres de reproduire, de modifier à chaque live. C’est ce jeu là, au sein même de la répétition, qui est un espace de création.

 

 

Lafwandah porte une combinaison Mugler, une jupe Kahina Hamid Lalouani, des chaussures Y/Project et un collier Florence Tétier pour Charlotte Knowles London

 

 

 

Écrire :  

Si elle défie la règle sur scène, je l’interroge sur celle qu’elle suit quand il s’agit d’écrire. Là aussi, l’idée d’une recette prédéfinie la fait frémir. Le mot, le verbe, est presque toujours le premier pas, me dit-elle. D’abord donc, vient la voix avant la confrontation avec la composition. Lafawndah nous parle là encore de grille, de cadre. Elle nous dit sa relative difficulté à se sentir libre face à la composition électronique mais son plaisir à travailler avec la contrainte. Elle nous parle d’Ancestor Boy, de comment ce fut un travail solitaire du texte au départ pour devenir ensuite une démarche d’équipe. Et comment le système s’inverse, se ré-invente avec Ancestor Boy II. Pour ce projet, elle a fait don des morceaux de son premier album à des artistes. Elle a attendu, elle les a laissé travailler, revoir, ré-inventer ses sons et sa voix. Parfois, on l’a invité à participer. Comme sur le morceau Parallel où l’artiste mexicaine Tayhana a souhaité travailler avec Lafawndah. On peut y entendre des passages complètement inédits que cette rencontre a fait naitre. La démarche collaborative tranche avec le premier volume. Lafawndah travaille d’ailleurs déjà sur son troisième album, des feats sont à attendre, et des morceaux en français aussi, nous dit-elle. On peut entendre un sourire.

 

 

 

 

Le message : 

Je l’interroge ensuite sur son rapport à l’écrit, sur son message. Je parle des incantations qu’on peut entendre, de la dimension spirituelle peut-être. Elle tique. Elle ne comprend pas le terme, plus encore, elle ne l’aime pas. Elle trouve qu’il n’a aucun sens, apposé là, à ses morceaux. C’est plus complexe, plus intuitif, elle ne rejette pas le mot en lui même d’ailleurs. Elle m’explique que « tout dépend ce que tu veux me dire avec ce mot ». Elle le trouve galvaudé, et rajoute dans son élan : « surtout en France ». En fait Lafawndah me partage avec passion qu’elle ne supporte pas beaucoup le littéral, et que sa musique cherche l’émotion certes, mais surtout à inventer des formes de communication.

 

« C’est le capitalisme cannibale »  

 

Je pousse un peu plus loin encore et je l’interroge sur une autre étiquette qu’on pourrait venir coller sur son travail. Je lui demande si son expression est politique et elle se désespère : « S’il te plait… je t’en prie, ne fait pas ça… » C’est en fait « la pire chose qu’on pourrait dire. » Elle m’explique : « Pourquoi on demande toujours ça aux femmes, et souvent aux femmes marrons aussi ? » Ce qui est politique pour Lafawndah c’est la vie. Elle est abasourdie de ce décalage, de la grande déconnection qu’elle perçoit. Elle me dit qu’aujourd’hui, il y a une distance entre la politique et l’existence des gens. Pour elle « ce qui est politique c’est ta vie, c’est de qui tu tombes amoureux, c’est les amis dont tu t’entoures, l’argent que tu gagnes, comment tu le redistribues… » Elle raille l’emoji poing levé dans les stories Instagram. Elle ne voit pas l’impact sur le réel. D’ailleurs soudain, je la sens s’émouvoir d’avantage. Elle me dit qu’elle ne supporte plus ces bons points qu’on donne aux artistes. Etre un artiste labellisé « activist » ne l’intéresse pas, elle cherche le mot français. Pour elle, si la presse accorde les qualifications « militant » ou « engagé » à un créateur c’est en fait des points de capital qu’on lui accorde. Comme si la charge subversive d’une oeuvre était ingérée par le système lui même. « C’est le capitalisme qui se mange lui même ça, c’est le capitalisme cannibale ».

Là encore Lafawndah fuit le littéral, et cherche à exprimer quelque chose de spontané. Elle me dit que son message est celui de l’expérience, de l’instinctif. Et surtout si elle a fait de la musique c’est pour « faire des choses que je n’entendais pas avant ».

 

 

C’est le moment de parler de son projet tout juste né avec Cõvco, une DJ et artiste londonienne. Toutes les deux ont « un pied en Afrique » comme elle dit et ont fondé FARA FARA. Elle m’explique l’origine du nom du duo, tiré du lingala. Littéralement, ça signifie « face à face » et c’est une sorte de festival de danse où s’organisent des battles simultanées, chaque groupe devant attirer le plus de spectateurs. Leur initiative est une alternative à la proposition culturelle en place. Ainsi même si Londres accueille des artistes enthousiasmants, Lafawndah me confie : « beaucoup de gens font des choses qui nous excitent tu vois, dans la mode, dans la musique mais on fait pas vraiment partie la scène locale ». FARA FARA est donc un lieu nouveau pour une communauté sans implantation particulière. Elle parle beaucoup de ses amis, de sa famille artistique et surtout elle rit : « on fait de la musique sur laquelle, nous, on aime danser. » Ce lien avec une communauté créative globale, elle le veut riche et sans barrières. Sa collaboration avec Ami Yerewolo, une rappeuse malienne, est significative pour elle :  « Il n’y a pas de limites d’âge, c’est une tante tu vois, une auntie et je voulais vraiment faire quelque chose avec elle. »

 

 

La France :

Après une telle ferveur, je m’excuse tout de suite auprès d’elle pour la question suivante. Je fais en effet un peu baisser son enthousiasme quand je lui demande : Et la France ces temps-ci t’en penses quoi ? Lafwandah hésite. Elle ne sait plus, elle a du mal à en parler sans expérience. Elle revient de temps en temps me dit-elle mais pas suffisamment pour avoir quelque chose à en dire. Elle sait que « c’est hardcore ». Finalement, elle me rapporte la vision qu’elle s’en fait par ses amis et ses passages à Paris. Même si « quelque chose bouge, doucement… » elle est souvent abasourdie par la violence des informations qu’elle reçoit, à distance. « Je me dis parfois, quand je vois les news désespérantes, que rien n’a changé en fait ». Même si elle voit aujourd’hui en France plus de gens qui lui ressemble, avec qui elle veut travailler, le lien reste complexe. Elle me parle alors de son départ pour les Etats-unis, de la place inexistante laissé ici à la différence quand elle a grandi. « C’était la misère ». Enfant en France, Lafawndah était isolée, elle le dit elle même : elle a fui. Elle parle de ce manque cruel de connexions, de représentations : « Je pensais que j’étais seule et donc j’étais seule ». D’ailleurs pour elle, si Internet ne nous rend pas plus libre, il nous permet avant tout de savoir ça, et de créer ces liens communautaires au dessus de la géographie.

C’est la fin de l’interview. Je demande : Du coup on peut te souhaiter quoi pour le futur ?

Elle sourit, c’est une bonne question. « Et bien… de la paix et d’avantage d’amour pour moi même, pour ne plus douter autant de ce que je fais. Et pour qu’on puisse continuer à communiquer, vous et moi. »