Rencontre: Amir Naderi, la force tranquille du cinéma iranien

 

À l’occasion de la rétrospective de son œuvre au centre Georges Pompidou, Amir Naderi s’est rendu à Paris pour y présenter l’un de ses films majeurs, « Le Coureur ». Figure emblalématique du cinéma moderne iranien, il prône la liberté d’être et d’agir, plaçant la jeunesse au centre de ses questionnements et de sa mise en scène. Le film est un cri, un désir brûlant d’émancipation et de progressisme. Le rôle principal est interprété par Madjid Niroumand, qui du haut de ses dix ans porte en étendard le propos du réalisateur avec une force si naturelle qu’elle en est déconcertante.

Trente-quatre ans plus tard, force est de constater que les années n’ont en rien altéré la candeur ni la passion d’Amir Naderi. Rencontre.

 

Interview: Hamid Shams – Traduction: Naghmeh Tarjoman – Rédaction: Élise Amblard

Rétrospective : « Amir Naderi et le cinéma moderne iranien » au Centre Georges Pompidou, du 5 avril au 17 juin 2018

 

Hamid Shams : Comment est né votre désir de faire du cinéma ?

Amir Naderi : Je crois que j’essayais de comprendre à quoi tient la révolution, à quoi tient le génie : par exemple, je me demandais pourquoi Beethoven est-il si important ? On a des milliers d’autres musiciens qui sont brillants. Pourquoi Beethoven a introduit le choral dans la nouvelle symphonie ? Je cherchais à comprendre Phu tuan pho. Je cherchais à comprendre Maurice Pialat. Je cherchais à comprendre Mizoguchi, Antonioni, Hormann Honrie, Satyajit Ray… Mon désir de cinéma est né d’un questionnement. Puis, je me suis lancé dans la photographie : je vivais dans la rue, afin de connaître l’espace, l’environnement et les gens. Il me fallait apprendre comment je pouvais utiliser cet instrument qu’est la caméra pour enregistrer tout ce que je désirais au travers de mes expériences personnelles.

 

 

HS : Vous avez déclaré « Avant de faire un film, je pourrais réfléchir vingt ans sur le sujet ». Dans votre travail, on sent pourtant une urgence, une vivacité.

AN : Effectivement. L’un et l’autre ne sont pas incompatibles. Simplement, lorsque je décide de faire un film, il faut que ce film me choisisse en retour. Sinon ce n’est pas possible. J’ai donc besoin de réfléchir au projet et d’être certain que c’est le bon. Par contre, lors du tournage, je m’attache beaucoup aux incidents : ils sont nécessaires, c’est de là que naît la magie. C’est une forme d’honnêteté, ou plutôt d’amour. La caméra est réellement magique. Elle est étrange. Elle comprend tout. Quand tu positionnes ta caméra d’une façon juste, une sorte de respect mystique s’instaure. C’est extraordinaire ! Le cinéma doit être réciproque, humble. Je ne perds jamais de vue que ce sont les films qui me construisent, pas l’inverse.

HS : Depuis 1986, vous n’avez plus fait de film en Iran. Pourquoi être parti vivre ailleurs ?

AN : Il n’y a pas de raison précise. C’est comme le va et viens de l’amour et de la haine, c’est la vie. Comme j’ai grandi dans la rue, dès l’enfance, je suis devenu peu à peu international. Très tôt, je suis parti à l’étranger. Très tôt, j’avais soif de réaliser des films à l’étranger. La politique ne m’intéresse pas, et je ne me suis jamais enfui de l’Iran à cause de la politique. J’ai quitté mon pays pour vivre autre chose. D’Abadan, je suis parti à Téhéran –pour moi, Téhéran était comme un autre pays. Depuis Téhéran, je suis allé à Londres, puis en France, au Japon, en Italie et enfin aux Etats-Unis.

Mais j’en ai payé le prix ! Je n’avais pas envie d’être un réalisateur étranger aux Etats-Unis, je n’avais pas envie d’être un réalisateur japonais au Japon… trouver sa place est difficile. Par exemple, j’ai gagné un prix prestigieux en Italie il y a quelques années, et on m’a reproché de ne pas bien parler italien. J’ai répondu que je connaissais la langue du cinéma, et la langue de la vie. C’est tout ce qui compte pour moi.

 

 

HS : D’où tenez-vous vos inspirations ?

AD : De beaucoup d’arts différents. Du Jazz, par exemple. Si vous connaissez Duke Ellington, si vous connaissez John Coltrane, si vous connaissez le vaste monde du jazz, vous savez que la notion de mouvement y est très importante. L’improvisation en est le trait distinctif : tu peux t’éloigner de la ligne centrale tout en gardant le même thème. Aussi, ce sont les photographies d’Henri Cartier-Bresson qui ont éduqué mon oeil. Il m’a fait me poser la question de savoir comment on pouvait raconter un récit à l’aide d’une caméra : une photo, ce n’est pas qu’une image. J’ai grandi avec tout cela : l’école de l’improvisation. Quand tu sais ce que tu veux faire, chaque improvisation prend un sens particulier. Et puis il y a le minimalisme de Tchekhov, Maurice Pialat, Jaques Prévert…

 

HS : Que diriez-vous à un jeune artiste ?

AD : Peu importe la voie par laquelle vous devenez un artiste, ça ne compte pas. Peut-être que ne connais rien à la photographie, où que tu n’es pas un grand lecteur. Mais par contre, tu sais bien cirer tes chaussures, ranger ta chambre, tu es un bon cuisinier ou tu sais bien parler… C’est tout un art. Le reste suivra.

 

HS : Croyez-vous au destin ?

AD : Ce n’est pas le destin, c’est le mérite. Le destin a une connotation nostalgique. Mais quand tu mérites quelque chose… Il faut faire des efforts sans jamais penser au résultat. À titre d’exemple, j’ai réalisé un film intitulé Tangsir. On m’a très bien payé pour ce film. Avec cet argent là, je pouvais acheter une maison. J’en ai pris une partie pour faire le film Saz dahani. Juste pour faire un film, autrement dit, juste pour pouvoir m’exprimer. Je pense que mes films viennent de ma passion et de mon mérite, ce n’est pas le destin.