Réfugiés: Liberté Égalité Fraternité

Texte: Élise Amblard  – Dessins: Jalis Vienne

 

 

Lundi 8 janvier devait sortir sur notre site internet le premier épisode d’une série documentaire que je réalise. Elle s’appelle « Insomnies ». Le principe est simple : chaque film fait découvrir une personne qui exerce une activité nocturne dont on entend rarement parler, et ainsi une autre facette de notre société. Pour le premier épisode, Jalis et moi nous sommes rendus sur un camp de migrants parisien. Jalis est le fondateur et le directeur artistique de Soleil Rouge. Je suis Élise, la rédactrice en chef et la réalisatrice de « Insomnies ».
Nous voulions montrer le quotidien de Julie*, bénévole engagée depuis de nombreuses années auprès de ces réfugiés en grande détresse. Il s’agissait également de rendre compte de la situation au travers du témoignage de ces gens ayant fui leur pays d’origine et vivant à nos côtés dans une indifférence au moins proportionnelle à leur souffrance.
Mais tout ne s’est pas passé comme prévu. Nos sept heures de films et d’enregistrements ont été détruits intégralement. Nous avons alors décidé de vous raconter notre histoire, mais surtout la leur, avec des mots et des dessins.

 

 

 

Nous rejoignons Julie aux alentours de seize heures sur le camp. Ces camps, nous les avions déjà aperçus. De plus ou moins près. Nous avions connaissance de leurs enjeux. Mais ce que nous découvrons relève de l’indicible. L’horreur est bien au-delà de ce que nous aurions pu imaginer. Plusieurs immeubles encadrent la place sur laquelle est installé le campement. Dans l’un de ces immeubles vit Ahmed*, un bénévole qui vient en aide à Julie notamment en lui laissant entreposer ses stocks de nourriture, vêtements et couvertures dans un petit cagibi sur son palier. Avec Julie, nous montons dans l’appartement d’Ahmed pour y déposer une partie de notre matériel et de nos sacs. Nous sommes chaleureusement accueillis et profitons de ce moment pour interviewer longuement la bénévole, engagée depuis toujours auprès des plus démunis.

 

« J’ai toujours été confrontée à des situations de grande pauvreté. Je m’en suis toujours occupée. Mais lorsque j’ai vu naître ces camps, j’ai été particulièrement frappée. Je voyais des nourrissons à même le sol, en plein Paris. Des femmes enceintes, des blessures de guerre infectées. Je n’en croyais pas mes yeux. »

 

Julie n’est affiliée à aucune association ou ONG, qu’elle critique vivement. Selon elle, certaines d’entre elles sont bien loin de fournir le travail qu’elles prétendent. Détournement d’argent, manque de suivi, prise en charge aléatoire, voir absence totale sur le terrain sont monnaie courante dans le monde de l’humanitaire. Plusieurs réfugiés nous confirmeront notamment que dans la structure d’accueil officielle située Porte de la Chapelle, l’entrée se fait selon des critères obscurs imposés arbitrairement par des gérants peu scrupuleux, exerçant sans aucunes qualifications. Cette nuit là, alors que plus de 300 personnes (comprenant de nombreux enfants et personnes en situation d’extrême faiblesse) sont présents sur le camp et que la température avoisine 0°c, nous ne verrons en effet aucune association ou ONG. Seule Julie, à l’aide de quelques volontaires, maintient l’ordre, distribue de la nourriture, et prodigue des soins dans des conditions très rudimentaires, sans s’accorder une minute de répit. « Parfois, on me dit que j’ai le choix, que j’ai choisi de faire ce que je fais. Je réponds que c’est faux. C’est l’inaction de la majorité des gens et de l’État qui m’y oblige. Je n’ai rien choisi. Avant, le camp était installé à 500 mètres d’ici. Mais un jour, ils ont été dégagés, et les autorités ont disposé de grosses sphères en roche sur le terrain pour éviter qu’ils s’y ré-installent. Cela ne règle rien, ça déplace seulement le problème de quelques centaines de mètres. » Elle dénonce également un profond manque d’information participant à attiser une haine grandissante.

«  Les personnes que j’entends aujourd’hui dire « et nos SDF ? », je ne les ai jamais vues se lever à quatre heures un dimanche matin pour aller nourrir les sans-abris. C’est le sommet de l’hypocrisie. Ceux qui sont investis dans l’éradication de la misère ne l’échelonnent pas, car ils savent qu’elle n’a pas de couleur, pas de religion. »

 

 

Les procédures administratives sont fastidieuses et aucun aménagement n’a été mis en place pour les faciliter. Par exemple, lorsque certains réfugiés sont convoqués à la Préfecture, ils se voient attribuer un numéro par lequel ils sont ensuite appelés. À voix haute, en français. Il n’y a pas d’écran pour afficher le chiffre. Une proportion de personnes anglophones ou arabophones rate donc des rendez vous importants et difficiles à obtenir simplement parce qu’ils ne comprennent pas le français. Depuis plusieurs mois, une retraitée voisine de la Préfecture de Paris reste des journées entières dans les salles d’attente pour traduire ces numéros.

 

Nous descendons de l’immeuble et nous rendons sur les lieux. L’odeur y est fétide, le camp est infesté de rats. Les maladies se propagent très rapidement. Les réfugiés participent autant qu’ils le peuvent à l’entretien du camp, munis de gants stérilisés et de sacs poubelles. Grâce aux bénévoles, certains ont pu avoir accès à des tentes, mais il n’y en a pas suffisamment. Les autres restent donc adossés à des murets de pierre pendant de longues heures. Parmi eux, deux jeunes garçons arrivés le matin même d’Italie sont seulement vêtus de légers sweat-shirts. Leurs visages poupons sont couverts de gelures. Ils n’ont pas plus d’une quinzaine d’années, mais en France, la prise en charge des mineurs est plus que parcellaire. Souvent accusés de mentir sur leur âge pour bénéficier d’un accompagnent spécifique, la majorité de ces jeunes est déterminée par des tests de maturité osseuse. Cet examen a pour fonction initiale de mesurer la progression de la croissance de certains enfants, mais pas d’affirmer un âge précis. Il ne permet donc pas de définir une nette différence entre les mineurs et les majeurs. C’est pour cette raison que le procédé est largement critiqué par le corps médical. Malgré les mises en garde de plusieurs organisations comme la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme ou le Haut Conseil de la Santé Publique et les nombreux amendements déposés par des élus, cette pratique est toujours en vigueur.

Lorsque l’on déambule au travers de ces insalubres allées, la masse se transforme en individualités. Des hommes, des femmes, des enfants de tous âges et de toutes provenances. Nous sommes confrontés pour la première fois à des blessures et à des cicatrices que nous ne connaissions pas, car elles tiennent leurs origines de la guerre. Le bruit, la torture et le souffre ont marqué leurs corps qui se tiennent là, meurtris, dépouillés de leur dignité, couchés sur le sol de notre ville, celle que l’on aime tant. Et il y a leur visage. Des regards que nous n’avions jamais croisé auparavant laissent paraître une terreur indescriptible. Et puis parfois plus rien. Même la peur leur a été ôtée.

 

 

L’un des enfants du camp a cinq ans. Il dort dehors depuis plusieurs semaines, enveloppé d’un manteau à peine garni, d’une écharpe et d’un bonnet à pompons. Sa mère a parcouru la Libye à pied, son fils sur les épaules. Ils ont ensuite embarqué sur un bateau de fortune et traversé la Méditerranée pour arriver jusqu’ici. 

 

Pour tenter de comprendre le traumatisme auquel sont confrontés ces êtres humains, il faut se poser la question suivante : qu’ont-ils vécu pour que cette femme préfère risquer sa mort et celle de son enfant de 5 ans par noyade, plutôt que de rester dans son pays d’origine ?

Sur le camp, le petit garçon a attrapé la gale, qui se transmet parmi les réfugiés. Ses petites mains gelées sont couvertes de boutons. Après une longue bataille, les bénévoles ont obtenu le diagnostic de sa maladie ainsi que l’obtention de médicaments. Cependant, malgré leurs nombreuses sollicitations pour lui assurer une prise en charge médicale, il a été remis à la rue. Cela paraît impossible, mais c’est pourtant vrai. En France, au mois de janvier 2018, un petit garçon malade de 5 ans dort sur un carton humide.

 

 

 

Au pied de l’immeuble d’Ahmed, chez qui nous avions déposé nos affaires, il y a deux restaurants. Les propriétaires de ces établissements se plaignent d’avoir perdu des clients depuis l’arrivée des migrants. Ils tiennent pour responsable Julie, la bénévole que nous suivons. Ils lui reprochent d’avoir permis l’installation de ces personnes sur la place. Ils l’alpaguent violemment. Leurs propos se font de plus en plus durs, les insultes à l’encontre des migrants fusent. Ils remarquent la présence de ma caméra ainsi que du micro dont nous avions équipé Julie. Nous essayons de remonter dans l’appartement d’Ahmed, mais ils nous barrent l’entrée de l’immeuble. Ils nous poussent violemment. L’un des hommes arrache le micro de Julie. Jalis est frappé au visage. Nous nous éloignons. Quelques minutes plus tard, nous réussissons finalement à rentrer chez Ahmed. De grands coups frappent à la porte. Il l’ouvre.

 

Débute alors la séquestration. Ahmed est paralysé par la peur. Les hommes se sont engouffrés à l’intérieur et nous y enferment : il n’y a aucun moyen de sortir. L’un d’entre eux me tient à genoux sur le sol, et, pensant que j’ai filmé ses propos extrêmes, exige que je lui montre mes vidéos. Si je refuse, il menace de repartir avec l’intégralité de notre matériel. Je m’exécute, fais défiler les miniatures de mes rushes. Il constate que je n’ai filmé que l’intérieur du camp. Mais peu lui importe. À l’autre bout de la pièce, l’autre homme s’empare de l’enregistreur son de Jalis. Nos cartes mémoires (celles de la caméra et de l’enregistreur) sont alors brisées en morceaux. L’homme qui me maintenait contre le canapé m’enlève mon manteau et vide mes poches qu’il fouille scrupuleusement. Il ne trouve rien, mais reste persuadé que d’autres cartes mémoires se cachent quelque part dans l’appartement. Ils deviennent fous. C’est alors que la police enfonce la porte et entre dans l’appartement. L’arrestation est musclée, violente. Les hommes tenus en joue au sol. Tout l’immeuble est réveillé. Environ 10 policiers sont présents. Nous sommes sortis de l’immeuble et escortés jusqu’au commissariat.

 

Plus tard dans la nuit, au poste de police, nous apprenons qu’un groupe d’hommes proches de nos deux agresseurs se sont rendus sur le camp munis de projectiles. Ils l’ont attaqué. Ils ont jeté à la poubelle les dons récoltés par les bénévoles. Ils ont blessé ces femmes, ces hommes et ces enfants qui ont parcouru tant de kilomètres à la recherche d’un peu de répit. Ils ont profité de leur faiblesse physique et morale pour piétiner leurs seuls biens. Ils ont craché sur leur témoignage, méprisé leur souffrance, rendu encore plus difficile leur survie. La police ne s’est pas déplacée pour les défendre.

 

Nous n’avons plus d’images ni de son pour témoigner de cette horreur.
Mais nous avons nos mémoires, nos esprits libres et nos consciences pour continuer de s’en indigner, d’empêcher l’indifférence.

 

Élise et Jalis

*Pour des raisons de sécurité, certains évènements, dates, lieux et noms ont été modifiés.