Plein soleil: « Nif » par Emma Panchot

 

Diplômée de l’ECAL (École cantonale d’art de Lausanne), Emma Panchot parle de la photographie comme « un moyen d’éveiller [sa] curiosité et des questionnements sur [sa] propre identité ». Dans un texte écrit en exclusivité pour Soleil Rouge, l’artiste de 24 ans dévoile les origines de la série de photographies « Nif », née d’une profonde interrogation identitaire et d’un certain temps passé aux côtés de jeunes hommes méditerranéens à Marseille. La ville du vieux port, située en face du continent africain, est belle, envoûtante, lumineuse. Emma Panchot sort alors son appareil photo et explore l’homme, son identité, la construction de sa masculinité. Entre couleurs, ombre et lumière, plongez dans le flou artistique de « Nif ».

 

Introduction: Kenza Helal–Hocke – Photographie et texte: Emma Panchot 

 

 

 

« La photographie à été un moyen d’éveiller ma curiosité et de susciter des questionnements sur ma propre identité.

Elle est devenu un moyen de creuser de façon abyssale dans le passé et de me pousser à aller à la rencontre de personnes avec lesquelles je n’aurai pas pu interagir sans.

Depuis quelques années, je ressens un réel trouble identitaire autour de mes origines et de mon positionnement en tant que femme dans mon travail.

J’avais plus ou moins accepté que je venais d’une famille de classe moyenne, des parents divorcés, des grands-parents pied noir. Je n’ai appris que très tard l’implication de ma famille dans la guerre d’Algérie, de mon sang méditerranéen et des complications que cela a pu entraîner dans ma descendance.

Mes premières remises en questions sont arrivées grâce à ma grand-mère, au cours de longues discussions évoquant son adolescence en Algérie. De manière abstraite, elle évoquait des souvenirs enfouis et délicats à faire resurgir.

Il y avait les orangers d’Oran, les olives de Mostaganem, les nuits à rouler sur les routes sinueuses d’Algérie pendant que tout le monde dormait.

Je voyais de temps en temps ma grand-mère pleurer le matin très tôt. Cigarette à la bouche, elle cachait son visage derrière le journal essayant d’évacuer les cauchemars liés à son passé.

On pouvait juste apercevoir ses mains tremblantes et les secousses de son corps à chaque sanglot.

Je me souviens de ces heures passées avec elle dans la Peugeot, fenêtre fermée, fumant, fixant la mer pendant de longues heures. Je ne comprenais pas comment on pouvait passer autant de temps à regarder la Méditerranée.

Quelques années plus tard, j’ai atterri à Marseille pour la première fois. Près du port, à l’heure du coucher de soleil, je découvrais des centaines de jeunes, de vieux à la peau brunie par ces longues heures d’attente à regarder au même endroit.

Certains plissaient les yeux pour essayer d’apercevoir la côte derrière la mer.

Au bout du port, les gens essayaient de se sentir plus proche de l’autre côté, là ou la Méditerranée s’arrête.

Je regardais tous ces corps et groupes d’hommes, se chamaillant au bord de la digue.

Je me sentais aussi séduite qu’étrangère à cette atmosphère et j’observais au loin, envieuse.

Je me suis alors demandé comment, avec mon point de vue féminin, je pouvais retranscrire cette masculinité, cette énergie singulière qui émanait d’eux.

Les semaines passaient, et je commençais à rencontrer ces jeunes hommes, à partager nos souvenirs, nos regards sur la ville et sur ce soleil qui ne réchauffait que la peau.

Dans ces moments de grande proximité, je sortais mon appareil photo. J’avais l’impression de prendre le dessus, de renverser les rôles.

Mes amants se laissaient aller dans une prise de vue faussement improvisée, le temps de quelques minutes. Ils étaient allongés sur du sable fin ou sur de la roche rouge, et je m’introduisais dans leur masculinité, dans leur intimité, en utilisant mon appareil pour capturer ce moment privilégié.

Avec nos regards croisés sur cette mer mère, je me laissais emporter dans l’histoire de ces jeunes hommes nostalgiques du souvenir, de ce que nos familles nous racontaient. »

 

 

 

 

 

 

Pour découvrir le travail d’Emma: emmapanchot.fr