Nous tous: Éditorial du 1er septembre 2019

01.09.2019

Nous tous: Éditorial du 1er septembre 2019

Texte: Élise Amblard

La danse, Henri Matisse, 1909-1910

 

Nous sommes de grandes personnes, ou simplement des personnes qui se donnent de grands airs. La plus part d’entre nous ont oublié leurs sensations d’enfant, la chlorophylle qui teinte les genoux nus dans l’herbe, le dentifrice à la fraise et puis tout le reste. Je pense beaucoup aux enfants que nous étions et ils me manquent. Nous manquons d’humilité en les délaissant. Pourtant, ils sont une boussole – nous avons tort de la laisser au fond de notre poche. Peut-être que c’est parce qu’aujourd’hui, le monde est in-regardable sans cynisme, ou alors on est naïf, on n’a plus le choix d’être ni l’un ni l’autre, il faut choisir, cynique ou naïf, est-ce que t’es un connard ou un abruti, choisis toi même ou les autres choisiront pour toi. 

Notre génération s’est vue, observée, analysée, nous nous sommes connus et croisés, et nous avons beaucoup de chose à nous dire. A dire tout court, certainement. Avec internet, nous sommes tous proches, juste à côté les uns des autres. Pour de vrai, enfin, nous sommes voisins. C’est un grand bâtiment bruyant, et les frontières sociales s’écroulent, c’est sûr. Parce que notre jeunesse pète les murs, défonce les cloisons, n’en a plus rien à foutre. Les tsunamis n’ont pas peur des portes blindées. 

Personne ne décidera à notre place parce que, de toute façon, nous ne les écouterons pas. Nous n’en ferons qu’à notre tête, et puis elle est bien pleine, notre tête, elle déborde d’idées, d’envies, de désirs et de passions. Parce qu’il nous a été imposé de grandir avec l’horizon d’une fin inexorable, douloureuse et dangereusement proche. Et ça, c’est leur faute à eux, nous n’étions que des gamins, et maintenant la forêt amazonienne brûle, c’est dingue, quand on y pense : le monde regarde la forêt amazonienne brûler. Sûrement, elle nous regarde la regarder. 

Mais notre tank à nous, c’est une diligence pleine à craquer, elle est blindée de gouache bleue, de tournesols et de panthères, un embarquement joyeux et résigné, c’est une arche de Noé turbulente, sûrement avec de grandes tentures, de la moquette épaisse pour faire l’amour dessus, des voix vocodées au loin qui résonnent sur l’eau. On se parlera tard, mal éclairés, mais on aura chaud. Si on y arrive, à vivre encore, c’est en se donnant beaucoup et en prenant peu, en dansant aussi, en riant à fond et en oubliant un peu sans rien délaisser. C’est en souriant aux autres, et en laissant doucement le soleil se coucher. C’est en se rappelant de la chlorophylle sur les genoux nus, du dentifrice à la fraise et puis de tout le reste. 

Le soleil se couche, et tout le monde le regarde. Sûrement, il nous regarde le regarder.