Moutarde et Miel, les atomes du rêve

11.07.2019

Moutarde et Miel, les atomes du rêve

Note aux lecteurs

En préambule de cet article, et suite à des remarques qui ont été adressées au duo Moutarde et Miel au sujet du black face, il était important pour nous d’éclaircir quelques points.  

La peinture noire que porte Julia (qui par ailleurs est elle-même noire de peau) sur son visage évoque la nuit, l’ombre et le mystère. Le choix de ce maquillage, en plus de lui appartenir, est indissociable de l’identité de son personnage et in extenso de l’imagerie du groupe. Ils ont pour volonté de raconter le rêve et d’incarner des personnages imaginaires, en utilisant une palette d’émotion, de textures, de masques.

Leur travail, comme expliqué plus bas, est exempt d’un propos politique : ce positionnement, propre à leur vision de la musique, leur est personnel et nous le respectons. 

Soleil Rouge archive les différents mouvements artistiques et sera toujours ouvert aux nuances les plus sensibles. 

 

 

Photographie: Joshua Abecassis  

Interview: Pauline Delfino

Maquillage: Céline Exbrayat  

Assistante photographe: Anne-Sophie Auclerc

Merci au Studio SwissMiss

 

Moutarde et Miel, indistinctement Julia et Robin, forment un duo atomique. Quand ils créent le groupe il y a plus d’un an, ils font déjà partie du collectif quinzequinze. Le label est imaginé par un groupe d’amis en 2013. D’origine européenne, africaine et tahitienne, les artistes multiplient les inspirations. Elles enrichissent leur esthétique, tant sur le plan visuel que musical. 

La musique de Moutarde et Miel mélange tous les genres : RNB, électro, Mathrock, paroles en français et anglais… Le phrasé musical est saccadé, rythmé, entraînant. Les percussions et les voix lancinantes donnent instantanément  envie de danser. Avec Moutarde et Miel, Julia et Robin ont créé un vrai univers poétique, à la fois éblouissant, coloré et parfois sombre. Dans les clips, ils incarnent des personnages que l’on retrouve au travers des différents sons. Déclinés en épisodes, souvent découpés en trois parties, les clips forment des vraies histoires élaborées qui exploitent tout un système d’auto-référence et de jeu de piste. 

Les clips comme la musique sont nourris d’une palette composite d’influences. Julia et Robin décrivent l’élaboration des vidéos comme un travail d’improvisation. Elles sont produites en collaboration avec d’autres membres du collectif qui travaillent avec la sculpture, les masques ou le maquillage. Julia et Robin y incarnent des personnages atypiques et parfois grotesques. En dépit de l’atmosphère dérangeante des images, les associations d’éléments visuels a priori contradictoires produisent toujours un rendu beau et poétique. 

Julia et Robin nous racontent la genèse de leur projet commun, donnent les clefs pour comprendre leurs histoires mises en chanson et font le portrait de l’avenir du groupe. 

 

 

Moutarde et Miel ça vient d’où ? 

Julia : De quinzequinze, un collectif qui comprend plein d’autres groupes comme La luge, TA’A… On l’a créé en 2013 parce qu’on voulait faire du live. On est dix : cinq font de la musique, et cinq autres font du design interactif. Robin et moi on a été actifs pendant 2 ans et demi avec quinzequinze. Et puis il y a deux ans on a créé Moutarde et Miel. 

 

C’était quand la rencontre ? 

Julia : On s’est rencontré tous les deux au lycée d’arts appliqués à Paris. Puis le frère de Robin a rencontré deux autres membres de QuinzeQuinze dans son école d’art. On aimait tous faire de la photo, de la vidéo, du graphisme… On était potes et on voulait faire quelque chose de commun. On voulait créer ensemble. Aujourd’hui, on est cinq et c’est un peu comme une famille. Moi, je fais des trucs avec Tsimin, Tsimin avec Ennio… On fait des projets quasi incestueux.

 

 

Comment on gère un collectif ? Il y a des moments où vous avez de gros désaccords ? 

Robin et Julia : Vraiment pas. Quand quelqu’un veut faire quelque chose, il monte un projet pour, et ceux qui aiment suivent. Nous, on a créé Moutarde et Miel parce que ça rentrait pas dans quinzequinze, et ça s’est fait. Mais on est pas vraiment des musiciens à la base. On fait tous des instruments, mais mal. Personne n’est technique. On est pas des gars qui sortent du conservatoire. On est des autodidactes. 

 

Depuis combien de temps vous écrivez ? 

Julia : Robin écrit depuis tout petit. C’est un peu lui qui m’a donné envie de m’y mettre. 

 

 

Vous faites quoi comme musique ? 

Julia : Vu qu’on est cinq caractères bien différents, il y a beaucoup d’inspirations différentes. Ennio et Tsimin viennent de Tahiti et ramènent les légendes polynésiennes et la culture des îles. Pour le projet « nevaneva » produit avec quinzequinze en fin d’année, Ennio a écrit en Français une légende polynésienne que son père a traduit en tahitien. 

Robin : Souvent le point de départ c’est la narration. Pour quinzequinze, il y avait les légendes polynésiennes. Alors nous on a voulu écrire nos propres histoires, refaire des légendes autour de notre propre groupe. 

Julia : Enfin, nous on conçoit surtout Moutarde et Miel comme un rêve, un rêve dans un rêve, dans un rêve. 

Robin : Initialement, il n’y avait pas une histoire en particulier qu’on voulait raconter. Créer une histoire pour nous, c’était d’abord créer des personnages. Et puis tout ça, on le fait intuitivement. On imagine la psychologie des personnages, et ça nous permet de créer des histoires. Des récits de meurtres, de loser, de séducteur, de fantôme. On écrit les histoires à l’envers, un peu à la Star Wars. On part de la fin pour expliquer le début. Dans un des derniers clips, je drague Julia devenue un fantôme parce que je l’ai tuée. Le meurtre, on le voit dans un des premiers clips de Moutarde et Miel. Le clip Matin, Midi, Soir montre tout notre univers et les clips qu’on a sorti a posteriori en février expliquent ce qui s’est déroulé avant. Dans les prochains EP, on va continuer à expliquer d’autres éléments des clips. 

 

Vos personnages parlent de vous ? 

Julia : Non. C’est peut-être nos personnalités exacerbées, mais on cherche surtout à s’éclater. 

Robin : A aucun moment on essaie de parler de nous.

 

Vous avez un message politique ou sociétal dans vos textes ? 

Robin : Non, je dirais poétique. J’ai même plutôt tendance à être suspicieux vis-à-vis de la musique engagée. Je pense pas que ce soit le bon médium. En tout cas c’est pas notre propos sur Moutarde et Miel. 

 

C’est quoi vos inspirations ? 

Robin : Julia vient du RNB, et moi j’adore le Mathrock. Finalement on s’est dit qu’on ferait du MathRnB un peu psychédélique. 

Julia : J’aime bien allier les influences RNB commerciales avec quelque chose de tranchant, de plus Mat. 

Robin : On est aussi influencé par les Anglais. Leurs sons ont l’air enregistré avec un téléphone, et peuvent avoir en même temps des éléments hyper bien mixés. C’est pas des « sur-techniciens » et le côté sale du son fait ressortir des émotions fortes. On a l’habitude d’une musique ultra-produite, donc une petite maquette enregistrée vite-fait peut sembler plus authentique. 

 

 

 

Vous cherchez à créer des émotions particulières avec vos sons ? 

Julia : On veut juste que la musique soit vraie. Sans fausses émotions justement. Après les gens l’entendent comme ils le veulent. Ce sont des histoires qu’on raconte avant tout. 

 

Elles parlent de quoi vos chansons ? 

Robin : Moi j’écris des chansons d’amour. Dans la vraie vie on est ensemble avec Julia, mais dans mes textes j’essaie juste de la séduire. Je suis amoureux de sa tête. Nos histoires parlent des choses qui nous intriguent. On peut parler de prostitués, mais on a jamais aucun jugement. Même si des sujets relèvent du sociétal, il n’y a rien de politique.

 

 

On est jamais sur de bien comprendre les clips, c’est normal ? 

Julia : C’est un peu ça Moutarde et Miel. Les gens nous demandent qui est Moutarde et qui est Miel, mais ça n’a pas d’importance. C’est un état d’esprit où sont faits des liens douteux. On joue avec le sordide en alliant des côtés hyper mignons avec du gore. 

 

Comment vous composez vos histoires et vous produisez vos musiques ? 

Robin : On crée l’histoire au fur et à mesure. On sait jamais quelle forme prendra le projet. Pour réaliser la musique, on part une semaine avec des copains et quelques idées en tête, toujours un peu floues. Et puis on voit, on fait sur le tas. Ca a toujours été comme ça. 

Julia : Pour Matin, Midi et Soir, nos potes qui travaillent dans le moulage voulaient faire des têtes. Et à partir de là on a improvisé une histoire. Pour l’EP officieux « bonne nuit » on partait sur l’idée de faire un seul clip. Puis au final on a décidé qu’il devrait y avoir trois parties. 

 

 

Qu’est-ce que vous voulez faire maintenant ? 

Robin : On veut créer un live sur un mode encore plus théâtral. L’objectif final ce serait un vrai show avec des sorcières sur scène. Mais pour l’instant, on doit faire danser les gens. 

 

Les gens dansent assez en ce moment ? 

Robin : Je trouve que ça manque surtout de live. Les gens dansent sur de la house ou écoutent des DJs. Nous on danse plus sur du Mathrock ou du Mathzook.

 

Vous dansez comment tous les deux ? 

Julia : Moi j’aime bien faire des trucs avec les bras. Et Robin danse plus comme un papi, avec des petits pas. 

 

Vous dansez où ? 

Julia : Dans les petites salles parisiennes : l’Olympic, l’Espace B, Cirque Électrique… Dans des salles qui passent pas forcément les groupes des gros festivals. 

 

C’est quoi la salle idéale pour vous ? 

Robin : Une salle qui réunit les gens par l’esprit plutôt que par le style. Un de mes idéaux musicaux c’est l’esprit à la Funkadelic : une grosse équipe costumée avec que des artistes barjots. Nous, on a pas de grosse prod, mais on peut s’en approcher. Tout dépend de nous. 

 

Les artistes à Paris sont plus libres qu’ailleurs en France ? 

Robin : Je pense pas que ce soit une question de ville. Il s’agit plutôt de moyens. Faire des décors, produire, ça coûte cher. Ailleurs, peut-être qu’il y a juste plus d’espace. C’est pas nécessairement l’esprit à Paris qui bloque, c’est des problèmes logistiques. On se considère déjà très chanceux avec notre petit studio et ce qu’on a déjà fait.