MOESHA13 : Il faut qu’on continue à être solidaires

01.07.2020

MOESHA13 : Il faut qu’on continue à être solidaires

Issue de la scène musicale émergente marseillaise, Moesha13 rappe, compose, chante et mixe des sons aux confins du R’n’B, de la funk, du kuduro, de la trap et de la techno hardcore

 

Entretien Victoire Pallard 

Production Soleil Rouge Studio 

Photographie Hugo Blachier 

Stylisme Fisdimigré

Make-up Vanille Gautier

 

 

 

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Salut Moesha 13, d’où viens-tu et qui es-tu? 

Je viens de Marseille. Qui est-ce que je suis… C’est plus complexe parce que comme tout le monde je suis une personne multiple. Je suis une artiste, je fais de la musique et j’aime prendre le temps d’essayer de changer les choses.

 

Comment tu as choisi ce nom, « Moesha 13 » ?

Le numéro 13 c’est celui des Bouches-du-Rhône, le département de Marseille. C’est à Marseille que j’ai appris tout ce que je sais. C’est le lieu de mes plus grandes découvertes et de mes premiers pas dans la musique. Vraiment, je dois beaucoup à cette ville. Et Moesha c’est le nom d’une série afro-américaine des années 90, l’une des premières où on voyait une adolescente noire qui faisait des études, qui avait un copain et qui était cool. Ça changeait parce qu’à l’époque, dès qu’on avait affaire à un modèle de famille de couleur, dans une série TV ; ça tombait tout de suite très bas. La série Moesha a vraiment apporté de nouvelles représentations et j’ai adoré ça : l’idée que c’est pas parce que t’es noir que tu dois être con, tu peux aussi faire des choses et avoir des perspectives d’avenir. 

 

Marseille, ça représente quoi pour toi ?

La mer. Et aussi des choses un peu crues, un peu dures qui vont obligatoirement t’obliger à être quelqu’un que tu n’étais pas. Quelque chose d’initiatique. 

 

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Qu’est-ce que tu voulais faire quand tu étais petite ? 

 Je voulais danser, j’écrivais beaucoup de rap et je faisais beaucoup de freestyle. Et j’étais dans la lune, vraiment très déconnectée. J’ai pratiquement pas de souvenirs. « Dans ma tête ça tourne comme si j’étais au bord d’une falaise. » Tu vois Jul ? En gros ça tournait tout le temps, j’étais toujours en train de faire quelque chose. 

 

Comment tu as commencé à faire de la musique ?

Au collège, il y avait cette mode en 5ème des battles de rap : on voulait faire les meilleurs rimes, les meilleurs punchlines et moi j’étais très attirée par tout ça. C’était tellement naturel, tellement cool à faire. Et le soir quand j’écoutais la Skyrave, il y avait des instrumentales sans paroles sur lesquelles tu pouvais t’entraîner. C’est comme ça que j’ai commencé à rapper sur de la techno. 

 

“Je ne pensais qu’à la musique. C’était obsessionnel.”

 

Moesha13 photographiée par Hugo Blachier, à Marseille – Production  Soleil Rouge Studio

 

Et là tu t’es dit c’est ça ce que je veux faire de ma vie ? 

Non parce que je n’ai jamais pensé à ce que je voulais faire de ma vie. Par contre je ne pensais qu’à la musique. C’était obsessionnel.  J’arrivais en cours de maths sans savoir que j’étais en cours de maths parce que j’étais en train d’écrire un refrain, un couplet… J’écrivais beaucoup, j’observais ce qui se passait autour de moi et j’essayais de le retranscrire. J’ai grandis dans le XIXème arrondissement de Paris, à Stalingrad qu’on appelait à l’époque « Stalincrack » tellement c’était réputé pour ça. Et c’était assez hardcore. Écrire, c’était une façon d’exprimer des choses que je ne pouvais pas exprimer autrement. 

 

C’est quoi tes inspirations?

J’ai beaucoup d’inspirations qui peuvent paraître éparpillées mais qui, pour moi, ont toutes des connexions les unes avec les autres. Une des choses qui m’inspirent beaucoup c’est le silence. On ne peut pas le breveter. On ne peut pas le dédicacer mais dedans il y a tout. En réalité je n’écoute pas énormément de musique. J’en écoute à l’approche d’une soirée parce que je n’aime aller que dans les endroits où je sais que je suis là pour quelque chose. Si je vais quelque part, c’est pour me sentir nourrie. Pour moi, la question des inspirations n’est pas une question évidente. Par exemple quand je cite Jul : en fait ce que j’aime chez lui c’est plus sa manière d’être, le fait qu’il ne remette pas en question ce qu’il fait. On dirait qu’il fait les choses sans obligation de résultat. Je pense que ça peut inspirer tout le monde. Sinon il y a les sons de voiture, de moto, les sons traditionnels… Je cherche surtout des états, des émotions que je peux exprimer en musique et qui vont me parler. Après c’est vrai que pour le fun, j’aime tout ce qui est rave, enjaillement, pour s’éclater ensemble et ne plus réfléchir. Le plus important dans ces moments c’est qu’on est là, qu’on veut faire la fête, qu’on veut célébrer quelque chose.  La vie ?

 

 

Pour toi faire la fête, c’est politique ? 

Oui. C’est politique.  Si on prend ce qui est en train de se passer en ce moment, faire la fête ça voudrait dire qu’on aurait déjà démêlé beaucoup de fils ! Parce que faire la fête demande qu’une personne, plus une autre plus une autre etc. acceptent de sortir d’un conditionnement. C’est une initiative personnelle et même une sorte de prise de risque. Ça a quelque chose à voir avec le dépassement de soi. C’est quelque chose qui dit beaucoup de nous et ce qu’on est capable de mettre en place, tant individuellement que collectivement.

 

Tu as l’impression de porter un message quand tu chantes et quand tu mixes ?

Je m’en suis rendu compte récemment. Le message que je veux faire passer est très simple : qui que tu sois, tu peux avoir un impact sur ton propre monde, c’est à dire sur toi. À Marseille il faut vraiment dépasser beaucoup de choses pour faire ce qu’on aime sans lâcher et se décourager.  Il faut faire les choses pour soi parce que de toute façon, on n’a pas tant que ça à perdre. Il faut tenir les reines de sa vie, tenir le guidon même si ce n’est pas toujours facile et que ça demande de l’équilibre. En restant centré, en continuant à réfléchir, tu deviens le souverain de ta propre vie. Mon message c’est que nous sommes tous amenés à devenir qui l’on est. Mais ça c’est très nietzschéen. 

 

Justement, ça veut dire quoi arriver en I ? 

Tu vois quand une moto ou un scooter cabre ? D’abord elle roule sur les deux roues, et après elle fait un « I » quand la moto se lève et continue à rouler sur une seule roue : c’est une gestion d’équilibre. En gros malgré les circonstances, arriver en I, c’est garder le cap, être capitaine de son navire même dans les périodes difficiles. 

 

“Arriver en I, c’est garder le cap, être capitaine de son navire même dans les périodes difficiles”

 

Tu fais quoi pendant le confinement ? 

C’est incroyable, je fais beaucoup de choses que je n’avais jamais le temps de faire parce que j’étais souvent dehors à organiser mes performances et mes lives. Là j’ai le temps de réunir les idées, faire des liens, être beaucoup plus dans la pensée, prendre le temps d’être plus alignée, plus centrée, plus intériorisée. Je suis en train de revenir à moi-même et de réfléchir à comment est-ce qu’on pourrait faire des choses ensemble, de manière collective, comment vivre différemment, comment avoir une approche plus écologique même au niveau de la musique, comment développer une meilleure hygiène relationnelle, comment m’implanter un peu plus dans ma ville maintenant que je suis enracinée comme jamais à la maison. 

 

 

Pour toi c’est quoi, être féministe ? 

Je pense qu’être féministe, c’est déjà retirer une étiquette. C’est se déconditionner. Être féministe ce n’est pas écrire sur un T-shirt « Féminisme ». Être féministe c’est se demander au quotidien comment est-ce qu’on pourrait se donner toutes les libertés qu’un homme pourrait avoir. Maintenant qu’on en a beaucoup parlé, certains clichés ont été conscientisés. Mais ce n’est pas pour autant que les choses ont bougé de manière concrète. Il faut beaucoup de temps pour prendre de nouvelles habitudes. Chaque jour il faut se poser la question : comment est-ce que je pourrais faire telle ou telle chose autrement ? Comment y mettre plus de conscience et agir en fonction? Cela concerne chaque femme ainsi que chaque personne qui se sent femme car ce n’est pas l’enveloppe dans laquelle tu es née qui te définit mais comment tu te sens. On a tout le temps en ce moment pour penser à bouger nos habitudes et à mettre de la lumière sur tout ça en se donnant plus de liberté. On peut déjà commencer par se libérer dans nos têtes chaque jour un peu plus. 

 

Tu penses à quoi quand tu mixes ?

Je ne pense plus. Quand je mixe, c’est instantané, il n’y a plus un seul moment où il est possible de penser. C’est vraiment in situ, je suis dans le moment présent. Et tout l’enjeu du moment présent c’est l’incertain, c’est à dire toutes les potentialités, toutes les possibilités qui n’existent pas encore. 

 

 

Une question que tu adorerais qu’on te pose ?

Je voudrais répondre à la question : « Comment on devient ce que l’on est ? » par la réponse de Nietzsche : « La déclinaison de mes interrogations a pour objectif de comprendre comment on ne devient pas ce que les autres ont voulu faire de nous.” 

 

Et une question que tu détestes qu’on te pose? 

Une question qui revient souvent : « Est-ce que les paroles de Respect prônent un genre de patriarcat à l’envers ? ».  Je ne veux pas imposer mes volontés aux autres. Chaque personne a droit au respect et de se donner du pouvoir  en tant qu’individu à part entière. Il ne s’agit pas de moi, c’est un son qui, au contraire, a été écrit pour soutenir les personnes en difficultés. Pour moi chacun est invité à être le patron, le boss de sa propre vie. 

 

 

Tu es au programme du Dour festival et tu fais partie de la promotion 2020 de SHAPE, une plateforme européenne super cool dédiée à la musique et à l’art audiovisuel innovants… Ça décolle pour toi là non ? 

Ce sont des rêves qui deviennent réalité, Dour et SHAPE sont des endroits où je sais que je vais kiffer, vibrer… mais il y a pas mal de chose insecure en ce moment. Certaines dates seront repoussées… Mais il faut s’accrocher à ses rêves et continuer à les mettre en place de la meilleure façon possible. 

 

Un dernier mot pour la fin ? 

Répondre à une interview dans cette période particulière c’est déjà faire un pas vers l’avenir. Il faut qu’on continue à être solidaire. On est ensemble.