Au MET, rencontre avec Manjari Sharma et Irina Rozovsky

04.03.2020

Au MET, rencontre avec Manjari Sharma et Irina Rozovsky

 

 

To See Your Face, c’est la « fusion de l’art et la vie ». To See Your Face, c’est la rencontre virtuelle de deux photographes, de deux femmes et de deux vies qui se préparent. 

En 2017, Manjari Sharma et Irina Rozovksy se rencontrent virtuellement à l’occasion du projet “Talking Pictures: Camera-Phone Conversations Between Artists” organisé par le Metropolitan Museum of Art de New York (MET). Le projet commissionne un groupe d’artistes et leur demande de trouver un partenaire avec lequel établir un dialogue photographique via une conversation téléphonique. Aucun message, aucune légende, aucune justification ne sont ajoutées aux photos. Entre les artistes, les images se répondent dans un seul dialogue visuel. Les photographes questionnent et ouvrent un débat sur nos nouveaux moyens de communications. Dans leur conversation visuelle et virtuelle, Irina Rozovzky et Manjari Sharma nous parlent de notre usage des nouvelles technologies et de la construction de nos identités par la photo.

Lorsqu’elles apprennent leurs grossesses au début du projet, les autoportraits/selfies des deux femmes se mettent à documenter leurs corps en mouvement, leurs ventres qui gonflent, les vies qu’elles se préparent à donner. Le dialogue fusionne la simplicité et la régularité du quotidien à l’extraordinaire de la grossesse. Une profonde intimité émane de leur discussion. Leurs photographies nous rappellent que la virtualité de nos échanges, nos amitiés, nos relations, n’exclue pas que nous livrons notre intimité et que nous recevons celle de l’autre. Ici, ce sont deux expériences, celles de deux femmes photographes, qui prennent sens ensemble au travers d’un échange virtuel riche et intime.

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Manjari Sharma est une photographe née en Inde et basée à Brooklyn. Irina Rozovksy est une photographe née en Russie et basée à Boston.

 

 

Photographie Irina Rozovsky et Manjari Sharma – Interview Pauline Delfino

 

« J’ai toujours vu la photographie comme une communication et ce projet a renforcé cette idée. »

 

Qu’est-ce qui vous a motivé à rejoindre le projet du MET ? Manjari pourquoi as-tu choisi d’inviter Irina à partager cette conversation avec toi ? Irina pourquoi as-tu accepté de partager cette conversation ? 

Manjari : Hormis l’honneur que représentait une collaboration avec le Metropolitain Museum of Art en tant qu’institution et avec la conservatrice Mia Fineman, ce qui m’a amené à réaliser cette commande était l’aventure qui m’était promise. Je me considère comme une artiste collaborative et Mia Fineman avait perçu cette dimension fondamentale de mon travail. Ici, j’étais amenée à travailler avec un.e autre artiste dont je ne connaissais rien. J’ai décidé d’inviter Irina Rozovsky pour la façon unique dont elle capture le monde autour d’elle. Je savais que notre travail créerait une conversation avec deux points de vue différents… le plus étant que nous devenions amies. 

Irina :  Par mail, Manjari m’a informé qu’elle voulait me parler. Nous n’avions jamais parlé auparavant. Quand elle m’a appelé, j’étais dans mon dressing. Je me souviens que toute la conversation a eu lieu dans ce dressing. C’était une surprise irréelle. Une invitation pour exposer mes photos au MET… Comment ne pouvais-je pas accepter ? 

 

Que représente pour vous le médium des « photo-conversations » virtuelles ? 

Manjari : Cette commande était mon premier travail de conversation photographique sans paroles avec un.e autre artiste. En réalité, mon travail peut être interprété comme une réponse continue au travail d’un.e autre artiste ou une réponse à un événement extérieur ou intérieur. En tant qu’artistes, nous sommes toujours entrain de converser, même quand nous nous pensons seules. Récemment, les téléphones ont donné une Agency (NDLR, capacité d’agir, de se représenter) à tout le monde. La facilité avec laquelle on peut photographier, tout et à tout moment, à changer notre expérience visuelle du monde. Aujourd’hui, il y a un « bruit visuel » sur chaque plateforme du web. C’est pour cette raison qu’en tant que photographes nous devons plus que jamais choisir consciencieusement ce vers quoi nous portons notre attention.

Irina : En 2008/9, avant que Youtube ne devienne une plateforme publicitaire et commerciale, je passais des heures sur ce « trou noir ». Je regardais des vidéos de personnes seules jouant de la musique, d’oiseaux qui pouvaient parler, d’enfants qui faisaient de la gymnastique dans leurs chambres. Je ne sais pas ce que j’espérais y trouver sinon une connexion à une humanité, à notre désir de montrer, partager et communiquer. En 2014/5 Mark Steinmetz et moi avons participé à A New Notion ; un site aujourd’hui rempli de conversations de photographes. Nous avons partagé des images dans un dialogue continu. Peut-être que c’est cette expérience qui m’a préparé au projet avec Manjari. J’ai toujours vu la photographie comme une communication et ce projet a renforcé cette idée. 

 

Avez-vous été libres d’intituler la série « To See Your Face » ? 

Irina : Après que la séries ait été exposée à « Talking Pictures » nous avons décidé de l’intituler « To See Your Face ». Avec Manjari nous nous sommes envoyé des aperçus de nos vies  pendant des mois sans jamais être ensemble. Ce titre est aussi un message pour nos enfants qui allaient naître, qui grandissaient en nous et que nous n’avions pas encore rencontré. 

 

Qu’est-ce que cette collaboration vous a apporté en tant qu’amies et artistes ? 

Manjari : Si cette commande ne m’avait pas été faite, je n’aurais jamais connu Irina personnellement. Nous avons bien sûr choisi le sujet de notre conversation, mais nous sentions que quelque chose de plus grand nous liait l’une à l’autre. Je n’oublierai jamais le moment où je lui ai dit au début de notre projet que j’étais enceinte de 3 mois. Elle a répondu : « Moi aussi ». C’était comme si nous étions connectées à un moment précis de nos histoires personnelles. Notre amitié se confondait à la force qui grandissait en nous. Je rencontrais une artiste alors même que toutes les deux nous nous transformions anatomiquement et philosophiquement. Je savais que le résultat de notre collaboration ne serait pas juste un projet mais la venue de deux êtres humains dont les destinées et les visages nous étaient inconnus. 

Irina : Artistiquement, ça m’a permis de prendre sérieusement la forme triviale de la photo d’iPhone et d’affirmer que ce n’est pas la caméra qui fait la photo mais l’oeil du photographe. Mais cette collaboration nous a surtout permis de partager quelque chose d’intense, d’intime, d’exceptionnellement profond. Vous voyez quand vous partagez vos histoires les plus intimes avec un voisin dans l’avion qui vous était parfaitement inconnu quelques minutes avant ?  C’était ça. 

 

 

Dans cette série votre approche de la photo est inspirée par les nouvelles manières de capturer des images avec nos téléphones et de communiquer virtuellement. Pourtant, on ressent bien que cette communication « virtuelle » révèle une réelle intimité. Est-ce que vous vous sentiez libre de partagez cette intimité tout en sachant que le projet allait devenir public ? 

Manjari : Ma pratique de la photo implique une ouverture au changement. Au départ, j’ai une idée de ce que je veux montrer. Mais je reste toujours ouverte au changement au fur et à mesure que le projet avance. L’art est une forme vivante et organique où se rencontrent les concepts, la théorie, et l’artisanat, la pratique. Rester attentif et ouvert permet de changer et de modeler son travail avec le temps.

Irina : Je suis une personne privée et mon art, même s’il vient de moi, ne parle pas vraiment de moi. Ce projet m’a permis de sortir de ma zone de confort. J’ai du pointer ma caméra vers mon propre corps et j’ai du montrer la matière même de ma vie. 

 

 

Quelles étaient les limites du partage et de l’intime ? 

Manjari : Nous avons suivi des règles très claires. Pas de mots, seulement des photos qui se répondent. Je jetais une balle en l’air et j’attendais nerveusement et avec excitation la réponse de ma partenaire. C’était un ravissement de découvrir l’émotion visuelle que me révélait Irina dans sa photo pour que je puisse lui répondre avec mon propre langage. Les instructions initiales nous avaient informé que seulement une sélection de photos figureraient dans l’exposition finale. La nature même de la commande limitait les informations sur la forme finale de l’exposition. C’était une chance pour nous et cela nous a permis d’être absolument sincères l’une avec l’autre dans notre échange. Une photo ouvrait une question, une autre apportait une réponse. 

 

Les conversations virtuelles modifient-elles la façon dont nous expérimentons la vie quotidienne ? Les photographes sont-ils affectés par cette nouvelle forme d’archives « involontaires » ? 

Irina : La dernière fois que je suis allée à New-York, j’ai remarqué que les gens gardaient leurs téléphones en se parlant les uns aux autres. J’étais assise dans un café. Je regardais les gens commander un café. Leurs yeux restaient rivés sur leurs téléphones lorsqu’ils s’adressaient au serveur. Pas de eye-contact, pas de moment de pause. Notre addiction nous insensibilise. Je pense que Instagram touche particulièrement les photographes. Nous regardons le travail des uns et des autres sur des petits écrans. A force de swiper, on a un sentiment de pollution visuelle. Pour autant, je pense qu’on doit trouver un sens à cette forme de partage. 

Manjari : Oui, cette communication virtuelle modifie la manière dont nous expérimentons la vie quotidienne. Parfois j’ai l’impression que l’album photo a été remplacé par le « feed ». Je suis de l’ancienne école. J’adore tourner les pages et j’ai le sentiment qu’ aujourd’hui nous ne partageons que de l’éphémère. Sur le web nous sommes invisiblement vivants dans la conscience des autres. C’est un monde difficile pour nos neurones ! J’ai peur que notre attention se délite et que notre capacité à être captivé et simplement à regarder disparaisse aussi. Dieu merci il existe des musées et des murs où les images demeurent et vivent pour que les gens ne passent pas simplement devant les oeuvres d’art mais s’arrêtent pour les apprécier réellement. Pour les observer en silence. Pour prendre le temps d’en goûter la saveur. 

 

 

Est-ce que que vous reliez ce travail à la féminité ? 

 

Manjari : Dire que ce travail parle de la féminité est trop restrictif. Je lie ce travail à l’altération de l’identité humaine. D’un individu, nous sommes devenu créatrice d’un autre être fait de notre chair et de notre sang. Cet être est né de notre corps. Être mère ouvre la portée du corps et de la psyché. C’est un processus délicat et violent. Notre conversation montre les émotions complexes qu’une femme peut ressentir lors d’une grossesse : la jubilation, la peur, la détresse, la joie.  Mais ce travail s’inscrivait aussi dans un mouvement politique plus large qui concernait les femmes. En 2016 l’arrivée de Trump au pouvoir a modifié notre discours et la manière dont nous voulions présenter nos histoires et nos expériences. 

Irina : C’est un des thèmes du projet. Mais la conversation part d’abord de la vie de tous les jours. Les secrets de la grossesse s’insèrent peu à peu dans la vie quotidienne. Pour moi, nous avons parlé du corps et de notre projection de ce qui se passait dans nos corps. Nous avons montré la forme que nos grossesses prenaient dans nos vie quotidiennes. 

 

Comment les autoportraits affectent-ils les femmes photographes ?

Manjari : Altérer la forme et la sexualité est une partie active de la grossesse. Nos autoportraits en font état. En tant que femme, qui plus est indienne, on nous a appris à se dissimuler au nom de la société patriarcale et de la politesse sociétale. On nous dit de cacher notre souffrance, de couvrir nos corps, de taire nos émotions. En tant qu’artiste, j’ai accepté que dans cet échange avec Irina mon corps ferait nécessairement parti de la conversation. J’étais moi-même fascinée par la forme que mon corps prenait pendant ces mois de grossesse. Ces autoportraits sont devenus pour moi une manière d’aller au delà de mes limites et de mon confort personnel. Plus que tout, je voulais partager cette expérience avec une autre femme.

 

Les nouveaux moyens de communication affectent-ils positivement la représentation des femmes?

Manjari : L’immédiateté des selfies et le partage sur les réseaux sociaux affectent toutes les formes de représentations et pas forcément positivement. Il y a beaucoup de pollution visuelle, partout. La représentation des femmes est souvent problématique et ne prend que le point de vue du regard masculin. C’est notre responsabilité d’apporter un regard critique sur le flot d’images que les réseaux sociaux nous propose. 

Irina : Les femmes ont toujours été un objet de l’art. C’est étrange la manière dont les femmes s’objectifient avec les selfies vers une audience invisible. Les téléphones participent à ce phénomène au delà du raisonnable. 

 

 

Comment vos grossesses ont-elles affecté ce dialogue ? Le projet devait-il finir au terme de vos grossesses ou avez-vous pris l’initiative d’arrêter le projet à ce moment là ? 

Manjari : La grossesse et la commande se sont alignées admirablement. Nous avons donné naissance au moment où Mia Fineman éditait les dernières sections de l’exposition. Nous devions nous trouver à ce moment précis de nos vies. 

Irina : Ce concours de circonstance était fortuit. Le MET nous a donné une deadline et nos accouchements respectifs tombaient à ce même moment. Ma fille est née un mois avant celle de Manjari. Son accouchement scellait naturellement la fin du projet. Nos naissances et la destinée de ce projet, c’est la fusion de l’art et de la vie.