Louise Lécrivain: l’image ou la folie?

05.09.2019

Louise Lécrivain: l’image ou la folie?

 

Texte: Pauline Delfino – Photographies et poème: Louise Lécrivain

 

Quand elle débute son stage, Louise Lécrivain est la plus jeune employée d’un hôpital psychiatrique dont elle préfère garder le nom secret. Après avoir suivi des études de photographie à l’école des Gobelins à Paris, elle décide de travailler dans une clinique à Tours dans le Loir-et-Cher dans le cadre de son stage de fin d’étude. 

L’institution alternative dans laquelle elle fait son stage a été créée en 1956 avec la vocation de renouveler le rapport à la maladie mentale. 

Dans son poème, Louise raconte la création de la clinique par un psychiatre et des fous qui ont un jour investi un château abandonné. Comme il n’y a alors pas de soignants disponibles, les habitants de la région se reconvertissent. Ils se forment sur le tas et décident de prendre en charge les malades. 

Ce rapport inédit entre apprentis soignants et pensionnaires volontairement hospitalisés redéfinit complètement le traitement de la maladie mentale.

Plutôt que de chercher à éradiquer la folie comme une tumeur, les médecins tentent de la rendre vivable pour les malades. La folie habite la clinique, et d’une certaine manière, elle est en chacun. La position de Louise à la clinique s’inscrit dans cette démarche alternative. 

Il incombe à la jeune artiste de s’occuper des besoins des malades, mais de sa propre initiative, elle les invite aussi à participer à des activités artistiques: le fruit de ce travail est la série de photos qu’elle choisit de montrer aujourd’hui sur Soleil Rouge. 

Son initiative noue un lien collaboratif entre elle et les malades. L’entreprise collective renouvelle radicalement la relation avec les patients  considérés traditionnellement dans le milieu hospitalier comme des malades qui, passifs, doivent recevoir un soin.

Tous les pensionnaires qui ont accepté de participer à l’atelier font partie intégrante du projet. L’échange se crée, la magie opère. Louise leur propose de s’approprier l’appareil photo et de réaliser leurs propres clichés à l’intérieur de l’hôpital.  Les patients se munissent d’un nouvel outil pour communiquer. L’appareil les force à se diriger vers l’extérieur, à extérioriser ce qu’ils voient quotidiennement à l’hôpital. Parfois, Louise devient même le modèle des malades. Entre la photographe et les patients, les rôles s’échangent. 

De manière assez inédite, on s’approprie le regard des pensionnaires. Ceux-là mêmes qui sont enfermés dans ces lieux interdits, mystérieux, stigmatisés que sont les hôpitaux psychiatriques. 

L’intégration de la photographe dans la clinique, qui devient aussi notre intégration, consiste avant tout en un déplacement du regard. En adoptant le point de vue des patients les photos de Louise nous invitent à repenser le statut de « malade ». Mais elles nous permettent aussi de dépasser une limite: celle de la frontière de notre monde « normal » et normé qui nous empêche de comprendre le leur. L’intégration de Louise, à laquelle les malades ont associé le statut d’artiste plutôt que de soignante, nous permet de considérer l’espace de la clinique comme un lieu qui fait partie intégrante de notre propre monde. Entre nous et eux, la frontière s’amenuise.

Ce travail de pénétration dans la folie de l’Autre, celle qu’elle a vu et qu’elle a pu reconnaître en elle-même, Louise Lécrivain le réalise aussi avec le poème associé à la série photo. Ce poème est un voyage de l’esprit, une épopée formatrice. 

Louise y raconte son expérience à l’hôpital. Pour celui qui pénètre la clinique, c’est une épreuve éprouvante qui requiert de s’approprier d’une certaine manière la folie de l’autre s’il veut essayer de la comprendre, de la faire rentrer dans son monde. 

Les malades sont présents partout dans le poème. Si bien qu’on finit presque par ne plus savoir qui parle : Louise ou les malades ? Comme eux, elle finit par perdre la notion du temps dans cet espace qui reste malgré tout un huit clos. Mais l’artiste apprend, et en s’occupant des malades, c’est sa propre folie qu’elle soigne. En la reconnaissant tout d’abord. En rendant visible sa propre étrangeté. En ne cherchant pas à la supprimer mais simplement à l’observer, à l’appréhender, à vivre avec. 

Mais aussi en établissant une limite entre elle et les patients, reconnaissant que sa folie à elle n’est pas une maladie mentale. Le travail de Louise nous invite à trouver un espace d’accueil pour notre propre folie. Celle qui nous distance des autres tout autant qu’elle nous en rapproche. 

C’est de l’Autre dont Louise nous parle. Celui qu’on rend invisible parce qu’il nous effraie. Celui qu’on porte honteusement en nous. Celui qui est tout autant un autre que nous-mêmes. Elle nous invite à suivre le chemin sinueux et sombre qui nous mène au plus profond de ce que nous sommes. 

Louise nous tend un miroir et nous demande de nous voir au travers de ceux qu’on a voulu rendre invisibles. 

 

 

expérience d’une jeune photographe

dans une clinique psychiatrique

pendant 18 mois

dans cette clinique

pas de murs

pas de blouses blanches

pas d’hospitalisation sous contrainte

60 hectares de forêt

100 lits

95 soignants

6 psychiatres

en 1956 un psychiatre et des fous

ont investi un chateau au milieu des bois

les habitants du village

des garagistes des agriculteurs des artistes

sont devenus des soignants

la folie s’est installée doucement

avec les idées de la psychothérapie institutionnelle

ne pas nier la folie

ne pas vouloir la guérir

ne pas sédater les pensionnaires

ne pas marquer la différence soignant / soigné

ne pas effacer toutes les manifestations de la psychose

ne pas refuser le transfert

mais apprendre à vivre avec sa folie

et avec celle des autres

soigner les institutions psychiatriques

les soignants et la société entière

car nous sommes tous un peu malades

créer des espaces de dialogues transférentiels multiples

avec des ateliers des voyages des concerts

adoucir l’image de la folie

créer du lien avec ceux qui ne la connaissent pas

avant de la rencontrer on imagine plein de choses

on invente tout un monde

des sons des images

finalement en arrivant à la clinique

on ne sait pas qui est fou

qui ne l’est pas

déconstruction des fantasmes

et découverte d’un monde nouveau

dont les normes sont inconnues

le rapport de la folie au temps et à l’espace est particulier

il se heurte à la rigidité de la photographie

qui fixe le réel dans un cadre spatio-temporel

b oublie qu’il a déjeuné et déjeune une deuxième fois

p déplace ses meubles la nuit

elle met l’armoire devant la porte

le lit au milieu

les habits par terre

 

 

b oublie qu’il a déjeuné et déjeune une deuxième fois

p déplace ses meubles la nuit

elle met l’armoire devant la porte

le lit au milieu

les habits par terre

f court dans le brouillard

elle doit absolument nourrir sa fille

mais elle n’a pas d’enfant

g m’assure que la clinique n’est pas en france

et qu’elle est hospitalisée depuis 1000 ans

 

 

 rupture du lien signifiant / signifié

« quelle est votre fleur préférée ? »

« la bolognaise »

quel jour sommes-nous ?

quelle heure est-il ?

où suis-je ?

et qui suis-je ? car mon corps se déploie dans le temps et dans l’espace

le corps de q penche sur le côté gauche

il est attiré par une force au sol

il s’est allongé au milieu de la route

c ne comprend pas qui parle dans sa tête

sa conclusion est simple

« les nuages me causent »

f a appelé les pompiers un soir

pour leur dire qu’elle accouchait d’un crucifix

s sent ses ailes d’ange pousser

c’est douloureux

f chante « bella ciao »

puis me dit que 48 italiennes la suivent partout dans la clinique

 

 

s est triste mais aucune larme ne coule sur ses joues

« je ne peux plus pleurer j’ai trop pleuré dans ma vie »

i me regarde et me dit

« que c’est joli toutes ces pâquerettes sur votre visage »

on dit à b de mettre un autre pantalon car le premier est sale

il enfile le deuxième par dessus le premier

puis un troisième

d nous assure ne pas avoir été à la selle depuis un an

a ne veut pas tirer la chasse d’eau

ce qui quitte son corps ne lui appartient plus

angoisse du deuil

x prend un bain

on lui demande de passer un gant de toilette sur ses jambes

« quelles jambes ? »

m est le président de la république

le directeur de la clinique

le prix nobel de la psychiatrie

et miss univers depuis sa naissance

s se regarde dans une glace et se touche le visage

« on m’a mis des rides »

« qui est cette vieille femme ? »

impossibilité de concevoir que le temps soit passé sur son corps

l’image que renvoie un miroir ou une photographie

est un point de rassemblement

 

 

elle contredit le réel qui se construit dans la psychose

en cela elle peut être violente

refus de rassembler un corps en morceaux

un appareil photo est un objet intrusif

il capture et enferme les corps dans un rectangle

pour toujours

pour cette raison je ne fais pas de photographies dès mon arrivée

prendre le temps de créer une relation douce et sereine

r m’offre une fleur que je mets dans mes cheveux

il me photographie

on échange les rôles

o me donne des photographies de son fils

il me laisse entrer dans son intimité

nous nous connaissons sans nous connaître

l me raconte qu’elle était photographe

elle me montre son travail et me prévient

« ça peut choquer »

un clitoris enchaîné

une jeune femme nue déguisée

« ce sont des autoportraits »

 

 

je propose des petits ateliers

plusieurs fois par semaine

on dessine

on peint

on filme

on photographie

on crée des mondes nouveaux

sur des thèmes variés

le surréalisme

les fonds marins

le ciel

qu’est ce qu’une jolie photo ?

une photo floue peut-elle être réussie ?

et si je n’ai pas d’inspiration ?

comment prendre l’autre en photo ?

l fait des images en tenant l’appareil de travers

les normes basculent

l’horizon aussi

e tient une paire de ciseaux dans sa main

« je veux qu’on m’euthanasie »

je pose une question à s

il fait un triangle avec ses doigts

« je ne peux pas vous répondre je suis dans la 4ème dimension »

d vient chanter des chansons devant la cheminée

il dit que sa mère était douce

et que son père le balançait dans les escaliers

violence de la proximité amour / haine

dans une même phrase

r me fait des cadeaux tous les jours

et me dit que j’ai des oreilles de fée

 

 

l dessine une anesthésie à l’éther

des éclairs sortent d’un clitoris

o était angoissé ce matin

il vient simplement discuter

le contenu des ateliers compte moins

que le fait de rencontrer l’autre autour d’un projet commun

déplacement des angoisses

mais la photographie s’éloigne parfois

en dehors des ateliers le quotidien est dense

j’emmène des pensionnaires à la pêche

au cinéma

faire des courses

nos vies se mêlent

j’aide g à prendre une douche

il me demande si j’ai déjà vu un homme nu

« vous ne voudriez pas vous mettre toute nue avec moi ? »

j’accompagne f manger une glace

elle dit à la caissière

« on a volé plein de choses »

j’aide h à s’habiller

elle a 73 ans mais vit comme une petite fille

« j’ai 5 ans » dit elle avec un collier hulk autour du cou

 

 

 je surprends s un oiseau mort à la main

elle trempe la tête de l’animal dans une mare

chaque jour q me regarde et me répète

« votre visage est un spectacle permanent »

z refuse de sortir de son bain

il s’allonge nu sur le sol trempé et se met à parler espagnol

« me llamo miguel »

g m’accuse de l’avoir étranglée et tuée

« je n’ai plus de sexe »

nous prenons nos repas tous ensemble

ce moment est particulier

remplissage des corps

comblement du vide

ça va à toute vitesse

tohu bohu

p avale un kiwi tout entier

sans enlever la peau

a vole des oeufs dans le poulailler

les cache dans son armoire

et les gobe crus quelques mois plus tard

b a mangé un piège à guêpes

avec des guêpes dedans

g se met à table pour le dîner

dès la fin du déjeuner

attendre des heures chaque jour

 

 

h mange une cuillère de purée et me regarde

« vous avez déjà fait l’amour ? »

a me traite de sale pute en plein repas

« tu es qui ? tu es ma mère ? »

transfert négatif

c se passe le tuyau de la plonge autour du cou

mime de pendaison

il se passe beaucoup de choses

parfois dures

parfois douces

t me parle de sa défenestration

dans un grand calme

f est constipée

après quelques laxatifs

elle m’assure avoir accouché d’un enfant noir

j ne veut pas se laver

il tente de nous faire des prises de judo

et tape sa tête contre le mur

son front saigne

q a une bouteille de désinfectant dans sa table de nuit

dedans il y a du produit toxique pour les wc

« c’est ma boisson de résurrection »

c’est difficile d’apporter à l’autre une part de réalité

qui n’est pas la sienne

g m’a dit « vous ne prenez pas de médicaments vous ne pouvez pas comprendre »

 

 

 la folie pose beaucoup de questions

celle de l’étrange

celle de l’autre

celle de la mort

celles du temps et de l’espace

confrontation à ce qui est « normal »

et à ce qui ne l’est pas

désaliénation

alors tout se mélange

le beau et le laid

la lumière et l’obscurité

le plaisir et la douleur

le temps est comme un fil

sans début ni fin

tout est distendu

rien n’est comme ailleurs

la folie transforme tout

il faut la raconter

l’aider à dépasser les frontières des institutions

et les murs de notre imagination

alors qu’elle m’effrayait par dessus tout

aujourd’hui je n’ai plus peur

et je la trouve même infiniment belle