Le fabuleux destin de Zimmer

21.02.2020

Le fabuleux destin de Zimmer

 

Photographie Jalis2019 – Interview Maria Teresa Betancor Abbud

 

Zimmer a découvert l’électronique en dehors des clubs et pourtant c’est un espace qu’il apprivoise parfaitement. Son parcours se caractérise par l’apprentissage, l’écoute et la patience. Avec dix ans d’expérience et 350 DJ set all around the world, Zimmer vient de sortir son premier album chez Roche Musique et se lance dans la tournée de son live, auprès de son acolyte : la lumière. Entre Paris et New York cet album est plein d’énergie et de surprises. Intensité, osmose et alignement des planètes représentent Zimmer derrière et devant les platines.

 

 

« Le plus important dans le dancefloor, c’est que les gens connectent entre eux »

 

Quel est ton parcours musical?

Un jour, je me suis retrouvé dans un festival gratuit sur une grande esplanade, c’était la première fois de ma vie que je voyais vraiment un DJ de musique électronique jouer. Ça m’a fait halluciner l’énergie, le truc qui rassemble les gens, cette force que j’avais jamais ressenti. C’était une révélation, je me suis dit « c’est ça que j’ai envie de faire ». J’ai grandi à Annecy, il n’y a pas de clubs, donc pour me faire une culture musicale je suis allé à la bibliothèque. J’habitais à côté de la bibliothèque d’Annecy et toutes les semaines je pouvais emprunter cinq disques. J’ai prit tous les classiques de la french touch, les trucs de Garnier… J’ai littéralement emprunté tout le rayon CD électronique de la bibliothèque. C’est comme ça que je me suis fait une culture club. J’ai commencé à mixer aussi, je jouais dans les soirées des potes et dans les soirée étudiantes. À 20 ans je suis arrivé à Paris et j’ai commencé à produire. En 2010, j’ai un peu eu le déclic avec toute cette nouvelle scène un peu disco qui me plaisais beaucoup (Aéroplane, Breakbot…), j’arrivais à faire des morceaux cools et c’est comme ça que le projet Zimmer a commencé.

 

 

Avant d’aller en club, comment tu imaginais cette expérience?

C’est un truc que j’ai vachement fantasmé pendant longtemps. J’écoutais de la musique au casque et j’imaginais ce que ça pouvait rendre en club. C’est en arrivant à Paris que j’ai commencé à sortir dans tous les endroits des quels j’avais entendu parler. Notamment le Social Club, ça a été un gros gros impact. Je regardais tout comme un gamin dans un magasin de bonbons. Dans la fête, je cherche toujours un alignement magique des planètes qui est assez rare. Il y a tellement de soirées où on sort, on boit des coups, on danse mais il n’y a jamais de moment de vraie intensité où tu danse pour de vrai, où t’es prit par la musique. C’est assez rare, ce truc qu’on cherche tous, en tout cas moi je le cherche que ce soit devant ou derrière les platines.

 

 

Comment atteindre cette intensité?

Je suis obsédé par l’espace et la lumière. Pour mon live, j’amène mes propres lumières parce que j’ai envie que le public soit éclairé exactement comme je l’entend, c’est un truc hyper important justement pour rentrer dans la musique. Quasiment tous mes morceaux essayent de tendre ver une espèce de climax. Il y a toujours une tentative même dans un morceau calme d’avoir un pic de la montagne et d’atteindre ce moment magique. Mes morceaux sont pensés en sensations et quand justement il s’agit de les transcrire en lumière j’ai des idées super précises de comment ça doit être.

 

 

« Quand le faisceau de lumière rentre dans le public il se passe un truc, la lumière vient jusqu’à toi physiquement »

 

Pourquoi choisir la lumière au lieu des images pour illustrer ta musique?

Je préfère la lumière, elle est dans l’espace, elle bouge, il y a quelque chose d’organique et vivant dans lequel tu peux te perdre. On est tellement sur les écrans, dans le virtuel que pour moi c’est hyper important d’être connecté avec le moment et la lumière permet ça. Par exemple dans l’installation lumineuse qu’on a mis en place pour la tournée il y a des grosses barres qui balayent en vertical. Quand le faisceau de lumière rentre dans le public il se passe un truc, la lumière vient jusqu’à toi physiquement. Le plus important dans le dancefloor c’est que les gens connectent entre eux, qu’ils ne soient pas juste spectateurs.

 

Quel est le meilleur contexte pour écouter ta musique?

Ma musique est conçue à la fois comme un truc de foule et en même temps comme un truc hyper intime que je fais tout seul et qui s’écoute très bien juste au casque de manière méditative. Cet album est assez radical dans les extrêmes : il y a à la fois des morceaux hyper dansants et intenses et des morceaux beaucoup plus calmes hyper dans le tempo. Quand je le faisais, je me suis rendu compte que c’était assez difficile de marier les deux parce que finalement c’est antinomique mais c’était ça le challenge. Il fallait que les moments forts soient suffisamment forts pour vraiment faire danser une foule dans un club mais en même temps qu’il y ait une douceur dedans qui fait que ce soit “acceptable” à écouter dans un contexte beaucoup plus posé. Le jeu de cet album c’était d’être dans la surprise et faire des trucs le plus détendus possible. J’avais vraiment envie d’avoir un objet artistique qui soit très pur et intègre.

 

 

Tu as travaillé avec un label indépendant pour produire ton album. Pourquoi as-tu fait ce choix? En quoi ça a eu un impact dans ton projet?

Je suis dans un label qui s’appelle Roche Musique depuis 5 ans, avec des gens de ma génération avec qui je peux échanger au-delà de de la structure du label, c’est hyper riche. Il y a 4-5 ans on a tous commencé à beaucoup jouer à l’étranger et quand t’as 26 ans c’est un peu bizarre, t’as pas trop d’autres potes à qui ça arrive et c’est cool d’avoir des gens qui vivent ça aussi. Après évidemment pour défendre un album c’est super d’avoir un label qui t’aide à structurer tout ça. En 2015, je sortais un morceau chez Columbia UK. Ça a été un peu un moment décisif cette année là où j’aurai pu aller dans une direction beaucoup plus pop. Je me suis retrouvé à jouer dans des soirées, dans des festivals où je sentais que j’avais pas ma place. Je préfère vivre des expériences fortes et être sur scène avec des morceaux où j’ai tout mis dedans, tous mes trips, ça me plaît beaucoup plus.

 

 

Pour revenir un peu sur le club et le live, c’est quand la fois où tu t’es senti le plus en osmose avec ton public?

J’ai fait mon premier live à Paris au Badaboum l’année dernière, c’est un endroit fantastique. C’est suffisamment grand comme salle pour que t’aies pas l’impression d’être dans le salon d’un pote et que tu puisses te perdre un peu dans les lumières mais en même temps il y a une vraie proximité. C’est vraiment à taille humaine. C’était la première fois que je jouais mon live l’année dernière justement avec mes lumières, il y avait un truc assez magique, ça s’est plutôt bien passé. À la fin de l’été, je faisais un DJ set à Singapour et il s’est passé un truc vraiment magique. Je devais jouer deux heures, finalement mon set a duré 4 heures, je sentais qu’il y avait un dialogue avec les gens. C’était tellement magique que pour la première fois j’ai mis l’enregistrement sur Soundcloud.

 

 

Avant de te mettre derrière les platines, comment prépares tu ton DJ set? Est-ce que tu décides tout à l’avance ou il y a une part d’improvisation?

C’est de la full impro. J’ai fait 350 DJ set en 7 ans un peu partout, et j’ai jamais une seule fois fait mon tracklist. Je sais jamais ce que je vais jouer parce que chaque club est différent ça change si je joue tard ou tôt comment l’énergie est etc… Si je vais jouer dans un club que je connais déjà, j’ai une idée de ce que je vais pouvoir jouer. Je me fais une playlist dans la soirée, avec trois ou quatre fois plus de morceaux que nécessaire, comme ça je peux trouver rapidement les sons que je veux et du coup je peux ressortir quelques classiques ou des nouveaux trucs que j’ai trouvé et que j’ai envie de tester.

« Il se passe un truc magique que tu n’avais pas prévu »

 

Donc ça dépend de la réalité du moment, tu t’adaptes à la situation que tu as en face.

Pour moi la beauté du dj set c’est vraiment ça c’est un enchainement que t’avais pas imaginé où deux morceaux marchent super bien. C’est un peu 1+1=3 le djing : il se passe un truc magique que tu n’avais pas prévu. En vrai, être DJ techniquement c’est facile, c’est pas compliqué d’enchaîner deux morceaux convenablement. C’est simple d’assurer les basiques mais c’est très dur d’arriver à ce stade magique. Ça reste rare que vraiment un DJ te retourne, en tout cas pour ma part. Après je suis sûrement super difficile parce que je baigne là dedans et que j’analyse tout mais c’est l’impression que j’ai.

 

C’est qui le dernier DJ qui t’as retourné?

C’est des mecs qui s’appellent You Man, c’est des lillois que d’ailleurs j’avais invité à jouer avec moi au Rex. Ils ont joué il y a pas longtemps à Paris pour la Nuit Blanche à la Villette dans des conditions pas évidentes mais ils ont une telle énergie qu’ils ont emballé tout le monde c’était assez incroyable.

 

 

 

Quel est l’artiste qui t’as donné envie de faire de la musique?

Je dirai Laurent Garnier parce que dans la façon dont il mix je m’y retrouve beaucoup c’est un peu ce que je cherche. Il a écrit un livre qui s’appelle Electroshok qui est justement un des livres que j’ai un peu lu en parallèle de tous ces cds que je prenais à la bibliothèque et ça raconte l’arrivée de la house en Europe à la fin des années 80. C’est ce qui m’as fait tout comprendre sur ce monde là et en plus de ça musicalement j’aime ce qu’il fait.

 

« L’idée c’est de tourner le live le plus possible »

 

Quand t’as commencé à écrire de la musique, comment tu t’y prenais?

Je suis full ordi. La formule c’est ordinateur avec un clavier pour rentrer les notes et des enceintes. Là je commence à avoir un studio qui ressemble un peu plus à quelque chose avec pas mal de vrais synthés. En fait tu peux faire tellement de choses dans un ordinateur, c’est une espèce de couteau suisse un peu magique dans lequel le monde des possibles est assez large. Au début je regardais des tutos sur youtube pour essayer de comprendre comment ça marchait, je suis vraiment autodidacte.

 

Après l’album et la tournée, quels sont tes projets? C’est quoi les perspectives à venir?

L’idée c’est de tourner le live le plus possible. Dernièrement j’étais tellement dans la préparation de la sortie du live que je n’ai pas fait autant de studio que je voulais. J’avais l’idée de me remettre devant une page blanche et voir ce qui se passe. J’ai plusieurs idées qui traînaient, je ne sais pas trop où ça va aller mais clairement l’idée c’est de refaire de la musique. Peut être aussi faire un peu plus de collaborations, j’ai pas mal de gens avec qui j’ai envie de travailler. Je travaille beaucoup tout seul et c’est vrai que quand tu travailles à deux c’est toujours assez riche.

 

 

Tu joues dans des salles de concert mais aussi dans des festivals, en quoi cela change ton ressenti? En quelle mesure le contexte influence ton show?

J’adore les festivals. Les festivals c’est un gros parc d’attractions. Sur les sensations quand tu joues, c’est vrai que en festival les gens viennent voir plein d’autres concerts, donc t’es un parmi d’autres, tu vas avoir quelques fans mais bon c’est peut être pas la majorité. C’est plutôt le moment où tu fais découvrir ta musique aux gens, ce qui est intéressant aussi comme challenge. Quand tu sens que t’arrives à prendre les gens alors que ce n’est pas un public acquis en festival c’est ouf comme sensation. Mais le concert c’est plus beau… il y a ce truc un peu magique où clairement les gens viennent écouter ta musique, ça fait chaud au coeur de se que ces gens ont prit un ticket pour venir t’écouter, il y a une connexion un peu plus spéciale. L’environnement est moins drôle mais la connexion, si elle marche, elle est assez magique.

 

Est-ce que tu pourrais m’en dire plus sur ta propre expérience en tant que festivalier?

J’essaie d’aller encore dans des festivals, c’est assez rare parce que mon emploi du temps ne me le permet pas forcément. Cet été par exemple je suis allé à Garbicz en Pologne et j’y suis vraiment allé en festivalier. Ça faisait longtemps que j’avais pas fait ça et j’ai adoré c’était trop bien. Ce festival est particulièrement incroyable aussi j’ai envie de dire. C’est fou, c’est dans l’esprit du Burning Man, c’est hyper libre, il n’y a pas d’agents de sécu, c’est à taille humaine, plein de petites scènes, dans une grosse forêt… Il y a une bienveillance entre les gens qui est assez incroyable.

 

 

« Il y a plein de jours où je ne fais pas de musique et c’est ok »

 

Si tu devais donner des conseils à quelqu’un qui veut se lancer dans la prod. ce serait quoi?

Il y a quelques basiques à avoir, comme une paire d’enceintes correctes. Petit message de prévention : il ne faut pas travailler au casque, ça t’explose les oreilles. Puis il faut surtout prendre son temps. C’est normal au début d’essayer d’imiter, ou d’essayer de refaire des morceaux pour comprendre comment ça marche, mais il faut vraiment prendre son temps pour trouver ce qui nous fait vibrer et essayer travailler ça. Le morceau qu’on va faire ne sonnera jamais comme celui d’un artiste qu’on admire et qu’on essaye d’imiter tout simplement parce qu’on n’est pas lui, mais justement de ça peut naître autre chose. C’est cette différence qu’il faut chérir. Il ne faut pas non plus se laisser obnubiler, il y a plein de choses à faire, il faut surtout expérimenter, faire plein de morceaux et ne pas être frustré si au début ça ne marche pas, c’est normal.

 

Ton conseil ce serait donc de trouver sa propre voix et de ne pas se laisser démoraliser.

Exactement, c’est normal de tendre vers des choses qu’on connaît et qu’on a vu mais il faut accepter que ce qui se fait en dehors de ça même si différent c’est pas pour autant que c’est mal fait. Ça ne sert à rien d’avoir tous les instruments virtuels de la terre, il vaut mieux se focaliser sur deux ou trois, et bien les explorer. Parfois on veut rajouter tellement de couleurs que ça fait du marron, et c’est pas super, il vaut mieux se limiter. Mais surtout il faut essayer, ne pas se décourager. Il vaut mieux passer 15 minutes à essayer que trois heures à se forcer. Moi je ne me force jamais, pour mon album pendant deux ans j’essayais tous les jours de faire de la musique et si au bout de 15 minutes ça ne marchait pas, et partais faire autre chose. Il y a plein de jours où je ne fais pas de la musique et c’est ok.