Quel avenir pour la Mode post-Covid?

10.04.2020

Quel avenir pour la Mode post-Covid?

 

Il y a encore quelques semaines, la mode faisait voyager ses acteurs partout dans le monde et prévoyait de poursuivre ce flux tendu par une croisière aux quatre coins du globe afin de présenter de nouvelles collections qui annulent toujours plus vite la récence des précédentes. Mais aujourd’hui, les professionnels, comme beaucoup d’autres privilégiés du confinement, se retrouvent seuls -fait inhabituel au sein de ce secteur où échange et relationnel priment-, en tête à tête avec leurs interrogations et face à des projections certes angoissantes, mais peut-être salutaires.

 

Par Saveria Mendella

 

La Dernière Terre, par Jalis2019 et Damese Savidan – Mars 2020, Soleil Rouge Magazine

 

” À quoi bon poursuivre une activité de mode, de la réflexion à la diffusion, lorsque l’on mène une vie confinée, rappelant à chaque instant que le vêtement n’est utile qu’à une vie en société, temporairement mise en veille ? “

 

À quoi bon poursuivre une activité de mode, de la réflexion à la diffusion, lorsque l’on mène une vie confinée, rappelant à chaque instant que le vêtement n’est utile qu’à une vie en société, temporairement mise en veille ? Même penser la mode, et ses évènements annulés ou reportés, est devenu plus facile à dire qu’à faire. Pourtant, le disque tourne en boucle : que faire de la mode, après ? Comment renouer avec sa soutenable légèreté quand tout sera revenu à la « normale » ? Quand le sens qu’on attribuait à ce terme n’en aura définitivement plus aucun. Quand nous voudrons, il faut l’espérer, radicalement imposer de nouvelles normes.

La catastrophe sanitaire que le monde traverse rend évidents les excès de déplacements humains, entraine la crise des représentations sociales et dissémine la hiérarchie des priorités de la modernité. Tout ce qui importe maintenant, c’est de garder le contact à tout prix. FaceTime, Skype, et consoeurs n’ont jamais été des fonctions aussi vitales sur nos smartphones. Désir capricieux hier, besoin luxueux aujourd’hui. Mais même le contact change de sens, il devient oral plus que tactile, échange plutôt que toucher. Seul l’habit demeure en contact avec nous-mêmes. Mais les vêtements, qui permettent l’entrée en contact autant qu’ils la freinent, seront sûrement de biens maigres barrières de protection demain, lorsqu’il sera à nouveau permis d’enlacer ceux que l’on aime. Ces mêmes vêtements qui débordent nos placards et font oublier le temps les jours où l’on doute de leur pouvoir performatif. Ces jours où l’on fait attendre nos amis parce que l’on ne sait plus de quoi se parer pour sortir les rejoindre tandis qu’aujourd’hui ces mêmes amis nous observent en pyjama et en digital.

Les masques de tissus auxquels nous étions habitués tombent pour laisser des masques chirurgicaux se dresser entre nos émotions et le reste du monde. Le camouflage du corps déplace sa fonction ; il ne protège plus notre être social mais notre corps humain. Et ça, la mode contemporaine l’avait oublié, et nous avec.

Il n’est pas anodin que les entreprises de mode s’attellent parmi les premières à la reconversion en usines sanitaires-utilitaires. De par la capacité de création et de production de textiles bien sûr (dont les guerres mondiales avaient déjà permis de prouver la réactivité), mais aussi parce que la mode, instinctivement, est habituée à ressentir, à comprendre la société. C’est parce qu’elle est au contact permanent que la mode est intuitive, qu’elle se comprend elle-même, mais se construit aussi. Aujourd’hui, plus vite que jamais, la mode comprend qu’elle change. Que l’après pourrait canaliser toute son énergie à l’oublier : chacun empruntant à la mode ce qui l’intéresse et abandonnant sur le pas d’une porte enfin franchissable ce qui l’enfermait dans une mode imposée : pour mieux se sentir libre, pour ressentir librement surtout.

 

Coiffure poésie, par Marie Deteneuille – Janvier 2018, Soleil Rouge Magazine

 

“Nous ne vivrons pas sans la mode.”

 

Nous ne vivrons pas sans la mode. Mais sa masse colossale va se déplacer : nous ne nous chargerons plus de la suivre, c’est elle qui portera sur ses épaules le poids de sa contrainte intrinsèque à devoir nous accompagner partout, dans ces déplacements quotidiens qui nous manquent tant. Même le luxe se plie déjà à nos règles : abandonnant sa production de parfums, vecteurs d’images oniriques relativement bon marché, pour répondre à nos besoins physiologiques. Ainsi le luxe peut être primaire.

Bien sûr, la mode fera encore rêver, mais à échelle individuelle. Délestée des diktats qu’elle a pu imposer parce que notre rapport complexe au contact nous les a fait accepter, comme une représentation erronée de notre individualité qui n’existe pourtant que dans la sociabilité.

En 1996, une enquête* conduite auprès de lectrices de la presse féminine, prouvait la clairvoyance des femmes à l’égard des représentations médiatiques. Pour résumer, les enquêtées regrettaient une presse féminine axée mode qui surcharge d’une « omniprésence du look à voir » -pourtant trop petit pour leur taille et leur portefeuille- et qui « enferme dans le futile ». L’enquête date certes du siècle dernier, et ne saurait s’appliquer à la percée postérieure des magazines de niches, ni à 2020 et son offre digitale pléthorique. Mais les résultats traduisent une forme de déception à l’égard de la mode image, qui, par sa tentative de proposer un idéal de perfection (fort relatif), moque les récepteurices davantage qu’elle ne les fait rêver. Bien que la mode actuelle évolue, le risque de reproduire un tel désintérêt, ainsi qu’un manque de prise au sérieux, n’est pas de zéro.

 

“Ce voyage imaginaire, de la proposition à sa répercussion, viendrait à compenser les déplacements physiques”

 

Le frivole n’est plus à la mode. Elle doit raisonner autrement. En dé-normant ses corps et représentations pour faciliter une identification sincère, mais aussi réformant son système pour conserver son nécessaire canal onirique. Dans son vaste territoire de signifiés, la mode n’a que trop mal labouré la terre du rêve. Son champ sémantique a vu fleurir un mercantilisme à peine voilé qui ne proposait aucune évasion de la pensée. Trop longtemps, la mode a fait du rêve un désir par capitalisation, aujourd’hui elle peut à nou- veau en proposer une vision, un idéal social : par la mise en image d’une société meilleure. Comme un trait d’union entre deux mondes, la mode deviendrait la projection de ce que la société peut offrir de mieux. Du temps, pour les créatifs. De l’écoute, pour les consommateurs. De l’espace, pour les plus expressifs. Des idées, pour les optimistes.

Désenclaver la mode de ses lieux exclusifs à la fois trop nombreux et trop étriqués, stimulerait l’imaginaire, car la mode maîtrise parfaitement la production d’images. C’est son impact sur le réel qui tendrait à faire de la mode un lieu de réalisation des possibles, et donc une sorte de rêve éveillé, d’autant plus désirable par son accessibilité. Ce voyage imaginaire, de la proposition à sa répercussion, viendrait à compenser les déplacements physiques des professionnels de la mode, trop fréquents pour notre réseau biologique mondain. Terminée la surconsommation de micro-migrations ; c’est au voyage intérieur, à l’évasion de la pensée, aux déplacements de l’inconscient, aux déambulations de la rêverie, que le confinement prépare la mode. Elle habiterait la pensée locale et bâtirait des rêves à échelle humaine, appartenant à chacun dans leur forme, mais commun par leur fond ; enfin réalisable.

Ensemble, nous comprenons déjà que des personnes confinées aient besoin d’enfiler une tenue de soirée et que d’autres préfèrent des vêtements confortables. Seul, nous admettons que le coeur n’est pas à la fête, alors le corps n’est plus à la mode.

 

La Dernière Terre, par Jalis2019 et Damese Savidan – Mars 2020, Soleil Rouge Magazine

En cette période trouble, le corps ne se pare plus que pour se protéger, abandonnant toute notion de tendances et normes si réductrices face à l’étendue des émotions que la société tend à révéler. Le corps ne veut plus accumuler, il veut se parer d’un minimum qui lui permettra d’aller à l’essentiel. Comme en témoigne l’annulation des Fashion Week parisiennes pour la mode Homme et la Haute Couture, la multiplication des collections ne peut plus espérer rattraper les temps qui courent. Tandis que survient une crise qui nous enferme, au moment même où un hiver pas si rugueux laisse place à un soleil printanier, les saisons de mode semblent déjà appartenir à une autre ère (météorologique, sociale et économique). La relativité des saisons vestimentaires ne répond plus au rythme mondain et le système de mode n’est plus utopique au mieux, ni cauchemardesque au pire, mais tout simplement inatteignable, inhumain en somme, annulant par la même toute justification de poursuite.

Il est trop tôt pour tirer des leçons, mais nous savons déjà que de toutes crises naissent des enrichissements. Nous connaissons l’histoire, et n’espérons pas se voir poursuivre celle qui était en train de s’écrire. Après, chacun contribuera à la réalisation de son idée de mode, avec son être qui aura durement éprouvé un manque de contact qu’aucun tissus ne saurait combler mais que l’industrie, par sa mutation dans l’urgence, aura déjà accompagné dans l’idée d’une mode meilleure, réveillée.

 

*Sylvie Debras, Presse écrite : la voix des femmes au chapitre. Presse quotidienne régionale, presse féminine, point de vue de la réception et profils de lectrices, mémoire de DEA de sciences du langage, université de Franche-Comté, 1996. L’enquête a contribué à la réalisation de la rédaction de l’ouvrage collectif « Dites-le avec les femmes ».