Inde: villes rêvées et promesses d’un monde en transition

08.01.2020

Inde: villes rêvées et promesses d’un monde en transition

 

Photographie: Arthur Crestani – Texte: Pauline Delfino

 

Avec sa série « Bad City Dreams » réalisée en 2017, le photographe Arthur Crestani s’est intéressé à un écart entre « représentation » et « réalité » en Inde. Une divergence symbolisée par les affiches publicitaires qui pullulent dans la ville et sur les écrans, vendant une vie, des images, et des mondes qui semblent n’appartenir à personne.

Ce sont d’ailleurs ces affiches qui décorent l’espace public qui lui ont inspiré ce projet. Si le photographe veut depuis longtemps parler de l’Inde et de ses villes, la scénographie de la série naît tout à fait accidentellement. Lors d’un séjour en Inde, alors qu’il cherche un appartement, il découvre ces affiches via les sites immobiliers. C’est un micro-choc : rien de ce qui lui est vendu ne correspond à ce qu’il connaît de l’Inde. Tout semble « trop beau », « trop propre »,  « trop riche », presque inhabitable.

L’urbanisation incarnée par l’immobilier figure une transition – imposée peut-être – vers le monde de demain. Derrière l’immobilier se cache un projet culturel qui vise à transformer toute la société, offrant aux Indiens l’étrange promesse d’un urbanisme à l’occidental. C’est une force de transgression face à un mode de pensée rural et millénaire. L’urbanisation future sera propre, étincelante, moderne ; mais pour qui sera-t-elle ? A quels Indiens sont destinés ces pubs ?

Les photos d’Arthur figent ce moment de doute, de promesse et d’espoir. Entre les affiches éclatantes et les immeubles inachevés, s’installent le temps d’une photo les hommes qui traversent ce temps, transitoire, sur des terrains vagues qui ne sont ni d’hier ni de demain. Un moment d’incertitude, nourri par la promesse d’un autre monde. Un monde urbain à l’occidental qui fait table rase des paysages anciens.

C’est ce monde en devenir dont Arthur Crestani nous parle. Il fige une période « transitoire » que les hommes traversent parfois inconsciemment sur des terrains en devenir qu’ils ne reconnaîtront bientôt plus. Inévitablement, on se demande pourquoi croire à ces promesses, ou bien pourquoi faire semblant. Pourquoi faire comme si on ne voyait pas les terrains vagues et les ruines de l’industrialisation. Pourquoi accepter de vivre dans un monde transitoire plutôt qu’en transition. Ces photos nous rappellent qu’il est de notre ressort de distinguer une évolution urbaine volontaire et progressiste d’une incitation à « l’adaptation » et au désir de devenir Autre. Que c’est à nous d’affirmer qu’il n’y a pas qu’une seule modernité possible pour l’urbanisme et pour nos sociétés.

 

 

Depuis l’investiture du Premier Ministre Narendra Modi, homme d’Etat ultra-nationaliste pro-hindou, en 2014, Arthur me dit qu’il a pris ses distances avec l’Inde. Il est dépassé par ce qu’on y est obligé d’entendre et par une violence nouvelle qu’il a du mal à appréhender. Son retour en France ne marque cependant pas un point d’arrêt pour son travail sur l’urbanisme et la documentation des mondes urbains en transition. Ces problématiques d’urbanisme qu’il a longtemps traitées en Inde ne sont pas étrangères à la France. Récemment, les commandes qu’il réalise l’amène à travailler à Ivry, Epinay-sur-Seine et à Saint-Denis, des villes où l’État promet d’autres formes d’urbanisation entre utopie et réalité.

Quand on finit notre conversation téléphonique, Arthur rappelle que : « retrouver un sens à la ville, c’est retrouver le sens de son histoire : ce qui était là avant, ce qui pourra être là demain ». Ses photos témoignent : les villes ont une histoire, leurs habitants aussi, et l’urbanisme ne peut pas faire fi de ce passé.