Festival de Hyères: rencontre avec Eva O’Leary, finaliste photo

 

Eva O’Leary est une photographe américaine, finaliste pour le prix photographie du festival d’Hyères. Son travail, sensitif,  personnel et troublant porte un discours sur la société américaine et ses aspérités dissimulées.

Interview: Élise Amblard – Traduction: Toni Lacotte

 

Comment es-tu tombée amoureuse de la photographie ?

J’ai grandi dans une famille d’artistes, mes deux parents sont peintres. Depuis mon plus jeune âge, on m’a enseigné que l’art était une façon de donner du sens au monde qui nous entoure, d’interagir avec lui en profondeur, en somme un outil pour trouver des réponses. Lorsque j’étais enfant, nous n’avions pas la télévision : je passais mon temps à écrire, à peindre, à créer des choses. À l’adolescence, j’ai commencé à prendre des photos. D’une certaine manière, je pense que j’avais envie de faire quelque chose qui m’appartenait. Je voulais travailler avec un autre médium que celui de mes parents. Au fur et à mesure, la photographie m’a obsédée. Quand j’avais quinze ans, j’ai été sélectionnée pour participer à un programme d’été sponsorisé par le gouvernement autour de la photographie. Cette expérience m’a renforcée, et j’ai senti que je pouvais poursuivre ma passion de façon plus sérieuse. 

 

 

Dans Happy Valley, comme dans tes projets vidéo Spitting Image et Concealer, il y a la question de l’image de soi et du regard des autres, que tu questionnes à travers des attributs physiques : le maquillage, le corps, l’image des miroirs… Ces problématiques sont-elles inhérentes à ton travail ?

La majorité de mon travail prend racine dans mes expériences personnelles, dans des questionnements, des insécurités… J’ai toujours ressenti une pression de la société américaine qui voudrait que l’on se conforme à certains standards de la beauté et de la normalité. A certains moments, cette injonction a été douloureuse et envahissante. Je divulgue rarement les détails, les projets résultent du temps que je passe à analyser les choses, à trouver du sens dans mes expériences personnelles.

 

 

Comment as-tu construit ta série Happy Valley ?

J’ai commencé ce travail en tant qu’étudiante. Au début, la majorité de ce travail a été fait d’une manière intuitive, en réaction à des questions profondes, à des observations, à des peurs. J’essayais de donner du sens à mes expériences en grandissant, à réfléchir à la façon dont elles ont impacté ma vie d’adulte. J’ai commencé à penser beaucoup à l’environnement dans lequel j’ai grandi, à la fête de l’université de la ville, surnommée Happy Valley. La normalité de façade que la ville essayait de mettre en avant était absurde et obscurcie par une atmosphère miteuse, parfois toxique. Je sentais que cette contradiction planait au-dessus de beaucoup d’autres parties de la société américaine. La plupart des images sont nées de là. Lorsque je travaillais sur ce projet, j’avais l’impression de construire un monde : un monde dans lequel est décrit le sentiment d’asphyxie que procure cet environnement.  

 

 

Quel message essaies-tu de faire passer à travers cette série ?

Je n’approche pas les projets avec une idée précise d’un message que j’aimerais transmettre, cela risquerait de devenir trop didactique et prescriptif. Pour moi, les projets sont un moyen de comprendre des choses. S’ils sont réussis, peut-être que les autres pourront les comprendre à leur tour en les regardant.

Il y a un retour de la photographie argentique chez les jeunes photographes, en recherche de qualité et d’accident, en opposition avec le numérique omniprésent sur internet. Photographies-tu en argentique ou en numérique ? Que penses-tu de ces deux médiums, de ce qu’ils transmettent en fonction du contexte dans lequel ils sont utilisés ? 

Je ne suis pas tellement focalisée sur la technique. Je choisis les matériaux en fonction du cadre du projet. Chacun d’eux dépend d’un outil différent, j’utilise à la fois le numérique et l’argentique. Ce qui compte le plus, c’est le sentiment de la personne qui regarde le résultat final. Je pense que la pellicule peut produire des images très différentes, tout comme le numérique : des jpegs pixellisés ou des images faites avec un appareil Phase One par exemple. Je ne pense pas qu’il y ait de comparaison pertinente à faire entre ces mediums.

 

Tu donnes beaucoup d’importance à l’esthétique dans tes photos, de manière visuelle ou conceptuelle. Aujourd’hui, la frontière entre la mode et le reportage est de plus en plus mince. Penses-tu qu’un reportage ou un travail sociologique peut être esthétisé ? 

Je me demande ce qui n’est pas esthétisé. Je pense qu’il est possible d’esthétiser un JPG pixellisé. Qui n’esthétise pas une image ? Je me le demande. Même le photo-journalisme traditionnel a une esthétique. Une image n’est-elle pas une version esthétique de la réalité ? À partir du moment où quelque chose est documenté avec un appareil photo, il contient une information. Quelque soit la technologie utilisée pour la capturer, la gestuelle des sujets ou la sélection d’un moment en particulier. Toutes les photos sont manipulées, je ne pense pas qu’il y ait un genre spécifique de photographie qui soit plus «vraie» que les autres. Il est peut-être possible d’utiliser une esthétique pour en donner l’impression (images brutes et granuleuses, ou shootées à l’Iphone). Quand bien même, dans le fait de sélectionner une image finale, il y a l’idée de sélectionner ce qui représente la vérité que l’on a envie de transmettre.

 

Qu’est-ce qui t’inspire ? 

Les peurs, les questions, la tristesse, l’anxiété. Les choses que je ne comprends pas, les choses qui me mettent en colère et m’énervent. La joie. Ma vie personnelle. Tout cela se retrouve dans mon travail.

 

 

Cette année, tu présentes ton travail au Festival International de Photo de Mode de Hyères. Qu’est-ce que ça te fait d’être finaliste pour ce prix de photographie ?

Je suis très heureuse d’avoir la chance de montrer ce travail ailleurs qu’aux États Unis. J’adore l’idée de présenter Spitting Image dans ce festival de mode, c’est un projet tourné autour de la représentation de soi, de la façon dont nous nous voyons.

Comment te vois-tu dans dix ans ? As-tu le désir d’essayer d’autres médiums artistiques ?

Honnêtement, je n’en ai aucune idée. J’espère être heureuse, j’espère avoir réglé certaines choses. J’aimerais avoir la liberté financière de faire ce que je veux. J’ai juste envie de continuer à travailler, et à avoir de l’espoir. Et pour les autres médiums, oui, je ne sais pas. Peut-être. On verra. Je fais tout au feeling.