Festival de Hyères: Rencontre avec Botter, finaliste prix mode 2018

 

Rushemy et Lisi sont les fondateurs de la marque « Botter »,  qui rend hommage à leur famille et à leurs origines respectives –dominicaines pour elle, curaciennes pour lui. Leur travail, qu’ils n’exemptent jamais d’un propos politique, est chargé à la fois des couleurs et des colères caribéennes.

 

Entretien: Élise Amblard – Photographie: Marie Deteneuille et Jalis Vienne

Comment êtes-vous tombés amoureux de la mode ?

Lisi : Je suis tombée amoureuse de la partie technique : j’ai toujours été fascinée par la fabrication des vêtements. Ça a probablement dû arriver lorsque j’étais très jeune,  j’allais au musée voir des expositions sur la mode. Après, je l’ai étudiée de façon plus générale à l’école mais la construction d’une pièce est toujours ce qui m’a le plus intéressée. 

Rushemy : Je crois que ça remonte à mon plus jeune âge. Quand ma mère nous emmenait acheter des vêtements avec mon petit frère, elle choisissait pour lui, mais pas pour moi : je flânais seul dans le magasin, et décidais de ce que je voulais porter. Plus tard, j’ai vu les défilés d’Alexander McQueen, ceux de John Galliano… il y avait un vrai storytelling, et j’ai adoré cet aspect là. Raconter une histoire : une collection, c’est comme tenir un journal puis le laisser exister aux yeux du monde. C’est ça que j’aimais vraiment. 

 

 

Quelle est  votre principale source d’inspiration ?

R : Les gens et la façon dont ils s’habillent, particulièrement dans les pays sous-développés. 

: Nous sommes tous les deux des Caraïbes. Ma mère est de République Dominicaine, la famille de Rushemy est du Curaçao. On trouve donc beaucoup d’inspiration dans les pays caribéens. Dans les rues, on observe la façon dont les gens s’habillent. Sur les plages, certains sont couverts de petits cadeaux à vendre aux touristes, il y a une grande richesse dans les couleurs… toute une imagerie. Ils vivent avec peu de choses, et cela implique donc qu’ils doivent être plus créatifs, trouver des solutions.  

R : Ici, nous sommes un peu pourris gâtés quand il s’agit de s’habiller. Là-bas, l’approche du vêtement est fonctionnelle, par exemple quand il est question de se protéger du soleil.  C’est l’idée de l’utilitaire que nous trouvons intéressante. 

 

Que pensez-vous de la mode d’aujourd’hui ? Est-ce que les choses sont en train de changer ? 

R : Il y a beaucoup de choses qui changent, nous aimons vraiment ça. Il y a plein de nouvelles possibilités. Des personnes différentes de celles que l’on connaissait jusqu’à présent ont leur chance, même s’il y a beaucoup de marques et que c’est difficile de sortir du lot lorsque l’on est indépendant. Nous avons de la chance que certaines personnes apprécient ce que l’on fait,  d’avoir autant d’attention. Ce qui me plaît dans ces changements, c’est par exemple la présence croissante de personnes de couleur.

: Les jeunes ont leur chance. C’est important pour nous que ce genre de choses continuent d’arriver. Il est temps de voir les choses autrement, d’arrêter ce roulement incessant, cet entre-soi dans lequel ce sont toujours les mêmes designers qui accèdent à des postes. 

R :  Il faut laisser la place à la jeune génération, et j’ai le sentiment que c’est ce qui est en train de se passer. 

 

 

À quoi rêvez-vous ? 

R :  Nous sommes tous les deux très attachés à nos familles.  Dans tout ce que nous faisons avec la marque,  nous impliquons nos proches. Nous aimons en faire une affaire familiale. Notre rêve, c’est de développer ce business, et de continuer de créer avec et pour les gens que nous aimons. 

 

 

Qu’est-ce qu’être finaliste pour le prix mode du festival d’Hyères veut dire pour vous ? 

: Ca veut dire beaucoup pour nous. 

: Je pense qu’on a tous les deux beaucoup rêvé de ce genre d’événement. Quand j’étais étudiante, on me racontait des histoires de créateurs qui avaient été propulsés par ce genre de festivals,  c’était un rêve pour moi d’y participer. 

: Nous avons beaucoup travaillé. Aujourd’hui, voir que l’on y participe et que nous sommes finalistes, ça nous donne de l’énergie. Ici, on se sent en famille. Tout le monde est bienveillant, il n’y a pas d’esprit de compétition, tout le monde s’aide, c’est vraiment beau. C’est encore mieux que ce que j’imaginais ! 

 

 

Qu’essayez-vous de transmettre à travers cette collection ?

: C’est un hommage à la population caribéenne, à nos origines.  

: Quand on travaille, on fait d’abord des collages, avec nos inspirations, les sujets que l’on veut aborder… et puis, on essaie de les relier entre eux, d’une façon plutôt organique pour raconter une histoire. On s’inspire de la jeunesse des Caraïbes qui part vivre ailleurs à la recherche d’une ville meilleure. Ils font face à des problèmes à cause de la différence de culture. 

L : Ils sont malmenés par le rythme occidental, européen, qui est très rapide.  Ils se sentent perdus. Nos vêtements sont déconstruits, parce que ces jeunes ont le sentiment que tout s’effondre. 

R : Là-bas, la jeunesse a des problèmes financiers, un rapport compliqué avec la police… Ils s’habillent alors très bien pour camoufler cela. C’est quelque chose d’important dans notre culture. Lorsque tu n’as pas grand chose, tu t’habilles avec du doré, des bagues, de beaux vêtements… Mais le frigo est vide à la maison. Dans ce que l’on crée, nous essayons de traduire ce genre de choses. Comme pour les pêcheurs : on travaille avec des filets de pêche. On en fait des accessoires, des tops… On a aussi travaillé autour de la présence de grandes entreprises comme Shell,  parce qu’ils ont détruit les  barrières de corail à certains endroits. C’est extrêmement mauvais pour l’environnement. Qu’ils aillent se faire foutre !

L : Oui, c’est une catastrophe pour les locaux parce qu’il n’y a plus de poissons. Ils leur rendent la vie dure, et nous aimerions être une voix pour eux. 

R : Nous avons désormais une tribune et nous comptons nous en servir pour rendre justice à ceux qui ne sont pas entendus.