Féminisme et rap français: En avant toutes!

27.04.2020

Féminisme et rap français: En avant toutes!

 

© ABACA

 

Blacklistées tout en restant présentes. La place des rappeuses a toujours été ambivalente sans que l’on ne comprenne vraiment pourquoi. Si la nouvelle génération gagne du terrain, la bataille vers l’équité elle, n’a pas encore été gagnée. Alors pourquoi les disparités subsistent entre hommes et femmes dans le monde du rap ?

 

Par Aphelandra Siassia

 

10 Février 2019. C’est la stupeur à la cérémonie des Grammy Awards. La talentueuse rappeuse Cardi B vient d’obtenir le prix du meilleur album rap de l’année avec son premier opus “Invasion of Privacy”. Depuis 1996, aucune femme n’avait dépassé la nomination dans cette catégorie. Étonnant ?  Pas vraiment quand on sait que les rappeuses souffrent d’une marginalisation et d’une stigmatisation qui perdure et ce, par-delà les frontières géographiques.

 

 

“Lorsqu’on est une fille, on attend de nous que l’on fasse des choses mélodiques.”

Tracy de Sá

 

 

Sexisme et rap français 

 

Outre-Atlantique, le constat est le même. Et la France n’échappe pas à la règle. Si les talents sont en nombre – Casey, Keny Arkana ou encore Diam’s pour ne citer qu’elles -, les femmes sont toujours reléguées au second plan, résultat d’un sexisme insidieux et prenant de multiples formes.“Il y a plein de stéréotypes sexistes dans le rap, les rapports de domination se reproduisent dans ce milieu. Lorsqu’on est une fille, on attend de nous que l’on fasse des choses mélodiques. Parfois, on me juge pour mon flow trop rapide et en même temps, tu peux être jugée par la gent masculine si tu n’envoies pas assez du lourd, si tu n’as pas assez de technique. Et bien sûr, on va aussi te juger sur ton physique et ton apparence.” introduit la rappeuse Tracy de Sá.

Le problème viendrait aussi du manque de soutien des bookers, programmateurs radios et autres producteurs qui porteraient plus aisément leur attention vers les projets portés par des hommes. Une forme de “boyhood” pour ainsi dire que plusieurs voix commencent enfin à dénoncer. “En terme de programmation, où se trouve l’équité ? Quand on regarde les lines up des festivals, certains ont de gros budgets et quand on voit la quantité de rappeuses, on se rend compte que c’est finalement une question de choix. Sur certains événements comme le Printemps de Bourges, le nombre de rappeuses est minime et quand on demande pourquoi, la réponse que l’on nous donne est que les programmateurs ne voient pas le genre des musicienn.e.s. Or, si tu ne donnes pas la chance aux rappeuses comment vont elles faire pour être rendues visibles ?”  ajoute la rappeuse lyonnaise avec véhémence.  

 

 

Même constat pour les médias culturels qui peinent à féminiser leurs lignes éditoriales même si de beaux titres comme Madame Rap – portée par la journaliste et militante féministe Eloïse Bouton -, participe au changement. “ On ne questionne pas ce problème en profondeur. Le système, mais aussi les médias invisibilisent les femmes. Ils jouent un rôle énorme sur la carrière des femmes dans le milieu hip hop, rap.” poursuit la jeune femme. 

Pour la rappeuse Erika Nonemi alias DJ Waka, co-organisatrice des festivals UMOJA et Intersection à Marseille, c’est aussi un manque de diversification des profils des rappeuses qui pêche en France. “ En France, les producteurs ne promeuvent pas les rappeuses proposant un rap alternatif, de “bad bitch”. On a besoin de plus de rappeuses à la Lisa Monet, à la Shay qui montrent une autre image du rap. (…) Aux Etats-Unis, par exemple, les rappeuses font leurs coming out sans problème et ont du succès. J’espère que l’on va se diriger vers ça en France mais ça n’est pas pour tout de suite. (…) C’est aux producteurs de croire en nous, d’être plus inclusifs.”

 

“Un autre aspect plus complexe à dénouer est la façon dont l’imaginaire contre-culturel du rap français, qui s’ancre toujours en partie dans son assignation aux banlieues aujourd’hui, est un imaginaire sexiste.” 

Karim Hammou

 

 

Toute une industrie touchée 

Mais si l’on cherche un peu, la racine du mal est toute trouvée. Cette dynamique découle de l’imaginaire accolé au rap, encore cantonné dans les esprits à une musique des banlieues, viriliste, violente et donc à proprement parler masculine comme le rappelle très justement le chercheur au CNRS Karim Hammou, travaillant sur les rapports de pouvoir dans l’industrie musicale : “Un autre aspect plus complexe à dénouer est la façon dont l’imaginaire contre-culturel du rap français, qui s’ancre toujours en partie dans son assignation aux banlieues aujourd’hui, est un imaginaire sexiste.” 

À cela vient s’ajouter les logiques d’intimidation, le harcèlement dont font l’objet certaines femmes artistes. Des faits ne faisant qu’alourdir le constat de la misogynie dans le milieu du rap et plus globalement dans le monde musical. En 2019, Cardi B confiait dans une émission avoir été agressée lors d’un shooting photo au début de sa carrière. D’autres artistes, comme la chanteuse Aya Nakamura a subi un flow d’insultes sur les réseaux sociaux lors de son ascension. Un fiel misogyne, cruel et raciste déversé sur la toile sous prétexte de vouloir valoriser une “pseudo” culture française. 

“Aya Nakamura, 23 ans, vit une véritable success story. Mais l’artiste est une femme noire, ce qui en fait la cible de violentes attaques sur les réseaux sociaux, aussi bien sur ses paroles, jugées trop lisses, que sur son physique. Autant d’agressions virtuelles que n’ont pas subi ses homologues féminines, sans même parler des popstars masculines. Et ces insultes, où se mêlent racisme et sexisme, ont un nom : la misogynoir. ” pouvions nous lire dans l’article d’Anaïs Robert publié sur le site de Glamour en 2018. 

Ces derniers jours, c’est la chanteuse Angèle qui en a pris pour son grade. Dans le magazine Paris Match, le chanteur Jean-Louis Murat a comparé les chorégraphies de la jeune artiste belge à “des peep-shows”, rien que ça, soulevant un vent d’indignation. Encore une preuve que le sexisme a encore de beaux jours devant lui dans le secteur musical. Pourtant, en avril 2019, un collectif de 1200 professionnelles de l’industrie musicale a signé une tribune dans les colonnes de Télérama pour dénoncer l’ensemble de ces dérives : “Nous, artistes, musiciennes, techniciennes, productrices, éditrices, compositrices, manageuses, attachées de presse, juristes et plus globalement “femmes des métiers de la musique” avons toutes été témoins du sexisme qui règne au quotidien : les propos misogynes, les comportements déplacés récurrents, les agressions qui atteignent en toute impunité la dignité des femmes.” 

 

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J’veux moula moula

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L’essor d’une nouvelle génération de rappeuses engagées 

Il semble tout de même que les choses évoluent, doucement mais surement. Une nouvelle génération de rappeuses – qui s’inscrit dans le sillage des pionnières -, pointe le bout de son nez et tente de renverser le poids de la domination. Parmi elles, Chilla, Shay, Tracy de Sá, Erika Nonemi aka DJ Waka ou encore Loud, bougent les lignes du secteur en affichant des positionnements de plus en plus marqués et pour certaines, ouvertement féministes. 

“J’ai eu beaucoup de mal à écrire au début, c’est pour ça que j’ai commencé par la musique. L’écriture est une forme de thérapie, on ne m’a pas appris en tant que femme noire à exprimer mes émotions.” explique Erika Nomemi avant de poursuivre : “Je suis à l’intersection de plusieurs luttes en tant que femme, noire et queer. (…) Pour moi, tout est politique, tout est intimement lié. J’aurais pu faire d’autres choses sur le plan artistique et je touche déjà à plein d’autres choses que la musique, mais je mettrai toujours le politique en avant. (…) “Mais, je n’ai pas envie de me mettre une pression par rapport à mon engagement. Les gens ont du mal avec nos discours, car ça les obligent à se questionner sur leur place dans la société. Moi, je ne me considère pas comme quelqu’un de radical, mais je peux comprendre que mon discours soit perçu comme tel. Pour moi c’est la base. Je suis intersectionnelle.” 

 

 

Pour Karim Hammou, cette évolution s’explique en partie par la plus grande proximité entre mondes féministes et milieu du rap mais, aussi parce que l’on tend, à l’ère post #Metoo, à une féminisation accrue des sphères culturelles : “On assiste à un décloisonnement timide mais notable entre les mondes du rap et les mondes féministes depuis quelques années, qui se traduit par l’émergence de médias, de festivals, de thèmes dans les œuvres des artistes etc. se revendiquant explicitement du féminisme ou d’une démarche d’égalité de traitement entre hommes et femmes. Il peut aussi s’agir d’initiatives visant à mettre en avant des femmes ou des points de vue et des œuvres de femmes, sans que l’étiquette “féministe” soit nécessairement revendiquée. Il peut enfin s’agir d’une plus grande attention – on devrait dire d’une moindre grande indifférence – à ce que le monde du rap ne fonctionne pas exclusivement comme un entre-soi masculin, un “male club”, de la part d’artistes et d’intermédiaires des industries musicales.” s’exclame le sociologue avant d’ajouter : “ Sur ce dernier point, le monde du rap s’inscrit dans une tendance générale à une moindre tolérance à l’exclusion complète des femmes des milieux artistiques et culturels, ou de leurs cercles les plus prestigieux.” 

 

” Il y a une charge mentale sur les rappeuses.(…) On se sent obligées en tant que dominées d’éduquer les dominants. C’est une double pression. ” 

Tracy de Sá

 

Mais pour Tracy de Sá, une pression subsiste chez les rappeuses qui n’auraient, selon elle, pas la même liberté de ton que les hommes. : “Je m’identifie comme une rappeuse féministe et engagée. Au-delà du fait que j’ai étudié ces problématiques, c’est des questions qui font partie de moi, de mon histoire, celle d’une femme immigrée, élevée par une mère célibataire, et qui a vu grandir son frère sans qu’il ne subisse les mêmes pressions . (…) Mais, je me rends compte que nous, les femmes nous n’avons pas de liberté de parole. Si je fais un son sur une chose anodine, je vais me sentir responsable. Je me sens obligée de faire des sons qui ont du sens. Il y a une charge mentale sur les rappeuses.(…) On se sent obligées en tant que dominées d’éduquer les dominants. C’est une double pression. ” 

 

Une légitimation du rap qui favorise aussi les femmes 

 

Un dernier petit point peut être ajouté. Si les femmes sont de plus en plus visibles dans le milieu du rap, c’est aussi parce que le secteur jouit d’une campagne de légitimation progressive depuis quelques années. Aujourd’hui, cela n’étonne plus personne de lire une critique dithyrambique du nouveau clip de PNL dans les pages de médias grand public ou de voir l’album de Damso “Lithopédion” affublé de trois “fff” par Télérama. Le rap gagne en monopole et en crédit, et cela a du bon pour les femmes. 

 

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Quoi d’neuf ?

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“La plus grande diversité de rappeuses qui parvient à exister publiquement actuellement en France, les succès d’estime et les quelques succès commerciaux que l’on peut relever s’inscrivent dans un contexte de diversification et de succès commercial croissant pour l’ensemble des artistes associés, au sens large, au genre rap. Ce succès et cette diversification bénéficient aux artistes femmes comme à l’ensemble des artistes associé.es à ce genre musical. Ce sont aussi les professionnelles de l’industrie musicale liée au rap qui acquièrent une visibilité croissante, alors qu’elles ont longtemps été cantonnées à l’invisibilité.” rétorque Karim Hammou. 

Résultat des comptes? Une féminisation du public que les professionnel.le.s doivent prendre en considération. “Avec la démocratisation du rap, avec l’émergence d’un rap de bobo, on voit qu’il y a plus en plus de personnes aisées dans les concerts mais aussi de plus en plus de femmes. Le public commence vraiment à se féminiser” conclut Tracy de Sá. 

S’il y a féminisation, il semble donc qu’elle a un prix. Le chemin vers l’égalité est long mais la roue est en train de tourner à notre avantage. 

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