Wit.: « Ça commence noir et ça finit lumineux »

 

Interview: Élise Amblard – Photographies: Jalis2019 – Stylisme: Neïla-Romeyssa Sayah

 

Wit. est un mélange entre lascivité et colère. Son tout premier album, NEO c’est plein de questions sans réponse, c’est l’époque qui l’exige. Des influences orientales ou plus métalliques, une voix tantôt vaporeuse et planante, tantôt nette et incisive. Dix sons, trente quatre minutes, c’est un voyage : on passe du mood d’un bain turc enfumé et langoureux à celui d’une soirée blindée, survoltée sous les néons. NEO s’écoute la nuit, enfoncé dans le cuir d’une banquette sur le périph.

 

 

Il est quatorze heures quand Wit. débarque à l’appart. Avec ses potes et associés, Nabil, Jahreed et Yannis, on se pose dans le salon. On boit de l’ice tea et on fume. Le gars est calme, déterminé. On sent que son cerveau tourne à mille à l’heure, qu’il n’est pas dupe, et surtout, qu’il sait où il veut aller. 

 

Si tu devais expliquer à quelqu’un ce que tu fais et qui tu es tu dirais quoi ?

C’est Wit. issu du collectif Digital Mundo, la meilleure équipe que tu trouveras dans toute la France. Une musique expérimentale, novatrice. Vas écouter et fais toi ton avis !

 

Pourquoi tu t’appelles WIT. ?

Ca part d’une recherche sur Google. Je cherchais à définir l’esprit, la pureté. J’étais dans ce délire de vouloir dire des trucs vrais, d’être transparent. Pas de tabous. J’ai trouvé Wit., qui veut dire l’esprit, la blancheur de l’esprit.

 

Et pourquoi un point ?

Parce que je suis le dernier.

 

Comment t’as commencé ?

A la base, je suis de Montpellier. Je faisais du basket avant que tout ça commence. Vers quatorze/quinze ans, j’ai arrêté et j’ai commencé le son. C’était vite fait, pour rigoler avec des potos. Pas longtemps après, j’ai fais la rencontre de tous les gars. Laylow, Osmane, le réal de TBMA, Nabil, tout le monde. Comme si c’était écrit. On s’est rencontrés, et ils m’ont encouragé à que continuer. À partir de là, quelques années après j’ai rencontré Yannis, l’équipe s’est formée petit à petit comme ça. On rencontre encore de nouvelles personnes qui rentrent dans le collectif. Ca s’est fait assez naturellement.

 

Ta musique est très riche. Comment ça se passe, ton processus de création ? Comment tu composes ?

Ça dépend. Des fois, j’ai juste envie de faire du son, alors je me cale devant mon ordi et je cherche des mélodies ou des samples. Dès qu’il y en a un qui me touche, je pars dessus. Ou alors, j’ai déjà des sons dans la tête, je sais déjà ce que je veux, et je fais en sorte que la musique que je fabrique soit comme dans ma tête. Mais cette expérimentation n’est pas contrôlée, ça part avant tout d’une envie d’écouter autre chose, de faire différemment. J’aime ce qui est nouveau. Alors des fois c’est juste tenté, des fois ça ne va pas et d’autres fois ça devient l’avant garde de quelque chose. C’est ça qui m’intéresse dans l’art : de faire un truc de ouf avec rien. Si tu pars de quelque chose préexistant, tu pars d’un groupe que tout le monde connaît ou que tout le monde utilise déjà, tu crées à moitié. C’est autre chose quand tu ramènes tes propres rythmiques et tes propres sonorités. Après, tu peux garder quelques codes… mais je pense que c’est très important de développer soi même. 

 

 

Tu dis que le fait de ne pas faire du rap « classique », avec juste une instru et un texte posé dessus, ça te permet de t’enlever des barrières et d’aller plus loin.

Complètement. Je bossais comme ça à l’ancienne. Sur soundcloud, j’ai vlà les sons ou c’est kické, dur, sur des prods trap avec des grosses basses… j’avais dix sept ans. Aujourd’hui j’en ai vingt-trois, pour moi c’est loin. Je trouve ça super basique en fait. Maintenant, j’essaie de caler de la mélodie avec ma voix, de trouver un entre deux. C’est un gros mélange, une grosse mixture.

 

Qu’est-ce que t’as envie de raconter quand tu écris ?

Je pars vraiment de ce que je ressens, d’un moment. Et petit à petit, la vie fait que des fois tu es dans une certaine émotion, et des fois dans une autre. Au final, la musique c’est un moyen de parler au monde, de s’exprimer. Dans la vie, je ne parle pas beaucoup, je préfère parler avec la musique.

 

Qu’est-ce qui t’inspire ?

Je suis inspiré par tout, par la vie, par ce que je vois et ce que je fais, par mon entourage, par ce qui me marque, par le monde… Beaucoup de questions philosophiques trottent dans ma tête. C’est un bordel.

 

Contre quoi t’es en colère ?

Contre le fait qu’on se soit tous oubliés, plus personne ne se comporte vraiment comme un humain. On est des animaux, c’est la jungle. Je conçois ça, je sais que la vie n’est pas facile. Mais je trouve que l’humain est plus mauvais qu’autre chose. L’histoire a fait que des gens se sentent oppressés ou se sont sentis oppressés, et que maintenant, dès qu’ils ont un peu de pouvoir, ils vont vouloir oppresser à leur tour… et vice et versa. Tout le monde est rongé par sa propre haine. Et du coup t’as capté, il n’y a plus de cohérence ni de cohésion entre les gens. Mais c’est plus de la peine que je ressens, pas vraiment de la colère.

 

C’est quoi la beauté pour toi ?

Elle est partout. Elle est dans la création de Dieu, elle est en nous tous. Elle est dans la vie et dans la mort.

 

Qu’est ce qui te fait peur ?

Dieu.

 

De quoi tu rêves ?

Je rêve de ne plus être dans le besoin, que les miens et moi on s’affranchisse, qu’on se suffise à nous même.

 

 

Qu’est ce que tu penses de la situation actuelle en France ? De cette fracture entre ceux du dessus et du dessous qui grandit ?

Elle est flagrante. Les gens, tu ne peux pas les prendre pour des cons indéfiniment. Et il y a une certaine génération qui a compris. La génération de nos parents ou de nos grands parents qui sont arrivés en France, pour eux c’était l’El Dorado. Ils se sont dit : on va pouvoir mettre bien nos enfants, leur offrir une bonne éducation, de bonnes écoles… mais les enfants qui ont grandit ici et qui ont vu l’envers du décor, cette génération là est devenue adulte ne veut pas se faire marcher dessus, se faire niquer bêtement. Et c’est pas qu’en France, c’est dans le monde. Je suis très axé sur le monde, pour moi la France c’est juste un pays de plus ou ça part en couilles. Moi je vois bien une bonne révolution. C’est peut être pas encore le moment, mais bientôt. Après, c’est utopique.

 

Est-ce que tu t’affilies à un genre ? A une génération ?

A une génération, oui. 96. En même temps, je fais partie de cette génération sans me sentir vraiment lié à eux pour autant. Je pense être à part.

 

On est nés la même année !

Lourd ! Ouais, je suis concentré sur la jeunesse. Après je respecte les aînés mais je ne les écoute pas.

 

C’est quoi ton premier souvenir de musique ?

Dans la voiture, quand j’étais petit et que mes darons mettaient de la musique de blédard à fond. Aussi, ma mère écoutait beaucoup une certaine chanson quand elle était enceinte de ma soeur. Quand la petite est née, elle a reconnu la chanson, ça l’a fait réagir. C’est ouf non ? Ca m’a marqué.

 

Comment elle s’écoute ta musique, dans quelle situation ?

Le soir, tard. Dans tes remises en questions, dans ta joie ou dans ton malheur. Ça commence noir et ça finit lumineux.

 

 

C’est quoi ta relation avec Laylow ?

Quand j’ai commencé, j’étais le plus jeune de toute l’équipe. J’avais quatre ou cinq ans de moins que tout le monde. Alors c’est comme des grands frères, j’ai pas cherché midi à quatorze heures. C’est ma famille. C’est tous mes khos, pas un plus que les autres. Ils m’ont donné de la force et je leur en donnerai autant que je pourrais.

 

Un son que t’aurais aimé écrire qui n’est pas de toi ?

Je pense de Niro. Il m’a vraiment marqué. Chaque mot, chacune phase, j’aurai pu l’écrire.

 

Si tu pouvais dire quelque chose à ton toi d’il y a dix ans, tu dirais quoi ?

Je lui dirais : travaille, crois en toi et n’écoute pas les gens. Et va faire du sport aussi !

 

Et à ton toi dans dix ans ?

N’oublies pas d’ou tu viens. Baise tout.

 

La question qu’on te pose et qui t’énèrve ?

Toutes les questions qu’on me re-pose à chaque interview. Mais toi ça va, t’as géré.

 

C’est quoi être un homme aujourd’hui ?

Être loyal, avoir des principes et s’y tenir. Ne pas être fourbe. Et respecter les femmes.

 

“La liberté m’a passé des menottes”, ça veut dire quoi ?

Ca veut dire que je suis obsédé par ça. Par la liberté. Je ne pense qu’à ça. C’est un paradoxe, je suis prisonnier de cette liberté.

 

Et la question que t’aimerais qu’on te pose ?

Y’en a pas une en particulier, mais globalement j’aime bien quand on s’intéresse à mes sons.

 

 

Photo 2: Cottweiler chez Ritual Projects 

Photo 3: T-shirt: Koché chez Lucien Pagès / Chemise: Sankuanz chez Ritual Projects