Élise et toi: Éditorial du 1er février 2018

 

 

Texte: Élise Amblard 

 

 

 

Sûrement : une fine pluie ce matin là.
Quelques gouttes passent entre ton t-shirt et ton cou, glissent le long de la colonne vertébrale. Tu avais bien serré les lacets de tes baskets – à force de marcher, le néoprène s’était troué. A l’intérieur de ton blouson, un bulletin scolaire. Peut-être que tu t’étais piqué les doigts en le cousant à la doublure, peut être que quelqu’un l’avait cousu pour toi, peut être que c’était ton idée, ou celle de quelqu’un d’autre. De temps en temps, lorsque tu ne sentais plus le papier caresser tes côtes, tu y passais la main pour vérifier que les coutures avaient tenu, qu’il était toujours là.
Peut être : tu pensais au chemin parcouru – tu étais passé par Gao, puis, arrivé au Niger, par Agadez, par Bilma, pour atteindre la Lybie. Dans le désert, tu comptais pour que le temps passe plus vite. D’abord tes pas, puis le nombre de fois où tu as cru mourir. Je vais mourir. Peut-être : je suis déjà mort. Mais ton corps t’emmenait, épuisé, inlassable, vers une vie que tu pensais meilleure, celle qui valait le coup de compter les fois où l’on croit mourir. Pour le voyage, tu avais dépensé tous tes francs CFA – c’était trop cher, mais tu faisais semblant de ne pas le savoir lorsque les passeurs te demandaient de payer.
Peut être : à bord d’un pick-up, Tripoli se rapproche, il ne reste que quelques kilomètres avant d’embarquer enfin pour l’Italie.

 

Ce matin là donc, il est huit heures, tu as quatorze ans et ton corps est usé comme celui d’un vieillard. Le chalutier se remplit à vue d’œil, il faut aller vite, les silhouettes et les visages défilent, c’est un tourbillon, dans l’ombre tu es bousculé, assourdi, vous tous comme une vague qui s’abat sur le rivage. Cette fois ci, tu n’arrives pas à compter, mais tu sais que vous êtes trop. Vous êtes trop, c’est sûr, il y a presque mille personnes. Peut être : dans la cale, tu te recroquevilles, peut être que les visages te sont familiers, peut être que tu crois voir l’amie de ta tante, ton père, ton neveu, mais ils ne leur ressemblent pas, ils te sont familiers parce que ce sont leurs traits tirés, leurs yeux tourmentés qui te rappellent les tiens.

Les heures passent, lentement, c’est en fait plus silencieux que ce que tu avais imaginé. Tes paupières sont closes et tu imagines un berceau. Le bateau est un berceau qui tangue.

 

Sûrement : ça sent la gerbe, de plus en plus, et puis la pisse, la merde, les entrailles. A ta droite, un homme a le bras infecté. La putréfaction remonte à mesure que les vapeurs d’essence se diffusent, elles te font tourner la tête. Le sol est trempé, une piscine se crée au fond de la cale. Peut être que tu penses : toute cette urine. Mais c’est davantage d’eau, elle monte, elle monte dangereusement. Tu passes la main à l’intérieur de ton blouson, pour toucher ton bulletin scolaire, les coutures tiennent mais il ne faut pas qu’il soit mouillé, ou alors les notes disparaitrons, l’encre bavera et ils te refuseront là bas en Italie, puisqu’ils n’aurons pas la preuve que tu es un bon élève.

Un à-coup, non, un impact d’une violence inouïe contre la coque du bateau. Peut être : une femme hurle, c’est un cri déchirant, plus profond que tous ceux que tu as déjà entendu auparavant. Les passagers paniquent ; c’est une masse terrifiée, une seule entité, une marée humaine devenue animale, affolée par l’eau putride, épouvantable, qui l’étrangle, l’ampute, la tue. Le chalutier n’est plus un berceau qui tangue, ni un bateau qui chavire, c’est un cercueil qui coule. La main dans ton blouson, tu sens le papier se déliter, et puis tu comptes, une fois de plus. Je vais mourir.

 

Ton histoire et ton nom me seront pour toujours inconnus, noyés au large des côtes Libyennes. Mon petit frère, tu es mort en deux mille quinze. Vous étiez huit cents. Tu avais quatorze ans, et ton bulletin cousu dans ton blouson.