Éditorial du 3 mai 2019

 

 

Texte: Élise Amblard

 

Le quinze avril dernier, est sorti le clip du titre d’Angèle « Balance Ton Quoi » réalisé par Charlotte Abramow – il a aujourd’hui été vu plus de dix millions de fois. Sur la miniature de la vidéo Youtube, la chanteuse est allongée dans l’herbe, les bras relevés derrière la tête. Sur ses aisselles : des poils. Je me suis dit que c’était bien qu’elle le fasse, que quelqu’un comme elle le fasse.

 

Mais en réalité, dans la vidéo, ce sont des mains qui viennent apposer un postiche sur ses aisselles épilées, lisses. Le plan « poils » dure donc très exactement quatre secondes, et c’est une toison synthétique – c’est pourtant cette image qui a été choisie comme vignette sur Youtube. Le clip se poursuit : des hommes, – dont Pierre Niney qui joue le débile – prennent des cours d’égalité et de consentement à la « anti-sexism academy ». Murs roses, uniformes genre high school musical, ambiance guimauve, évocation ultra timide d’une potentielle rébellion – le geste le plus transgressif est un doigt d’honneur, avec le sourire bien entendu. Sous couvert de second degré et de détournement, on se vautre en fait dans un féminisme blanc, bourgeois, pastel, tellement enrobé de sucre qu’il donne envie de gerber.

 

Mais le clip n’est qu’une déclinaison des paroles de la chanson, qui ne balance rien, puisque le mot porc n’y est même pas prononcé. C’est un monde Konbini, dans lequel on déblatère beaucoup sans jamais rien dire, dans lequel on scande qu’on ne passera pas à la radio, mais on y passe quand même beaucoup, un monde dans lequel on ne prend pas le temps de finir ses phrases « laisse moi te chanter d’aller te faire mhh… » Sérieusement ? Est-il trop difficile pour une jeune femme, en 2019, de dire à certains hommes d’aller se faire enculer, pour de vrai, dans une chanson ? N’a-t-on pas évolué depuis les Spice Girls qui ne formulaient rien d’autre que des onomatopées lorsqu’il s’agissait de dire ce qu’elles « really really want » ?

J’ai rencontré Angèle l’été dernier pour une interview dans le cadre d’un festival en Normandie. Elle donnait une conférence de presse, nous étions une dizaine dans une salle du grand hôtel de Cabourg. Je l’ai trouvée solaire, intelligente, tout bonnement adorable. Nous avons parlé d’amour, de ses perspectives, de son rapport à la notoriété et aussi d’Hélène Ségara. Je me suis ensuite réjouie de la voir sur scène, comment ne pas aimer cette meuf, elle a de la fraîcheur, de l’énergie et une jolie voix. En plus, je pense qu’elle a sincèrement envie de bien faire. Alors ici pas de méprise, ce n’est pas son talent ni sa bonne volonté que je cherche à remettre en question. Parce que ce n’est pas elle, l’origine du problème. C’est tout un système qui fait du féminisme un argument de vente, qui l’anesthésie pour le rendre cool, acceptable, ce féminisme MademoiZelle, dont j’ai vu l’autre jour l’une des principales collaboratrices rentrer chez H&M rue de Rivoli, peut-être pour s’acheter un énième t-shirt «  we should all be feminists » fabriqué par des gamines bangladaises de douze ans ?

C’est elle, la nouvelle femme blanche tote bag, féministe « universaliste », engagée mais pas trop, drôle mais pas trop, sexy mais pas trop, qui se sent libérée de toute injonction depuis qu’elle n’a plus peur de roter devant un homme, scandalisée par le harcèlement de rue mais pas tellement par les conditions de travail des femmes pauvres et racisées, celle qui vote à gauche mais tague ses potes sur Facebook sous des vidéos de « beaufs » , qui matte les Anges de la téléréalité « pour rigoler »,  celle qui revendique le no gender mais ne se verrait pas sortir avec un mec qui met des robes et qui aime se prendre des doigts dans le cul.

Celle qui n’est en fait ni trop ceci, ni trop cela. Celle qui écoute sagement, sans même s’en rendre compte, ce qu’on lui dit de faire. Elle est sûrement un peu présente en chacune de nous. Et il faut s’en méfier.