De MySpace à Instagram: rencontre avec Molly Soda

17.04.2020

De MySpace à Instagram: rencontre avec Molly Soda

Photo Molly Soda

 

Sur sa chaîne Youtube, Molly Soda désinfecte un bouquet de narcisses. Elle cultive le jardin de son écran d’ordinateur et nous emmène faire un petit tour dans sa maison virtuelle. Elle se peint les lèvres en bleu marine, les paupières en turquoise fluo et le visage en rose fuchsia. Elle chante beaucoup et elle danse aussi, seule, en chœur avec elle-même ou en synchronisation presque imparfaite avec d’autres vidéos. Parfois elle se rase sous les bras, cuisine un cake orange-amande-huile d’olive, nettoie sa salle de bain à fond, gonfle des ballons… Molly Soda habite l’écran comme personne. Tutos en tout genre, unboxing et autre hauls, toute la web-culture y passe.  Pourtant, Molly Soda n’a rien d’une youtubeuse ordinaire.

Artiste digitale, vidéaste et créatrice de jeux vidéos, le petit monde de Molly ne tourne pas toujours très rond, traversé de part en part par le voyeurisme, la solitude, la nostalgie… Une cyber-dérive avec en prime une bonne dose de tendresse du regardeur envers la regardée. Hors des sentiers multiples et sinueux d’internet, ses œuvres ont notamment été exposées en solo show à la Annka Kultys Gallery à Londres, au Leiminspace à Los Angeles et récemment à la Jack Barrett Gallery à New York. 

 

Interview Victoire Pallard 

 

 

Molly Soda Courtesy

 

« Nos chambres sont des décors où nous performons l’intimité »

 

Salut Molly ! Si tu devais présenter «Molly Soda» à quelqu’un qui n’en a jamais entendu parler, que dirais-tu ?

Molly Soda est un compte, un nom d’utilisateur et un avatar sur de nombreuses plateformes en ligne. Elle est l’incarnation numérique d’Amalia Soto. J’ai commencé à utiliser le nom d’utilisateur « Molly Soda » sur Tumblr en 2009, en hommage aux reines de Myspace et en raccourcissant mon vrai nom. Ce nom est celui par le biais duquel les gens ont appris à me connaître. Il a sa propre vie.

 

Annka Kultys Gallery

 

Donc tu le considères comme ton vrai nom désormais?

J’utilise les deux, Amalia et Molly. Souvent, nous connaissons les gens grâce aux informations que nous trouvons sur eux en ligne. En général je ne connais pas le « vrai » nom des personnes que je suis sur les réseaux, seulement un nom d’utilisateur. 

 

 

Dans tes œuvres, tu sembles souvent nostalgique d’une ère numérique révolue. Quel est ton tout premier souvenir sur Internet?

Il y a bien sûr un peu de nostalgie, mais j’essaie surtout de souligner l’importance d’archiver les plateformes et les interactions en ligne même si elles peuvent sembler embarrassantes et/ou dénuées de sens. Nous considérons une grande partie de ce avec quoi nous interagissons quotidiennement comme acquis et nous ne nous interrogeons pas suffisamment sur la manière dont ces plateformes nous façonnent de par leurs structures. Je n’ai pas été assez prévoyante pour archiver et ainsi pouvoir étudier mes premières interactions sur le web parce que je pensais que les plateformes sur lesquelles j’étais dureraient éternellement… ou peut-être que je m’en fichais. Maintenant je retourne en arrière et j’essaie de retrouver tout ce que je peux hors Internet, peut-être dans le but de mieux me connaître ou de conserver les souvenirs qui me restent. La première plateforme à laquelle j’ai participé, c’était Neopets, qui je crois existe toujours aujourd’hui, mais qui doit sûrement être en danger en raison de l’éloignement du web des lecteurs flash. Mon nom d’utilisateur était godess9 et j’étais obsédée par les fées. J’ai dirigé une guilde (un groupe) de fées appelée Faerie Fingers et nous avions même un site web dérivé que mon père m’a aidé à concevoir avec des poupées de fées qu’on pouvait télécharger. Ce furent mes premières interactions avec des étrangers en ligne.

 

Comment t’es-tu transformée en webcam princess?

J’aime utiliser la technologie dont la plupart des gens qui possèdent un ordinateur disposent. J’ai des milliers de vidéos et de photos prises par webcam couvrant la dernière décennie.

 

Annka Kultys Gallery

 

Peut-on dire à juste titre que tes multiples selfies et vidéos de toi-même participent à un processus de réappropriation de ta propre image?

J’utilise constamment mon image pour la remixer dans de nouvelles œuvres. Lorsque je poste quelque chose en ligne, cette chose n’a pas toujours atteint sa forme finale. Souvent, les commentaires, le contenu suggéré, les like, etc. influencent de nouvelles œuvres en créant une boucle de rétroaction. Quand tu postes quelque chose, tu perds le contrôle et tu ne peux jamais savoir où cette publication va finir.

 

Molly Soda Courtesy

 

La dimension interactive et évolutive a l’air très importante dans ton travail, tu peux m’en dire plus ?

J’aime regarder mon travail évoluer en ligne et impliquer les autres dans de nouvelles créations, que ce soit au travers des commentaires ou des repost de mes publications ou bien dans une œuvre qui implique une participation collective réelle. J’aime faire appel au crowdsourcing des matériaux en demandant directement à différents internautes de participer à la création d’une œuvre en cours. J’aime aussi faire des petits jeux, des sites web interactifs sur lesquels les gens peuvent cliquer. Créer sur Internet permet une interactivité facilitée qui serait difficile à mettre en place dans un espace physique.

 

“Sur Internet, tout est aplati”

 

Tu te compares parfois aux GIF de danseuses et autres poupées pixélisées que tu dissémines un peu partout sur ton site web  et dans tes vidéos. Quels sont les points communs que tu partages avec elle ? 

Sur Internet, tout est aplati. Tout est réduit à un fichier. Mon selfie existe parmi des millions d’autres selfies. Une fois sauvegardés, remixés, retransférés et « anonymisés », les GIF de danseuses et de poupées deviennent sans contexte du simple fait d’être en ligne.

 

 

Molly Soda Courtesy

 

Contrairement à la majorité des sites internet, le tien est complexe et nécessite du temps et une exploration approfondie de la part de ses visiteurs, aux antipodes de la forme dominant Internet aujourd’hui (qui se résume à une excursion virtuelle linéaire au cours de laquelle on ne fait que « scroller » la plupart du temps) … 

Mon site web est plus qu’une simple décharge de contenu, il n’est pas seulement un point de départ pour les personnes qui veulent connaître mon travail et il n’est composé que d’une série de liens vers des pages extérieures. Je veux encourager les gens à surfer et à se perdre sur Internet parce que c’est quelque chose que nous ne faisons plus si fréquemment. Nous ne faisons bien souvent que sauter entre les mêmes plateformes sur nos flux qui défilent sans fin de manière bien organisée. Il y a beaucoup moins de découverte et d’intentionnalité dans le fait d’être en ligne aujourd’hui. C’est quelque chose que je dois souvent me rappeler de faire : m’asseoir et surfer plutôt que de faire défiler.

 

“Qu’est-ce que cela signifie d’avoir des œuvres exposées dans une galerie ou dans un musée ?”

 

Galerie Anna Kultis

 

J’ai observé une inversion des valeurs dans l’ensemble de ton travail : la chambre à coucher devient le lieu où on se connecte virtuellement les uns avec les autres et l’écran de l’ordinateur le lieu où l’on se montre soi-même tel qu’on est et où on livre ses pensées et ses sentiments les plus intimes. Penses-tu que, pour les personnes nées dans les années 90 et 2000, le privé soit devenu public et le public soit devenu privé ? 

Dans mon travail, la limite entre le public et le privé est très vague mais le plus important pour moi est que nous reconnaissions qu’en tant qu’internautes, nous sommes constamment en représentation. Internet peut intensifier les sentiments de proximité entre les inconnus, sans pour autant pouvoir reproduire parfaitement cette proximité : nos chambres sont des décors où nous performons l’intimité.

 

 

Quelle est ta vision du monde de l’art aujourd’hui?

J’ai des sentiments mitigés concernant le monde de l’art. J’y participe structurellement mais je me demande à quel point cela est utile et pourquoi les artistes se rassemblent autour d’institutions qui ne les aident pas à s’accomplir. J’ai dû m’arrêter et me demander ce que signifie réussir pour un artiste : est-ce créer et diffuser ce que tu crées ou bien est-ce lorsque que l’on écrit sur ton travail et que tu as obtenu la validation de telle ou telle institution artistique? Qu’est-ce que cela signifie d’avoir des œuvres exposées dans une galerie ou dans un musée ?… Comment pouvons-nous, en tant qu’artistes, créer des alternatives, de nouvelles manières de montrer notre travail et de gagner de l’argent sans pour autant nous sentir exploités? En ce moment, alors que le monde est en suspens et que beaucoup d’institutions sont fermées ou s’exportent sur le net, je réfléchis de plus en plus au pouvoir qu’elles détiennent vraiment. Les galeries et les musées ont la possibilité de mettre leur programmation en ligne mais ne l’avaient pas fait jusqu’à ce qu’il y ait une pandémie mondiale. Si personne n’achète d’œuvres d’art, les artistes cesseront-ils d’en produire et les galeries cesseront-elles d’en montrer?

 

 

La question que tu aimerais qu’on te pose?

En général, je voudrais moins de questions et plus de commentaires et de critiques sérieuses et réfléchies sur mon travail. Regarder et expérimenter une œuvre nécessite un travail du spectateur : elle ne peut être appréciée sans ça.

 

Quel est ton prochain projet?

Je travaille sur un jeu vidéo autour d’une panne d’Internet. Il s’agit d’un jeu d’aventure en 2D, narratif, qui vous oblige à aller à l’extérieur et à interagir avec des étrangers (les utilisateurs en ligne) pour vous distraire mais aussi afin d’examiner et de comprendre les causes de cette panne. J’ai également été exposé à la Jack Barrett Gallery à New York mais l’exposition a dû fermer ses portes plus tôt que prévu.