De Booba à Macron, les rêves tranchants de Cécile Iaciancio

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Des couleurs vives, un trait tranchant : le travail artistique de Cécile Iaciancio ne passe pas inaperçu. Entre les « weird tips », les dessins trashs et les caricatures, l’illustratrice de 28 ans met en avant une implication politique et un féminisme assumés. Soleil Rouge a eu la chance de s’entretenir avec celle qui n’épargne personne : entre Donald Trump, Nadine Morano, ou encore Booba, Cécile Iaciancio aiguise son crayon et vous emmène dans son univers où engagement et humour s’entremêlent habilement.

 

Interview: Kenza Helal–Hocke – Dessins: Cécile Iaciancio

 

 

 

 

Tu peux nous parler de ton parcours, de ce qui t’a amené au dessin ?

J’ai repris mes études à vingt-trois ans pour étudier le design graphique à Strasbourg. J’avais des cours d’art, de dessin, c’était très peu scolaire et plus artistique, et c’est là que j’ai commencé à comprendre que c’était ce vers quoi je voulais m’orienter. Après ça, j’ai fait l’École de Condé à Paris, pendant un an. Ça a été un enfer pour moi : je n’aimais ni les professeurs ni le système. Je me souviens qu’une fois, pour les journées portes ouvertes, la directrice a enlevé tous mes travaux qui étaient accrochés aux murs. Pourtant, j’avais un prof qui m’encourageait à continuer dans cette voie et dans ce type de dessin. J’ai quitté cette école en cours de deuxième année, je ne voulais plus être dans le design graphique.

 

 

 

Ton travail est satirique et assez trash, qui sont tes influences ?

Quand j’étais petite, mon père avait énormément de bandes dessinées un peu trash : Wolinski, Fluide Glacial, et plein d’autres. J’ai lu plusieurs fois ces bouquins satiriques et je pense que ça m’a beaucoup influencée. Il y a aussi le travail d’Yves Descamps — Normalicide — qui me parle beaucoup, je me retrouve pas mal dans ce qu’il fait.

 

Les derniers dessins que tu présentes sont les « weird tips ». Pourquoi avoir choisi de faire une série sur des « conseils bizarres » ?

Ces derniers temps, j’avais l’impression que mes dessins perdaient un peu en contenu, je ne savais plus vraiment quoi dire. J’avais la sensation d’être enfermée dans le dessin purement trash et politique. J’avais envie que les gens aient besoin de s’attarder sur mes dessins pour les comprendre : qu’ils les regardent attentivement et lisent ce que j’écris. Évidemment, je suis toujours dans une démarche assez politique parce que ce sont des sujets qui me touchent, mais j’essaye d’être moins directe, que ce soit moins basique finalement.

 

 

 

 

C’est vrai que tes dessins sont ouvertement engagés politiquement, mais toujours sur le ton de l’humour. Il y a aussi un côté féministe très assumé, c’est important pour toi ?

En fait, je pense que ce n’est pas réellement fait exprès, c’est instinctif. Il y a tellement de choses qui m’énervent et qui me révoltent que j’en parle naturellement dans mon travail. Je fais partie de la communauté LGBTQ+ et j’essaye de le faire transparaître dans mes dessins avec des personnages androgynes par exemple : la représentation, c’est très important. Il y a deux ou trois ans, je n’aurais pas fait ça, je me trouvais toujours des excuses pour ne pas en parler. Évidemment, je savais que ça n’allait pas dans plein de domaines, il y avait des choses qui me dérangeaient, mais je ne les comprenais pas vraiment, je n’arrivais à mettre le doigt sur ce qui me gênait. Et puis, les minorités ont commencé à être plus représentées et à plus s’exprimer, j’ai rencontré beaucoup de gens à Paris qui faisaient partie de la communauté LGBTQ+ et qui étaient engagés politiquement : ça m’a aidée à évoluer dessus. C’est important de mettre en avant les minorités, de montrer qu’elles existent et de mettre de côté l’hétéronormativité.

 

 

 

 

 

Tu penses que l’on donne trop de visibilité à certaines personnes, et pas assez à d’autres ?

Je pars du principe qu’il a des gens qui ne devraient plus avoir de plateforme pour s’exprimer, c’est indécent. Pour moi, ça coule de source. Je prends l’exemple d’Éric Zemmour : je ne comprends pas comment on peut encore lui donner la parole. J’ai l’impression qu’on donne toujours de la visibilité aux mêmes personnes, et à côté, il y a des gens à qui on ferme les portes. Adama Traoré par exemple, les médias ont l’air d’avoir des sujets bien plus intéressants à traiter. Les policiers dorment très bien la nuit, alors que ça fait des années que sa soeur est dans la galère. Il faut quand même souligner qu’à la télévision, on floute les T-shirts qui montrent un soutien à Adama Traoré et sa famille. Par contre, à côté de ça, on continue de donner la parole à des personnes qui véhiculent des idées insupportables.

 

 

 

Plusieurs personnalités t’ont bloquée d’Instagram : Booba, Nadine Morano… 

Nadine Morano m’a bloquée sur mon compte personnel parce que j’avais commenté une de ses photos, mais elle m’a suivie sur celui où je poste mes dessins ! C’est assez ironique parce que mon travail est assez éloigné de ses opinions politiques. Pour Booba, je me suis dit « cool, ça veut dire qu’il a vu mon dessin », et d’un autre côté je me suis dit qu’il n’avait pas d’humour. Il passe son temps à tailler tout le monde, et finalement il n’a pas aimé être associé à une femme, même sur un ton satirique. Il faut qu’il se déconstruise un peu. Certaines personnes peuvent vraiment s’offusquer pour pas grand-chose. Pourtant, les gens sont abonnés à mon compte et savent pertinemment que le contenu que je produis est satirique.

 

 

 

Tu penses que l’art doit nécessairement être engagé ?

Selon moi, dans le dessin satirique, il y a toujours un parti à prendre. Avant, je me disais qu’il fallait que je sois moins politique, moins énervée, mais je n’y arrive pas : j’ai toujours quelque chose à dire. En général, l’art m’ennuie quand il n’y a pas de message derrière. Il y a de très belles toiles d’artistes, des travaux très réalistes, mais ça m’ennuie. D’autant plus qu’aujourd’hui, une révolution est en marche. Toutes les peintures et performances ne doivent pas forcément être politisées, mais c’est bien que l’on comprenne à qui l’on a à faire : je ne vais pas apprécier le travail de quelqu’un qui a des valeurs trop éloignées des miennes. Évidemment, on n’est pas obligé d’être complètement hystérique et d’en faire trop, mais on ne peut plus faire des trucs creux. C’est important d’avoir un parti pris et de ne pas être neutre : ne rien dire, c’est consentir.