Conversation: Tabita Rezaire, guérisseuse post-internet

16.08.2020

Conversation: Tabita Rezaire, guérisseuse post-internet

 

 

Artiste mais aussi activiste et thérapeute, Tabita Rezaire transforme, dans son travail, le monde du digital en moyen de cicatrisation. Elle réunit, dans ses œuvres, la réalité virtuelle, les images de synthèse et les GIF en tout genre à travers lesquelles elle examine les structures sociales oppressives avec humour, grâce à la force d’une imagerie psychédélique déployée dans ses vidéos et ses installations.

 

Entretien

Marie Laplante 

Portrait

Marcella Ruiz

 

Née française d’origine guyanaise et danoise, elle a grandie dans la banlieue parisienne, et vit désormais à Johannesburg. Après un passage à la Central Saint Martins de Londres, elle expose à la 9ème Biennale de Berlin en 2016 ainsi qu’à la Tate Modern de Londres et au Musée d’Art Moderne de Paris. Co-fondatrice de l’agence de création NTU, elle pratique également les Yogas Kemetic et Kundalini, qui lui ont permis de découvrir une autre façon de diffuser ce qui lui tient le plus à cœur : l’enseignement des pratiques anciennes de la spiritualité.

 

 

 

“Nos corps viennent de la terre, sont nourris par elle, et lui reviennent à la fin de nos vies.”

 

Bonjour Tabita, tu es d’origine guyanaise et danoise, tu as grandi à Paris, tu as fait une partie de tes études à Londres, tu as vécu à Johannesburg et tu vis désormais à Cayenne. Avec un parcours aussi atypique, penses-tu que les différents contextes dans lesquels tu as évolué t’ont influencés ? 

On est tous influencés par l’endroit où on est né, où on grandit et où on vit par la suite. L’énergie de chaque territoire est singulière et nous impacte différemment. La terre est vivante, elle respire en nous. En ce moment je me forme pour être doula (Une doula est une personne, homme ou femme, qui apporte soutien et accompagnement moral et pratique à une femme enceinte ou un couple durant la grossesse, la naissance, et la riode néonatale N.D.L.R.) et dans cette formation, on parle beaucoup de l’importance de la vie intra-utérine sur notre développement, et de comment ce premier environnement nous influence tout le reste de notre vie. 

 

 

 

En France, il est encore très peu question de la notion de « colonialisme électronique » qui se joue sur Internet et que tu interroges dans tes œuvres. Quand as-tu commencé à intégrer les nouvelles technologies à ton travail et  comment penses-tu que nous devrions faire pour nous déconnecter de cette « matrice colonialiste » ?

Quand je me suis installée à Johannesburg, en 2014, je me suis beaucoup intéressée à Internet que j’ai commencé à considérer comme un espace colonisé où se joue des luttes de pouvoir notamment au profit du monde occidental. Le cyberespace est un outil qui déploie et maintient l’hégémonie occidentale et qui demande lui aussi à être décolonisé, tant au niveau de son contenu (violence du trolling, des haters, cyberbullying et de la sous-représentation des subjectivités non dominante) mais aussi de par son infrastructure : qui y a accès ? À quel prix ? À quelle vitesse ? Sous quelles conditions ? Sous l’emprise de quelle puissance ?  On se rend vite compte qu’Internet repose sur un ensemble de systèmes imbriqués qui contribuent à l’exploitation et à l’extraction de ressources, de personnes et d’écosystèmes. Mais on se fout des enfants exploités dans les mines au Congo ou de l’énergie monstre qu’il faut pour refroidir les serveurs, encore moins des coraux menacés par la pose des câbles de fibre optique sous-marins, on veut tous des iPhone. Prendre conscience des mécanismes d’oppression que l’on soutient implicitement c’est bien, agir en conséquence c’est mieux. Qu’est-on prêt à sacrifier pour un vivre-ensemble plus juste ? Le fait même de pensée à la justice comme à un sacrifice est troublant… 

 

La notion de guérison est au cœur de ton travail. En quoi l’art est-il pour toi une technologie de guérison? 

Je ne pense pas que l’art soit nécessairement une technologie de guérison, mais en tant qu’amie, enseignante ou doula, tout ce que je fais est au service d’une vision de guérison collective. Ma pratique artistique est simplement un espace où je partage mon cheminement politique, émotionnel et spirituel. Pour moi, le processus de guérison est une arme décolonialiste car on a souvent tendance à reproduire des schémas hérités, voir à être loyale envers les souffrances des anciens. Je pensais il y a quelques années que la guérison, c’était simplement une affaire de bien-être, de lifestyle mais mon approche a depuis fondamentalement changé. Il s’agit au contraire de notre capacité à aller en soi-même, dans ses propres profondeurs, là où on ne veut pas regarder, là où on se fuit pour accueillir et secourir ces parties de soi dont on a honte, dont on a peur mais qui nous appartiennent. C’est notre plus grande liberté que d’être pleinement qui on est : devenir plein et entier avec nos fardeaux et parvenir à se pardonner et à transmuter notre colère. 

 

Tu possèdes une approche très afro-féministe de ce que tu appelles la  « colonialité du pouvoir » et, selon toi, les pratiques spirituelles sont nécessaires au combat politique. Peux-tu nous en dire un peu plus ? 

La colonialité du pouvoir est issue de l’héritage des systèmes impérialistes et coloniaux qui se sont intégrés à nos sociétés dites post-coloniales. On le voit clairement aujourd’hui : même si les lois ont changé les préjudices perdurent, les hiérarchies entre les races, genres, classes, orientations sexuelles, spécificités physiques ou mentales restent ancrées dans le tissus social et contaminent notre inconscient collectif. Idem pour les hiérarchies qui existent entre les cultures et les systèmes de connaissance. Nos systèmes socio-politiques et économiques reposent sur elles et sur les mécanismes de domination et d’oppression qui en découlent. Ces violences touchent toutes les sphères de nos vies : comment et qui on aime, comment on mange, comment on parle, comment on accouche, comment on se soigne, comment on communique, comment on apprend, comment partage, comment on fait l’amour, comment on travaille… Nous sommes tous conditionnés. C’est pourquoi il est impératif d’entamer un processus de désapprentissage.

 

 

Ta connaissance des cultures africaines t’a permis d’apprendre des formes de communications ancestrales. Comment les mets-tu en rapport avec les formes de communications que nous utilisons aujourd’hui via Internet ?  

En m’intéressant aux systèmes d’information et de communication informatiques, je me suis aperçue que parallèlement je faisais l’expérience d’autres réseaux de communication au sein de mes communautés spirituelles lorsque je communique avec les ancêtres ou même dans ma relation avec les éléments. Ces pratiques sont bien souvent relayées au rang de folklore archaïque mais il y a un monde au delà de la logique. Depuis que nous avons commencé à étudier la physique quantique, de plus en plus d’équipes scientifiques s’intéressent de nouveaux à ce qui relève encore de la mystique pour certains. Pour moi, il s’agit simplement de langages différents pour appréhender la même réalité. 

 

“Nous vivons un moment historique : la domination et de la domestication de la nature par la technologie montre enfin au grand jour sa violence et ses limites.”

 

Nous vivons une ère où le sentiment d’isolation générale prédomine et la situation que nous vivons actuellement amplifie ce ressenti et accentue encore un peu plus la peur de l’autre. De plus, il est devenu indéniable que nous avons trop longtemps vécu dans le non-respect de notre écosystème…

Nous vivons un moment historique : la domination et de la domestication de la nature par la technologie montre enfin au grand jour sa violence et ses limites. On commence seulement à comprendre que toutes les espèces sont interdépendantes et que notre santé dépend de tout le vivant. On a vu avec quelle facilité les gens ne se sentent pas concernés par le sort des espèces subissant l’élevage industriel car nous avons créé un monde où le respect de la vie est conditionnée par certaines valeurs morales, sociales et économiques qui n’ont rien à voir avec la réalité de l’existence. 

 

 

 

Crois-tu que la technologie pourrait être vectrice d’une guérison collective?

La spiritualité est le chemin d’union avec la vie sous toutes ses formes. Il s’agit d’un processus de transformation intérieure. Les technologies d’information peuvent nous inspirer mais pas nous transformer. Le processus spirituel demande une perception directe et une expérimentation. Les vidéos par exemple, c’est cool mais elles ne peuvent pas transmettre une expérience qui par définition doit être vécue. La spiritualité n’est pas un processus intellectuel, il n’y a rien à apprendre, il s’agit de faire l’expérience de soi avec une perception de plus en plus subtile. C’est pourquoi l’engament spirituel demande une pratique. Le digital peut être mis au service du spirituel mais malheureusement, la façon dont il est le plus souvent utilisé aujourd’hui crée beaucoup d’insécurités, développe l’esprit de compétition, et forge des remparts entre les gens.

 

Quels sont tes projets à venir ? 

Je suis actuellement en train de me pencher sur la création d’un espace de guérison collective dans le Parc amazonien de Guyane : Amakaba, qui pour moi se présente aujourd’hui comme le point de rencontre entre mes aspirations politiques, spirituelles et artistiques. Amakaba est un lieu pensé comme une célébration des sagesses de la  terre, du corps et du ciel. Je commence des études agricoles à la rentrée : comprendre la terre et apprendre à prendre soin d’elle me semble primordiale dans mon combat pour la justice et pour notre guérison collective. Nos corps viennent de la terre, sont nourris par elle, et lui reviennent à la fin de nos vies. Nous sommes la terre.