Conversation: Olafur Eliasson, Earth Speakr (2020)

14.08.2020

Conversation: Olafur Eliasson, Earth Speakr (2020)

 

Créé par l’artiste Olafur Eliasson à l’occasion de la présidence allemande du Conseil de l’Union Européenne, Earth Speakr est une œuvre collective invitant les enfants à se faire les chantres de l’écologie grâce à une application gratuite et à un site internet interactif : www.earthspeakr.art. 

 

Entretien

Victoire Pallard 

Photographie 

Lars Borges

 

Cet espace numérique partagé encourage les adultes, et plus particulièrement les leaders mondiaux, a préter attention à cette prise de parole enfantine, certes, mais loin d’être puérile : « On attend généralement des enfants qu’ils soient attentifs à l’école et qu’ils suivent les règles. Mais c’est maintenant notre tour, celui des adultes, d’écouter ce que les jeunes ont à dire. Dans Earth Speakr, Olafur Eliasson donne aux enfants une opportunité unique de trouver, de manière créative et réfléchie, des idées qui pourraient améliorer l’avenir de tous les Européens. » Heiko Maas, Ministre fédéral des Affaires étrangères de la République fédérale d’Allemagne. 

Né en 1967, Olafur Eliasson est un artiste islando-danois installé à Berlin. Sa pratique englobe la sculpture, la peinture, la photographie, les films et la vidéo, l’installation et le numérique. Jouant de la lumière et de ses variations colorées, de formes géométriques et de surfaces réfléchissantes, son art est guidé par ses intérêts pour la perception, le mouvement, la conscience de soi et le sentiment de communauté. Dépassant les limites du musée ou de la galerie, ses œuvres ont le pouvoir d’impliquer directement le public dans des projets architecturaux, des interventions dans des lieux publics, des lieux de pédagogie artistique, des lieux politiques et des manifestations en faveur du climat. 

Eliasson a notamment été invité en France à concevoir une œuvre pérenne à l’intérieur de la Fondation Louis Vuitton (Inside the horizon, 2013) et à exposer à Versailles dans le château du Roi-Soleil en 2016. 

 

 

“J’espère qu’en 2050, nous considérerons 2020 comme un moment où nous avons vraiment décidé de changer d’orientation.”

 

Bonjour Olafur, comment allez-vous ? Je ne résiste pas à l’envie de vous demander comment s’est passé votre confinement. 

Malgré tout ce qui s’est passé et tout ce qui continue de se produire, je suis plein d’espoir, et cela tout à fait volontairement. L’espoir est une façon de rencontrer et d’envisager la réalité de manière engagée. Mon art est toujours tourné vers la rencontre – avec des œuvres, avec d’autres personnes, avec nos propres attentes et notre façon de regarder le monde. Il s’agit d’engager nos sens, de les mettre au défi. Récemment, les possibilités de rencontres physiques ont été limitées. Le confinement dû à la COVID-19 a changé beaucoup de choses en terme de libertés. Les projets de beaucoup de personnes ont déraillé ou se sont transformés en « non-plans » comme aurait dit Yona Friedman (architecte française d’origine hongroise décédée en février 2020, N.D.L.R.). Cette année, pour ma part, trois expositions personnelles de mes œuvres étaient supposées avoir lieu en même temps : une à Zurich, une à Bilbao et une à Tokyo. Toutes ont été annulées. Les musées sont aux prises avec les conséquences du virus, comme tout le monde. Heureusement, en adoptant le « non-plan » et en faisant avec les circonstances, nous avons trouvé des solutions : un excellent catalogue de l’exposition prévue à Zurich a vu le jour, et il est possible de visiter l’exposition de Tokyo en ligne : olafureliasson.net/sometimesthebridgeL’épidémie de COVID-19 nous a montré que nous pouvions « arrêter » : nous pouvons mettre le capitalisme en veille, nous pouvons arrêter de faire voler les avions, nous pouvons changer la façon dont nous interagissons les uns avec les autres… De toute évidence, le vieil adage selon lequel rien ne peut arrêter la marche du monde était faux. Nous avons beaucoup à apprendre de cette expérience. Je pense que ce moment a permis à chacun d’acquérir une nouvelle compréhension de notre situation, tant individuelle que collective. Je crois, pour ma part, à la possibilité de la proximité sociale tout en pratiquant la distanciation physique, car nous avons plus que jamais besoin les uns des autres. Et comme nous ne pouvons plus voyager comme avant, nous sommes devenu plus conscients de ce qui nous entoure et nous pouvons commencer à nous poser de nouvelles questions, par exemple : qui détermine les enjeux dans nos sphères locales ? Et qui est écouté lorsque des décisions sont prises pour façonner notre environnement ? Dans un monde redéfini par la COVID-19, la culture est plus que jamais nécessaire. Elle offre de l’espoir – cet espoir dont nous avons tant besoin.

 

 

Le Studio Olafur Eliasson, créé au milieu des années 90, est un véritable atelier collaboratif warholien : vous le partagez avec des scientifiques, des techniciens, des ingénieurs… Vos travaux sont-ils toujours à mi-chemin entre le domaine des arts et celui des sciences ? Pourquoi toujours réunir ces deux disciplines ? 

Une expérience scientifique implique généralement l’enregistrement des résultats et le test de facteurs variables nécessaire à l’étude d’une théorie. L’art peut incorporer plusieurs des mêmes principes pour regarder notre monde avec curiosité et ouverture à l’apprentissage, et je pense que la science peut prendre la nature expérientielle de l’art. De plus, une œuvre d’art peut être un moyen de coproduire quelque chose avec un artiste et non pas simplement un moyen de faire entendre ce que l’artiste a à dire. Je suis persuadé que l’art naît grâce à la collaboration. 

 

Votre œuvre la plus récente, Earth Speakr, donne la parole aux enfants de toute l’Europe à propos de l’avenir de la planète et de son bien-être grâce à une application créative et un site interactif. Comment vous est venu l’idée d’intégrer les plus jeunes dans une œuvre participative recouvrant un enjeu aussi politique et qu’est-ce que cette prise de parole inhabituelle représente pour vous ? 

L’idée de décentraliser le potentiel créatif d’Earth Speakr en faisant en sorte que tout le monde puisse l’utiliser sans produire de hiérarchie et en donnant aux enfants le mérite complet de leur génie artistique et politique est tout à fait en accord avec l’importance de la décentralisation du pouvoir dans la société. Remontons jusqu’en 1948, lorsque l’ONU a adopté la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. Nous avons oublié, à l’époque, que nous, les humains, ne sommes pas les seuls à avoir besoin de droits, et cela a conduit au déséquilibre que nous connaissons actuellement. Notre obsession pour la croissance a endommagé les systèmes délicats des autres formes de vie avec lesquelles nous partageons la planète. Nous savons maintenant que les plantes ont besoin de droits, les animaux ont besoin de droits, le ciel, la terre, la mer, ont besoin de droits. Je sais qu’il semble inimaginable aujourd’hui que l’arbre de votre rue engage un avocat pour ne pas être abattu, mais si vous le regardez à un niveau fondamental, qui sommes-nous, au nom de notre propre idée limitée du progrès, pour justifier la destruction des droits des autres espèces? Sur cette question là, des populations entières ont été ignorés, tel les peuples autochtones dont la sagesse s’est toujours fondée sur l’identification de l’importance de l’équilibre naturelle, essentiel à long terme à la santé de tous. Nous l’avons oublié dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et nous nous devons désormais donner la priorité à la sagesse des autochtones. Et peut-être même que la sagesse devrait avoir des droits ! Pour Earth Speakr, l’équipe du Studio et moi-même, ainsi que les experts impliqués dans la création de ce produit pensé pour les enfants, n’ont créé, disons, que la moitié de l’œuvres d’art. J’ai invité des enfants de toute l’Europe et du reste du monde à créer l’autre moitié de l’œuvre. Earth Speakr invite chacun à animer son environnement à l’aide d’une technologie interactive et ludique. Les enfants peuvent télécharger et utiliser l’application Earth Speakr pour enregistrer leurs idées sur le bien-être de notre planète. Les adultes sont également invités à participer en visitant www.earthspeakr.art et en écoutant et en partageant les messages afin d’amplifier l’impact de ce que les enfants ont envoyé. En invitant les enfants à devenir des artistes et à faire d’Earth Speakr une œuvre d’art collective, j’espère parvenir à transformer leurs voix en arguments valables dans les débats d’aujourd’hui sur le climat.

 

 

Dans cette œuvre numérique, les enfants deviennent les grands défenseurs de la planète Terre. Pensez-vous que les jeunes générations soient les plus à même de porter le combat écologiste ? Et êtes-vous d’accord avec Picasso lorsqu’il affirme que tous les enfants sont des artistes ? 

Je pense qu’il est juste de dire que tout le monde peut être un artiste et générer de l’art, et je considère chaque message posté sur Earth Speakr, comme une œuvre à part entière. Les enfants et les jeunes sont les experts du changement climatique et de la manière dont nous devons prendre soin de la planète. Ma génération et les générations avant moi ont souvent regardé vers le passé à la recherche de stabilité et d’inspiration pour façonner l’avenir, les enfants d’aujourd’hui s’orientent sur le présent, le « maintenant », pour comprendre l’avenir. Je pense qu’ils sont conscients que le souci de la planète doit guider activement nos actions. En ce sens, je suis convaincu qu’en tant qu’artistes et experts du futur, les enfants partageront une image de notre monde que nous n’aurions pas pu imaginer seuls, une image collective fondamentalement plus à même de prendre place dans un avenir partagé.

 

“J’ai été ravi lorsque, l’année dernière, suite à mes interventions lors de la présentation de mon exposition In real life, la Tate Modern a déclaré publiquement l’état d’urgence climatique en citant mon exposition comme le catalyseur d’une prise de conscience.”

 

Ce n’est pas la première fois que vous interrogez les problématiques environnementales dans vos œuvres, notamment dans Ice Watch : d’énormes blocs de glace groenlandaise fondaient doucement  en plein air dans les villes de Copenhague (2014), de Paris (2015) et de Londres (2018). Vous avez par ailleurs été nommé Ambassadeur de bonne volonté du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD). Comment s’est formée votre conscience écologique et comment votre mode de vie et de pensée a t-il changé depuis cette prise de conscience ? 

Depuis maintenant trente ans je photographie des phénomènes naturels et des paysage : j’ai documenté la mousse, les plantes, les plages… toutes sortes de choses. Ce processus de documentation ou d’archivage s’est présenté comme un moyen d’avoir une relation plus profonde avec l’environnement. Par exemple, pour mieux comprendre l’écoulement de l’eau dans une rivière, je la photographies vu d’en haut dans les airs,  puis de l’intérieur en prenant place sur un bateau, puis en randonnée, je me tiens tout près d’elle pour la regarder couler, puis j’essaie de courir à la même vitesse que l’eau pour que la rivière ait l’air d’être immobile et que le paysage devienne mobile à sa place. Je prends toutes ces photos et les transforme ensuite en œuvres d’art. Nous entendons beaucoup parler de la crise climatique, mais c’est encore une idée largement abstraite pour la plupart d’entre nous. M’en rendre personnellement compte de manière tout à fait concrète a été un choc : en 1999, j’ai documenté quarante-cinq glaciers Islandais et, l’année dernière, j’y suis retourné pour documenter à nouveau ces même glaciers : reprendre ces images vingt ans plus tard – seulement une nanoseconde en temps géologique – m’a prouvé à quel point les changements auxquels notre planète est confrontée aujourd’hui sont drastiques. Ce qui semble être si grand, si lent et au-delà de notre compréhension s’avère en vérité dans un état de changement beaucoup plus radical et rapide que je ne le pensais possible. Une fois que nous avons mis les images de 2019 à côté des originaux pris en 1999, ce changement qui semblait si inimaginable est devenu soudainement tangible. J’ai intitulé ce nouveau travail documentaire The glacier melt series 1999/2019. Je continue à essayer de trouver des moyens de rendre la crise climatique concrète. Je sais à quel point chaque action est précieuse dans ce combat, c’est pourquoi j’ai pris de nombreuses mesures pour évaluer mon propre pouvoir et utiliser mon influence pour susciter des changements au niveau institutionnel. L’art a le pouvoir de provoquer des changements grâce à ses systèmes de soutien. Par exemple, négocier des expositions axées sur la sensibilisation au carbone peut engendrer tout un éventail de changements qui se répercuteront sur le plan économique, politique et même systémique. J’ai été ravi lorsque, l’année dernière, suite à mes interventions lors de la présentation de mon exposition In real life, la Tate Modern a déclaré publiquement l’état d’urgence climatique en citant mon exposition comme le catalyseur d’une prise de conscience.

 

 

 

Le magazine Soleil Rouge a décidé de placer l’été 2020 sous le signe de la Renaissance. Qu’est-ce que ce mot vous inspire ?

Une renaissance peut être comprise comme un retour aux origines, ou du moins un retour là où vous étiez auparavant, mais cela pourrait aussi s’apparenter à une refonte totale de notre situation actuelle à 360 degrés. Un exemple de refonte totale  : déclarer l’état d’urgence climatique, puis mettre en mouvement un ensemble de pratiques complètement nouvelles qui changeront ensuite le corps de la société. Ce serait une sorte de renaissance. La Renaissance en tant que telle, a parfois l’air d’oublier la vie antérieure, mais je pense qu’il est précieux de voir le changement tel qu’il est, et pas seulement de célébrer le réveil une fois qu’il s’est réalisé. Qu’en est-il du moment où nous admettons que nous devons nous tourner vers quelque chose de nouveau ? J’espère que nous pourrons y trouver l’inspiration nécessaire pour nous conduire vers un changement de perspective. J’ai beaucoup réfléchi à projeter une réflexion sur ce qui se passe en ce moment dans, disons, 30 ans et à ce que cela pourrait signifier. J’espère qu’en 2050, nous considérerons 2020 comme un moment où nous avons vraiment décidé de changer d’orientation. Avec Earth Speakr, j’espère aussi que ce changement englobera une mise en avant généralisée des idées des enfants et fera de leurs visions le fondement sur lequel nous construirons notre avenir.