Conversation: Jok’Air, l’artisan du rap (2021)

15.02.2021

Conversation: Jok’Air, l’artisan du rap (2021)

 

 

Production

Soleil Rouge Studio

Photographe 

Louise Carrasco

Interview

Victoire Pallard

Stylisme

Sebastian San

Maquillage

Anne-Esther Dina-Ebimbe

Assistant

Lulma Guit

 

En seulement quatre ans de carrière solo, Jok’Air, workaholic notoire, a déjà sorti six albums et des dizaines de clips attestant l’étendue de ses possibilités vocales. À travers ses différents morceaux, se dessinent les traits d’un artiste attaché aussi bien à la célébration de la légèreté, de la luxure et de la sensibilité, ce qui ne l’empêche pas de nous faire parvenir dans certaines de ses chansons une toute autre facette de son écriture : plus militante et engagée, en phase avec sa vision humaniste du monde. Soleil Rouge l’a rencontré à l’aube de l’année 2021, le temps de faire le point sur l’année passée, sur l’ensemble de son œuvre et sur les dernières mutations du monde du Rap avant de pouvoir, croisons fort les doigts, le retrouver bientôt sur scène.

 

Jok’Air porte une chemise en dentelle Cool Tm, un jean noir Maison Margiela et des bottines Louboutin

 

Comment tu te présenterais en quelques mots ?

C’est dur de se présenter, j’ai toujours du mal. J’ai 29 ans, je viens de Paris 13ème, j’ai toujours fait de la musique et je suis un rappeur français.

 

Comment as-tu vécu 2020 ?

Je l’ai vécu comme une année bizarre, comme tout le monde, mais j’essaie de retenir le positif, malgré les bâtons dans les roues que nous a mis le virus. Même si, personnellement, une année sans concert, c’est presque pour moi comme une année sans avoir pu travailler.

 

Jok’Air porte un ensemble pyjama Cool Tm, et des sneakers Maison Margiela

 

Est-ce que tu penses que cette expérience changera ta dynamique de travail à long terme ?

Grave, j’ai passé beaucoup plus de temps en studio pour peaufiner mes chansons. Aujourd’hui j’ai sorti un projet, demain je serai encore en studio pour bosser sur le prochain. Ce que je redoute c’est quand tout va reprendre, est-ce qu’on sera prêt ? En tout cas on va tout faire pour.

 

Pour toi il y aura un avant et un après covid-19 ?

Oui, parce qu’on s’est rendu compte des libertés que nous avions et dont on ne profitait pas assez. Je pense que quand tout va rouvrir, ça va être l’euphorie, au moins les premiers mois ou les premières semaines.

 

“Je fais de la musique et je ne peux pas m’arrêter de faire de la musique.”

 

Comment imagines-tu le monde d’après ?

Le monde d’après, je l’imagine avec plus d’amour, plus d’empathie, plus de sincérité entre les gens. On s’est retrouvé face à nous même pendant un bon moment, alors j’imagine que les comportements vont changer de manière positive.

 

En tout cas tu as été très productif en 2020 : tu as sorti deux albums, Jok’Chirac et VIe République et pas moins de sept clips… Quel est ton secret pour être aussi prolifique et généreux ?

C’est d’aimer ce que je fais. Je fais de la musique et je ne peux pas m’arrêter de faire de la musique. Comme un boulanger qui ne peut pas s’arrêter de faire des viennoiseries ou un boucher qui ne peut pas s’arrêter de couper de la viande. C’est mon métier. Me réveiller le matin, aller au studio et créer de la musique, c’est devenu quelque chose de normal pour moi. C’est aussi ce qui me fait vivre : si je ne fais pas ça, j’ai l’impression de ne servir à rien. C’est pour ça que je suis aussi productif.

 

 

Quand et comment as-tu su que tu étais destiné à être un artiste ?

C’est un choix personnel. Personne ne m’a forcé à le faire ou à vouloir le devenir. C’est quelque chose que, depuis l’adolescence, depuis le collège, j’ai toujours voulu faire de ma vie. Quand on me demandait ce que je voulais faire plus tard, à chaque fois je répondais que je voulais devenir rappeur et les gens me regardaient bizarrement. Mais moi je savais ce que je voulais même sans savoir quand et comment. J’ai toujours travaillé pour y arriver. Même quand j’enchainais les petits boulots plus jeunes, au fond je savais que ce n’était qu’un passage pour gagner un peu d’argent. Je me disais qu’un jour, je pourrais vivre de ma vraie passion.

 

Est-ce que qu’il y a eu un déclic au cours de ta carrière dont tu te souviens ?

La première signature en maison de disque. Ce n’est pas une finalité mais quand on y est, on arrive quand même à un stade où notre musique va pouvoir être exploitée et propagée. Donc, inconsciemment, tu te donnes plus. Je me suis dit « ça y est, je rentre dans la cours des professionnels ». Ça ne veut pas dire que ça va marcher. Le déclic, ça a été de me rendre compte qu’on m’attendait au tournant.

 

 

Tu te souviens de ton premier concert ?

J’avais quatorze ans, c’était à l’Armée du salut dans le 13e arrondissement de Paris. Le concert était organisé par la MJC (Maison des jeunes et de la culture, N.D.L.R.) autour du quartier. J’étais hyper timide à l’époque. Quand je suis monté sur scène, j’ai commencé à rapper les yeux fermés.

 

Et ton dernier concert ?

C’était à Poitiers en mars dernier, la première date de ma nouvelle tournée. J’avais mis en place une toute nouvelle scénographie avec des écrans et des vidéos qui interagissaient avec le public… Je n’ai pu en profiter qu’une fois. Le lendemain – je devais performer à Montpellier – on a annoncé le confinement.

 

“Un artiste, c’est quelqu’un qui se pose beaucoup de questions et qui essaie de trouver des réponses.”

 

Jok’Air porte un pull-over Maison Margiela, un jean Roberto Cavalli et des sneakers Louboutin

 

Un mot pour décrire le chemin parcouru entre ces deux concerts ?

Travail. Il y a eu grave du boulot par rapport à mon expression scénique, par rapport à ma voix… La chose que j’ai le plus travaillé c’est la scène. C’est aussi ce que je préfère.

 

Quelles sont tes références dans le monde de la musique ?

Mes références sont surtout américaines. J’aime beaucoup Drake, 50 cent, Lil Jon & The Eastside Boyz, toute la scène du sud des États-Unis, d’Atlanta, de La Nouvelle-Orléans, de Huston, la scène californienne…

 

 

Et plus largement, quelles sont tes sources d’inspiration quand tu crées ?

Ma famille, la gente féminine, les désirs, les plaisirs, les péchés capitaux, la réflexion humaine. Moi, ma vie, mes questionnements. Un artiste, c’est quelqu’un qui se pose beaucoup de questions et qui essaie de trouver des réponses.

 

Droite: Jok’Air porte un ensemble sportswear Cool Tm et des sneakers Balenciaga

 

D’un morceau à l’autre, tu es capable de changer complètement d’univers et de style, tantôt super sexy comme dans Bonne Bonne et Bonbon à la menthe, tantôt beaucoup plus vénère comme dans 4-5 et Sex Drog Beluga et parfois archi romantique comme dans Oui ou non et Las Vegas… Comment conçois-tu ces changements de voix, de tons et d’ambiances ?

Tout dépend du mood dans lequel je suis. Toutes les journées ne sont pas les mêmes et ma musique est à l’image de ma vie : tout n’est pas toujours tout rose, tout n’est pas toujours tout noir. Les artistes qui font le même style de musique tout le temps, ce n’est pas que je les blâme mais c’est quelque chose que je n’aurais pas pu faire. Tout à l’heure on parlait de Drake, il a des sons plus sexy, d’autre plus romantiques, d’autres plus turn-up, d’autres plus freestyle… C’est ce qui lui donne un côté humain. Le Rap, c’est déjà en soit un style qui s’est nourrit de plusieurs courants musicaux, tout comme moi. Il y a des jours où j’ai envie de rapper, d’autres où j’ai envie de chanter et il y a des jours où j’ai envie de parler de ce qui m’énerve et d’autres de ce qui me plait.

 

“On commence petit à petit à devenir des artistes mainstream”

 

Peux-tu me parler de ton processus d’écriture ?

Je reçois des prod’ de compositeurs différents, soit celles de compositeurs talentueux avec qui je bosse souvent, soit celles que l’on m’envoie directement sur ma boite mail. Parfois je tombe sur des compositions sur lesquelles j’ai envie de travailler et dans lesquelles je me sens à l’aise, alors je me mets à écrire, je retravaille la prod’… En général j’aime bien rajouter de vrais instruments. Une fois que j’ai enregistré ma voix dessus et après la mise à plat, j’écoute à nouveau les morceaux pour trouver ce que je pourrais réécrire, ce qui pourrait être mieux etc. Ensuite je vois avec les compositeurs et les musiciens à côté de moi ce qu’on pourrait ajouter. J’aime toujours apporter quelque chose en plus.

 

 

Dans certains de tes sons tels que les récents Clic Clac Bang Bang et Sa maire aux mères, tu affiches clairement tes opinions et tes combats politiques. Que penses-tu de l’impact réel des artistes de l’industrie musicale dans des mouvements comme celui de Black Lives Matter aux États-Unis ou comme celui en France de Justice pour Adama ?

Aujourd’hui le rap est devenu une musique très écoutée en France, on commence petit à petit à devenir des artistes mainstream. Il y a beaucoup de gens qui nous écoutent sans pour autant forcément venir des mêmes endroits que nous et donc sans avoir vécu les mêmes réalités. Et notre devoir, au delà de les faire kiffer artistiquement, c’est de leur ouvrir les yeux. Quand on écoute une chanson, il faut toujours se souvenir qu’elle vient de quelque part. Même si j’écris une chanson qui parle de sexe du début à la fin, je n’oublie pas que ma musique a été faite dans le ghetto pour le ghetto. C’est très important pour moi de me souvenir d’où je viens, qui je suis et pourquoi je fais de la musique. Et l’amour qu’on donne dans nos chansons, c’est pour tout le monde. Les combats qu’on y mène ne sont pas forcément que pour les gens qui le vivent, c’est aussi pour les gens qui ne le vivent pas, pour leur dire « regardez et prenez conscience de ce qui se passe ! » . On me demande parfois pourquoi j’impose mes convictions… Pourtant, le rap c’est ça. Et même dans mes chansons comme Las Vegas qui ne sont pas du rap, l’instru’ et le beat viennent de la musique noire. Avant que le Rap existe, les problèmes sociaux étaient les mêmes. À l’époque, des artistes comme Rick James pouvaient chanter des chansons parlant d’amour tout en étant ultra woke par rapport à ce qui se passait dans le ghetto.

 

 

Et toi, quels sont les messages essentiels que tu voudrais faire passer à travers ta musique ?

L’amour, tout simplement. Je pense que c’est déjà beaucoup. L’amour des autres, l’amour de ceux qui nous ressemblent, l’amour de ceux qui ne nous ressemblent pas. Accepter l’inconnu. Être ouvert d’esprit.

 

En 2019, tu as été nominé au BET – Black Entertainment Television- Awards dans la catégorie « Best New International Act » aux États-Unis. Qu’est-ce que cette nomination signifie pour toi ?

Ça m’a touché. BET c’est LA chaine noire-américaine. Avant Internet, quand on était petit et qu’on voulait regarder des clips américains qui ne passaient pas en France, il y avait des gens qui ramenaient des DVD sur lesquels étaient gravés des enregistrements de clips qui passaient sur la chaine. Et cette cérémonie, c’est vraiment la célébration de la culture noire. J’ai vraiment été touché par l’implication des participants et j’ai appris beaucoup de choses en y assistant. Ça a duré quatre jours, et en quatre jours j’ai plus appris sur la musique que pendant tout le reste de ma vie. Quand on voit la manière américaine de travailler, de s’exprimer et de collaborer, on se dit qu’on a encore beaucoup de travail en France : on est encore loin derrière par rapport à leurs manières d’organiser les choses. J’ai rencontré des artistes que j’écoutais tous les jours et j’ai vu leurs comportements quand il croisait leurs publics… c’est un autre monde. Par exemple, j’ai vu des transgenres à la cérémonie, ce qui est tout à fait normal. Et personne ne les regarde de travers, tout le monde s’en fout. Là-bas, les différences ne dérangent pas les gens.

 

 

 

 

Tu as l’impression que les stars américaines sont plus humaines ?

Oui, beaucoup plus. C’est là que tu te rends compte du pourquoi de tout l’amour que les gens du ghetto ont pour eux : ils leurs vendent vraiment du rêve. Des Cardi B, des Rihanna, des P.Diddy, j’ai vraiment croisé beaucoup de célébrités à Los Angeles, et contrairement à ce qu’on pourrait croire, elles sont très accessibles.

 

Que penses-tu du paysage de la musique Hip Hop Rap RnB actuel ? A-t-il beaucoup changé selon toi ces dernières années ?

Tout a beaucoup changé, même rien que cette année. On s’aperçoit qu’il y a beaucoup plus de styles différents qu’avant. Et avec un nombre d’auditeurs qui augmentent !

 

 

Est-ce que tu trouves que les sujets abordés ont changés ?

Avant, dans une chanson qui parlait de meufs, il fallait absolument inviter une meuf sur le refrain. Avant, ça parlait de drogue en tant que vendeur, maintenant on en parle en tant que consommateur. Les rappeurs ont changé, ils n’ont plus la même manière de voir les choses. Je me souviens, quand j’étais jeunes, les anciens rappeurs voyaient la nouvelle génération comme des renégats. Aujourd’hui, j’ai l’impression qu’on a plus de facilité à s’adapter aux changements proposés par la nouvelle génération.

 

Qu’est-ce qu’on vous reprochait quand on vous traitait de renégats ?

On nous reprochait le changement des thèmes abordés : on s’est mis à parler d’amour, de sexe, de drogue… Déjà à l’époque il y avait quelques ovnis comme Doc Gynéco qui traitait de ces sujets mais ils étaient très minoritaires. Aujourd’hui c’est courant dans le Rap, on ne se pose plus la questions. Je me souviens qu’à l’époque, quand j’ai sorti le morceau Lune de fiel avec les paroles « Fumer, tiser, baiser », au refrain, ça avait choqué la France. De génération en génération le vocabulaire change, les mentalités changent, les tabous changent… Aujourd’hui, si je ressortais le même morceau, ça passerait complétement inaperçu parce que c’est devenu monnaie courante.

 

Tu te vois où dans dix ans ?

Dans dix ans, j’aimerais être un boss. J’aimerai avoir accompli tout ce que je voulais accomplir dans la musique. Et au delà de la musique, j’aimerai avoir posé des fondations assez solides pour pouvoir instruire les autres. J’aimerai donner. J’aimerai transmettre.