Conversation: Anna Ehrenstein, albanese diaspora rat (2020)

02.09.2020

Conversation: Anna Ehrenstein, albanese diaspora rat (2020)

 

Anna Ehrenstein, “Albanese diaspora rat” comme elle se surnomme elle-même, vit à Berlin. Ses œuvres disruptives ont été exposées dans le monde entier. Elle a étudié la photographie, les nouveaux médias et le commissariat d’exposition dans plusieurs pays d’Europe. Même si son travail gravite autour de ce qu’elle décrit comme “L’Autre de l’intérieur” (le peuple albanais et sa diaspora), elle remet, du même coup, activement en question tous les préjugés culturels qu’elle peut identifier. Anna Ehrenstein est fascinée par les algorithmes, les images et leurs impacts sur nos réalités subjectives. Ensemble nous avons parlé du courage nécessaire pour rechercher la beauté, de comment ses productions l’aident à se déconstruire et pourquoi l’humour et l’ironie pourraient servir d’outils de guérison collective. 

 

Entretien 

Marouane Bakhti 

 

Des outils pour la convivialité – Anna Ehrenstein

 

‘J’ai eu le sentiment que les jeunes avaient mal choisi leur endroit pour manger des kebabs. Trop de sauce’

 

 

Soleil Rouge : Salut Anna ! Pourquoi as-tu choisi d’être artiste ? 

Anna Ehrenstein : Depuis que je suis enfant, j’ai toujours voulu travailler dans le domaine artistique. Je pense que la raison principale est ma fascination pour la création et surtout pour l’esthétique : ma réflexion a toujours été centrée sur la beauté. La beauté est un mot si méprisé dans l’art contemporain. On y voit une sorte de basse culture féminine. J’y vois plutôt la possibilité de façonner et de déclencher des conversations qui reflètent et sculptent le monde dans lequel nous vivons. 

 

SR : La plupart de tes œuvres racontent et rassemblent des récits singuliers et marginaux. À travers eux, tu explores la fabrication de la différence culturelle. Peux-tu identifier ce qui te pousse à le faire ? 

A.E. : Je crois profondément au travail de subjectivation, cette conscience que nos actions découlent de la perspective que nous avons sur les choses. La justice sociale dans l’enseignement standard en Europe occidentale est en contraste flagrant avec le régime des frontières européennes. C’était l’une des choses qui me révoltait adolescente. Je pense que de nombreux enfants issus de l’immigration dans les pays de l’Union Européenne partagent ce sentiment de citoyenneté conditionnelle, l’impression de vivre dans un troisième espace sans jamais se sentir chez soi. Alors que je passais mes étés en Albanie avec la famille de ma mère ou mon père retourné vivre à Tirana dans les années 90, mon éducation s’est déroulée en Allemagne. De nombreuses parties de ce pays sont encore soumises à la ségrégation raciale. Lorsque vos parents se battent pour que vous étudiiez dans une école avec de bonnes ressources, vous finissez souvent par être le seul migrant même s’il y a beaucoup de familles non-blanches à proximité de l’établissement. Et dans le contexte allemand, même si vous êtes né en Allemagne et que vous avez obtenu votre citoyenneté à l’adolescence comme moi, vous êtes condamné à rester dans cette sorte d’espace amorphe. Ce sentiment d’être une paria m’a fait trouver refuge dans la sous-culture et, avec d’autres parias, construire des réseaux. Ce n’était pas une décision consciente de construire ma carrière artistique autour de ça mais c’est ce qui m’est venu naturellement, sans doute parce que j’ai beaucoup de colère contre les idées que les médias perpétuent et plus largement une relation amour-haine envers les humains. 

 

 

SR : Dans ta série d’œuvres intitulées Tales of Lipstick and Vertue, tu interroges la question de l’identité traversée par des dynamiques de genre, de classe et d’ethnicité. Comment est-ce d’être une enfant d’immigrés albanais dans la société allemande ? 

AE : Je ne vais pas te mentir, c’est difficile. En Allemagne, la suprématie blanche en politique est très établie. Être albanais entraîne une forte stigmatisation. Beaucoup de gens originaires d’Albanie changent de nom : je me suis retrouvée avec le nom du deuxième mariage de ma mère. Comme ma peau est claire, de nombreux amis sont surpris d’entendre que le racisme sévit si sévèrement en Allemagne pour moi, comme pour de nombreux autres migrant.e.s du Sud-Est. En même temps, je suis très consciente que les gens de mon âge qui ont vu la guerre civile en Albanie ont des cicatrices profondes que je n’ai pas parce que j’ai vécu ces années-là en Allemagne. Berlin est une belle bulle de coexistence. Mais cela vous brise toujours le cœur quand vous assistez aux micro-agressions auxquelles votre mère est confrontée – car elle a l’air « si musulmane » et parle avec un accent albanais – ou à sa tristesse quand elle perd à nouveau un ami allemand parce qu’il ne peut pas faire face à son intellect et qu’il commence à se mettre en colère quand il se rend compte qu’elle n’a pas besoin de son aide. Les Albanais et les Bosniaques sont les deux communautés à majorité musulmane considérés en Europe comme « L’Autre de l’intérieur ». Les occidentaux ont fétichisés les structures mafieuses et leur sauvagerie camouflée dans la société albanaise. Comme pour chaque stéréotype, il y a une part de vérité, ces choses existent et rendent la vie albanaise parfois difficile, mais il n’y a pas de «mafia» en Albanie, seulement des réseaux de criminalité organisée. En même temps, ils sont le résultat de milliers d’années de domination, de colonisation et de manque de soutien. L’Europe profite d’avoir une main-d’œuvre et des ressources bon marché à proximité mais les médias occidentaux n’aiment pas en parler. Ils préfèrent plutôt perpétuer une image de désespoir et photographier les cinq mêmes familles et mettre en scène une pauvreté couleur pastelle, romantique et mélancolique. 

 

 

‘Je fais des captures d’écran comme une folle, j’achète des matériaux et des tissus comme une collectionneuse’

 

 

SR : Tes photographies interrogent également le processus de représentation de soi et de construction de l’identité entre vérité et artifice. Comment as-tu trouvé tes codes et ton esthétique ? 

A.E. : Il s’agit d’un amalgame de recherches en ligne et dans la vie. Comment une fausse identité se construit-elle sur les réseaux sociaux ? Que disent les YouTubeurs sur l’achat de sacs d’imitation dans un contexte Sud-Est européen comme celui du grand bazar d’Istanbul ? Comment les textiles contrefaits sont-ils imbriqués dans le tissu urbain et commercial de Tirana ? Comment ces marchandises sont-elles présentés dans mon quartier à Berlin ? Comment les propriétaires d’un magasin d’alcool conçoivent-ils leurs graphismes ? Je photographie et je fais des captures d’écran comme une folle, j’achète des matériaux et des tissus comme une collectionneuse. En plus de ça, j’essaie d’être très attentive à mon environnement. Pour chaque cycle de travail, l’esthétique diffère légèrement mais elle est toujours un hybride entre mon environnement et les apports des personnes de mon entourage. 

 

SR : Dans Inverted Guide, tu procèdes à un renversement du regard grâce à l’exploration de ton propre quartier berlinois, Neukölln comme si tu étais en terre étrangère. Qu’as-tu découvert ? 

A.E. : J’ai réalisé ce projet avec douze enfants d’une école du quartier. Neukölln est l’un de ces quartiers qui ne bénéficient pas de l’aide de l’État comme d’autres quartiers. Il a été très touché par la gentrification. Lorsque vous entrez dans l’adolescence, il est essentiel de se représenter soi-même. Décoloniser l’éducation et avoir une conversation réciproque font partie des plus belles expériences que j’ai pu avoir à travers ma pratique artistique. Chaque projet de ce genre que je fais m’aide à déconstruire les préjugés que j’ai sur moi-même et à propos des autres. Les enfants ont décidé des lieux et des sujets à visiter et à photographier. Ils m’ont accueilli dans leurs réalités personnelles. Comme beaucoup d’autres quartiers de racisés rapidement gentrifiés, des mondes parallèles coexistent, des réalités se font faces avec leurs joies et leurs tristesses. J’ai d’ailleurs appris que le professeur d’allemand des enfants a commencé à comprendre le racisme structurel après avoir commencé à enseigner dans leur école. Grâce à eux, j’ai rattrapé mon retard en matière de rap allemand et de K-pop. Je me suis aussi souvenue de l’importance d’écouter de la musique dans une langue que l’on comprend bien. Et même si j’ai été impressionnée par leur goût pour les baskets, j’ai eu le sentiment que les jeunes avaient mal choisi leur endroit pour manger des kebabs. Trop de sauce. 

 

 

Tales of a Lipstick – Anna Ehrenstein

 

SR : Tu mélanges les méthodes publicitaires, documentaires et issues de la photographie de mode pour créer des images, qu’essaies-tu de créer avec ces contrastes ? 

A.E. : Je pense que lorsque vous rencontrez une barrière et que cette barrière n’a pas de sens pour vous, vous devez la renverser. Dans le discours photographique, il y a tant de limites auxquelles les gens s’attachent… Ces limites sont plus gênantes qu’utiles. Bon, de nombreuses règles peuvent avoir un sens dans le contexte de leur application, par exemple dans le journalisme. Dans les catégories photographiques, certaines règles sont dites plus subjectives, comme dans la photo de mode, et d’autres plus objectives, comme dans la photo documentaire et la publicité (qui sont d’ailleurs des catégories privilégiées en ce qui concerne la création de capitaux). 

 

SR : L’humour est très présent dans ton travail. Tu as un sens de l’ironie assez spectaculaire. Pourquoi est-ce si central dans tes œuvres? 

A.E. : Ma famille me rappelle toujours que c’est quelque chose de culturel pour nous : le shaka (la « blague » en Français) et le fait de ridiculiser constamment les autres sont des éléments très importants de la culture albanaise. Les gens qui n’ont pas beaucoup de raisons de rire sont souvent ceux qui sortent les meilleurs punchlines. En dehors de cela, c’est aussi très intentionnel chez moi. Les politiciens néo-fascistes qui blaguent sur Twitter sont évidemment très effrayants mais en même temps, je pense que le monde est un endroit assez triste et que le rire pourrait aider à une guérison collective : c’est un moyen de s’ouvrir à des conversations douloureuses. 

 

 

 

 

SR : Tu as travaillé sur un très large spectre de supports mais ces derniers temps il me semble que tu es revenue à la photographie. Comment expliques-tu cela ? 

A.E. : Je pense que cela fait vraiment partie des différentes vagues et phases qui se forment dans ma pratique artistique. Je suis très intéressé par la façon dont la culture visuelle et la photographie s’étendent et circulent de l’intérieur de l’écran jusque dans les réalités de nos vies. Mes photographies sont donc toujours en relation avec différents médiums comme l’installation ou la sculpture.

 

SR : En tant que membre d’une diaspora, tu dis que tu ne peux pas appartenir pleinement à tes deux groupes culturels. Tu décris d’ailleurs ton statut comme celui d’un « observateur en métaposition », peux-tu nous en dire d’avantage ? 

A.E. : Je suis sûr qu’il s’agit d’un phénomène mondial pour tous les migrants contraints de trouver leurs équilibres entre deux cultures. Vous devez trouver des vérités contrastées qui coexistent entre vos mondes et vos réalités de vie. Lorsque le récit de votre “pays d’accueil” exclut votre existence, ce malaise s’intensifie. L’analyse des différences entre les sphères culturelles est une constante. Même si cette expérience peut être troublante en raison des structures racistes, il y a quand même beaucoup d’avantages dans le fait d’avoir accès à deux cultures très différentes. L’ambiguïté et les vérités divergentes deviennent une banalité quotidienne. Les personnes qui n’ont pas vécu cette expérience sont parfois un peu trop obstinées dans leurs versions de la vérité. 

 

“Je pense que lorsque vous rencontrez une barrière et que cette barrière n’a pas de sens pour vous, vous devez la renverser.”

 

SR : Dans tes œuvres, tu prends parfois le rôle de médiateur en mettant en valeur les voix des minorités. Dans le projet Santa Boogie par exemple, tu as travaillé sur l’identité noire et queer. Remets-tu parfois en cause ta légitimité ? La collaboration transdisciplinaire est-elle une réponse possible ? 

A.E. : La remise en question de mon travail et de ma position est centrale et je suis très consciente des difficultés qui accompagnent les productions transculturelles. La théorie décoloniale s’est transformée en une ségrégation accrue de personnes qui auraient pourtant eu besoin les unes des autres pour s’allier, non pas pour effacer les différences mais au contraire pour les entendre et les faire exister. La persistance de la suprématie blanche correspond à ce moment de colère où nous nous trouvons actuellement. Lorsque vous lisez et écoutez certains des fondateurs de la théorie décoloniale comme Edward Saïd, il est clair que l’intention de leurs travaux était de surmonter les divisions sans occulter nos différences. C’est un processus constant qui, à mon avis, doit aussi parfois faire mal. Aucun d’entre nous ne veut vivre dans un monde où les noirs ne travaillent qu’avec des noirs et les musulmans qu’avec des musulmans. Comme tu le dis, la collaboration est une réponse. Travailler avec une multitude de personnes et faire se rencontrer leurs connaissances et leurs cultures est une chose, rendre ces conversations publiques et être ouvert à la critique en est une autre. C’est la raison pour laquelle, dans le cadre de la collaboration Tools for Conviviality avec mes amis de Dakar je suis constamment visible dans les vidéos. Et je sais pertinemment qu’on peut se demander “Mais qu’est-ce que cette fille bizarre au teint clair fait là-bas ?”. Il faut savoir faire preuve de transparence et d’écoute. Avec la montée actuelle du fascisme, la dernière chose dont nous avons besoin c’est de plus de ségrégation. Nous devons être capables de nous critiquer et d’accepter que nous ne pouvons représenter personne en dehors de nous-même, ce qui ne nous empêche pas de communiquer les uns avec les autres. 

 

 

SR : Les interconnexions et les hybridations de notre monde contemporain semblent te captiver. Pourquoi cela ? 

A.E. : Je pense que mon histoire personnelle est très liée aux grands problèmes auxquels notre société planétaire est confrontée à l’heure actuelle : extractivisme, déplacement, mouvement et rêves… La lutte des classes, des races, de sexes et leurs intersections. Au cours du siècle dernier, la technologie a tout transformé. Il est évident que nous sommes au milieu d’un changement tectonique. J’ai le sentiment de voir se produire dans mon environnement des choses qui ne se sont jamais produites auparavant : les Albanais font de la musique avec des gens qui vivent à Nairobi, les Turcs prononcent des mots jamaïcains dans leurs clips vidéo… L’hégémonie occidentale dans les sous- cultures a implosé et je suis curieuse de voir comment tout cela va structurer les réalités de nos vies.

 

 

SR : Dans le projet Zen for Hoejabi, tu présentes un hijab conceptualisé de différentes manières : ton travail fonctionne comme un miroir qui place les gens devant leurs préjugés et leurs fantasmes. Penses-tu qu’il y ait des chances pour que tes œuvres d’art modifient quelque chose de la pensée du spectateur ? 

A.E. : Je crois profondément au pouvoir de l’image et à la confrontation. Dans mon travail, je parle constamment des préjugés culturels. C’est parfois très fatiguant mais j’ai moi-même beaucoup appris. Et dans le court laps de temps de ma carrière, de nombreuses personnes se sont remises en question et ont grandi. De nombreuses politiques identitaires sont directement appliquées sur le corps des femmes : le Botox d’un côté, la Burka de l’autre… Et les femmes musulmanes sont considérées comme passives et sont exclues du discours technologique. Pour le travail vidéo que je viens d’effectuer avec l’incroyable collectif House of Tupamaras en Colombie, je me suis mise à faire des recherches sur les dangers de cette exclusion. Cela m’a amené à me poser la question suivante : comment l’externalisation de notre processus de décision s’est-elle accélérée à cause des algorithmes ? 

 

SR : Merci  Anna,  c’est la fin de l’interview ! Peux-tu nous faire part de tes projets présent et à venir ? 

A.E. : En ce moment j’ai deux expositions à Berlin : la KOW Gallery et à la Barbara Thumm Gallery ainsi que deux projets d’expositions et de performances avec la House of Tupamaras. Et je travaille aussi sur un livre avec Spector Books et C/O Berlin pour le projet Tools For Conviviality qui sera publié en janvier prochain et donnera lieu à une exposition personnelle.