« Backdrops »: les montagnes d’Hanane El Ouardani

Photographie: Hanane El Ouardani  –  Texte: Pauline Delfino

 

Un homme pose en habit traditionnel marocain devant un fond en tissu sur lequel est imprimé une montagne enneigée sous un ciel bleu. Il sourit face à l’objectif, l’air confiant. La disposition des éléments, le sourire de l’homme qui pose contre la montagne, lui confère une stature importante. La photo suggère qu’il vient d’accomplir une prouesse, peut être de gravir la montagne. Le portrait attribue à l’inconnu une posture noble, quasi statuesque, qui oblige celui qui regarde l’image à le considérer, à le reconnaître.

 

 

La série « Backdrops » de la photographe Hanane El Ouardani nous raconte une multitude d’histoires. Des Marocains de tous âges, des hommes principalement, posent pour la photographe. Jeunes et vieux, en djellaba ou en jean, ils abordent des postures originales et des regards expressifs. Ils surplombent riads, palais et colonnades avec un air fier et simple. 

La photographe néerlandaise d’origine marocaine joue avec les codes du portrait officiel. Récemment diplômée de la Royal Academy of Arts de La Haye, Hanane El Ouardani ré-utilise ces codes et en déplace le sens avec ses portraits réalisés au Maroc. Si on s’attend généralement à voir les emblèmes d’un grand homme qui pose en plan taille, les fonds qui sont mis en scène dans les photos de Hanane El Ouardani semblent au premier abord ne rien dire de ses modèles. Les hommes sont sortis de leur environnement naturel et deviennent les héros du monde créé ex nihilo en studio. Les photos ne racontent pas les récits documentaires suggérés par le style brut et peu stylisé des images. D’emblée, l’artificialité des toiles de fond nous donnent à voir un monde fictif, dans lequel la photographe fait évoluer ses modèles.

La série offre exclusivement des photos-portraits pris en studio. Les modèles sont les habitants du quartier de Marrakech Sidi Youssef Ben Ali. Hanane El Ouardani explique : “J’ai réalisé la série dans le cadre d’une recherche visuelle pour appuyer ma thèse. J’ai cherché à comprendre la nature du monde imaginaire créé par les photographes avec les “backdrops” des studios”.  

 

 

Les photos de la série « Backdrops » ne mettent pas en scène une forme de réalisme. Au contraire, la photographe dévoile le travail réalisé avant les images. On peut y lire clairement la construction des portraits. On l’imagine coller le papier peint, déplacer les chaises, demander au modèle de s’y installer. Le studio ne met pas en scène un univers qui se fait passer pour vrai. Les clichés ne dévoilent rien de la vie des hommes qui nous sont donnés à voir. Les modèles se glissent dans la peau de héros en s’immisçant dans un espace que le spectateur sait être fictionnel. Les hommes pris en photo sont dans un entre deux : le paysage derrière eux les soustrait à leur environnement, et pourtant ils ne quittent pas leurs habits de tous les jours. Ils ne jouent que temporairement, et ne se font jamais de véritables acteurs d’autres vies. Les portraits livrent une simple présence humaine. Celle offerte par les regards parfois méfiants ou distants pour certains, mais qui dévoilent toujours quelque chose d’eux mêmes, quelque chose d’universel, de simple et de nu.

Les photographies sont comme des compositions, des collages d’éléments à l’horizontale. Les couches d’images se superposent, jusqu’à atteindre le spectateur qui pénètre les photos par le regard du modèle. Contre le papier peint du studio s’ajoute un fond imprimé : montagnes, cascades, et paysages flamboyants. La parade du décor est mise à nu : les bouts de scotchs qui tiennent la toile sont encore apparents. Sur le fond, collé contre le mur, sont disposées une chaise ou une banquette, sur lesquelles les modèles prennent place. Finalement, ce sont aussi les vêtements et les expression des hommes qui nourrissent l’histoire fictive qui se crée avec les photos. Les habitants du quartier de Sidi Youssef Ben Ali deviennent les rois de somptueux palais, les héros d’aventures mythiques, les chefs de guerre de grandes contrées. Les couches superposées donnent sens aux images qui dévoilent toute la mise en place et la réalisation du travail de Hanane El Ouardani. Les détails se superposent sur la photo sans s’effacer les uns les autres. Les éléments décalés se contredisent parfois et renforcent l’aspect “collage” des photos. Le regard du spectateur doit associer les paysages fictifs des backdrops, le fond réel caché par les montagnes, les banquettes un peu vieillottes, les habits traditionnels comme ceux de la grande distribution et enfin les hommes.

Les modèles semblent oublier que le cadre les inscrit dans un extérieur contraint et feint. Ils s’approprient l’espace de la photo en regardant fixement l’appareil. Qu’ils soient doux ou durs, les regards sont forts et marquent la présence consciente des personnes prises en photo. Protégés par cet espace imaginaire, les modèles se confrontent à la caméra et s’offrent aux regards des spectateurs. Ils livrent finalement une part de leur intimité.

Hanane prend ses modèles en photo avec un Mamiya. L’appareil fabriqué dans les années 1950, n’est aujourd’hui plus produit ni vendu en série. L’écran de l’appareil est disposé à la verticale et oblige la photographe à regarder vers le bas. Ne pas avoir à soutenir le regard des modèles facilite son travail. Selon elle, ils ne se sentent pas observés : “J’ai remarqué que c’était beaucoup plus confortable pour eux, comme je ne les regarde pas. La plupart du temps, je vois qu’ils deviennent de plus en plus confiants avec leurs poses. J’ai même vu un homme mordre ses lèvres à un moment”.

Hanane n’a pas de modèle fétiche. Les gens choisis pour cette série ont été rencontrés dans la rue à Marrakech. Pour elle, ils ont tous quelque chose de particulier, un regard qui lui a parlé. Avec ses photos, Hanane s’interroge sur le Maghreb en tant que femme photographe. Avec la proximité créée entre elle et ses modèles, la photographe pénètre une intimité masculine à la fois triviale et mystérieuse. Les hommes devant l’objectif ne sont plus seulement perçus au travers du statut de père, de mari, de frère. C’est ce statut auquel ils sont traditionnellement associés dans la société marocaine qui comprend les individus collectivement, et d’abord dans la communauté familiale. Les hommes qui posent seuls sont individualisés par la caméra. Rendus étrangers à l’environnement de leur vie quotidienne et commune, ils se dévoilent plus personnellement. Finalement, il y a autant d’expressions qu’il y a d’hommes qui posent. Tout en les mettant dans un milieu inconnu et imaginaire, Hanane les découvre et partage les regards sincères de leurs visages nus. 

 

 

 

“Récemment, on m’a beaucoup demandé pourquoi je prenais principalement des hommes en photo. Au cours de mon travail, j’ai compris à quel point il était important d’observer l’identité masculine du point de vue féminin. La plupart des hommes que j’ai pris en photo viennent du Maghreb ou du Moyen-Orient. Aujourd’hui, on parle presque uniquement des sociétés arabes et de l’Islam dans leur rapport aux femmes. On ne se demande pas comment ces sociétés affectent les hommes. Pour qu’on puisse questionner certaines fausses idées sur la masculinité, je pense qu’il est très important que les femmes documentent ça aussi.”

 

 

Néanmoins, la réalisation de la série est aussi une mise à l’épreuve de la féminité et de sa légitimité à réaliser un travail artistique au Maghreb. La photographe en tant que sujet est impliquée dans l’espace où elle réalise ses photos. Après avoir shooté la série dans le studio de son ami, la photographe décide de filmer en extérieur. “C’est à ce moment qu’un policier m’a interpellée. Il m’a demandé pourquoi je prenais des photos à cet endroit. Au début, il ne croyait pas que j’étais marocaine. J’ai dû lui montrer mes papiers et ma carte d’étudiante. Finalement, j’ai dû payer 500 dirhams, sans quoi il aurait juste détruit tout mon matériel photo. C’est saisissant pour moi de revenir sur cette histoire. En tant que femme, c’est déjà assez difficile d’approcher les gens avec une caméra. Être traitée comme ça, sans avoir fait aucun mal à personne, et sans que l’on comprenne vraiment ce que je faisais a été marquant pour moi. A ce moment là, j’ai pris la mesure de ma liberté (en tant que femme photographe en Europe, ndlr). Au Pays-Bas, l’espace public n’appartient à personne. On a le droit de prendre des photos n’importe où et de n’importe qui. Être au Maroc sans être reconnue comme faisant partie de la communauté, alors même que mes deux parents sont Marocains, a rendu les choses bien plus compliquées. L’espace dans lequel j’ai réalisé cette série m’a confronté à ma position je pense. Plus précisément, ce n’était pas l’espace où j’ai réalisé les photos mais ce moment en particulier qui était révélateur.

La série de Hanane est riche et belle des visages et des regards qui s’offrent à sa caméra et des paysages qui nourrissent l’imaginaire. En affichant les conventions qui servent à créer les photos, les images nous offrent deux niveaux de lecture : l’histoire qu’on imagine en associant les différents éléments des photos-collages et l’histoire de la réalisation des photos, celle de Hanane. Avec son appareil, la photographe s’immisce dans de multiples intimités masculines qu’elle traduit avec respect. Tout en étant des inconnus, les hommes qui posent apparaissent à la fois comme des héros et comme des amis. Hanane représente ces hommes avec sincérité sans que leurs histoires ne nous soient jamais dévoilées. Les modèles sont protégés derrière ces “toiles de fond” qui nous racontent des récits imaginaires d’exploits, de richesse, de gloire. Pourtant, tout en sachant si peu d’eux, l’authenticité du lien qui s’établit entre la caméra de la photographe et ses modèles nous dévoile une part d’intimité qui n’a besoin ni d’apparats ni de mots pour s’exprimer. C’est un dévoilement d’autant plus précieux qu’il n’est qu’humain.