Conversation: Alicia Mersy, décoloniser le regard (2020)

09.11.2020

Conversation: Alicia Mersy, décoloniser le regard (2020)

Courtesy Alicia Mersy

 

Ouvrir des espaces de résistance, de partage, de spiritualité et de résilience, tel est le dessein d’Alicia Mersy, artiste canadienne d’origine franco-libanaise vivant et travaillant à New-York. 

 

 

Entretien Pauline Delfino 

 

 

Après avoir étudié les sciences politiques à Montréal, Alicia Mersy part en Israël/Palestine pour documenter la vie de ses habitants. Son objectif premier : faire connaître et reconnaître le vécu des groupes ethniques marginalisés dans cette région du monde. Aux travers de ces rencontres, Alicia Mersy s’attache à créer  des conversations communes rassemblant et unissant le champ d’expériences de ceux qui, traditionnellement, sont exclus de l’espace médiatique. 

Après s’être installée à New-York, elle continue à utiliser la caméra et enrichit son travail grâce à l’utilisation d’outils numériques. Sur son site ainsi que sur d’autres plateformes d’online therapy, l’artiste cherche à connecter virtuellement les individus, aussi bien entre eux qu’avec eux-mêmes. À rebours d’une pratique des réseaux sociaux qui nous éloigne les uns des autres, Alicia Mersy conçoit des espaces virtuels d’expression, d’écoute et de compréhension où chacun est libre de raconter son histoire et de partager une spiritualité universelle. 

Ses œuvres ont été exposées au musée de Tel Aviv en Israël en 2016, à l’Institut d’Art contemporain de Londres en 2017, Musée Migros d’art contemporain à Zurich et Abrons Arts Center de New-York en 2019.

 

 

Après des études de Sciences politiques à Montréal, tu t’es dirigée vers un Master à la Central Saint Martins College of Art and Design de Londres : Pourquoi t’es-tu redirigée vers les Beaux-Arts et comment ton travail artistique a t-il été imprégné par cette double formation ?

 

J’ai commencé par étudier la politique à l’université et je me suis spécialisée dans le Monde Arabe parce que je voulais comprendre et faire la paix avec mes origines. Puis j’ai réalisé que je ne voulais pas être enfermée dans un univers académique. Je voulais apprendre au contact des gens sur le terrain. J’ai donc acheté un caméscope et j’ai commencé à filmer mes amis et mes connaissances musulmanes et juives : je leur demandais, par exemple, de m’expliquer le conflit israélo-palestinien. Après quoi, je suis partie en Palestine pour documenter les manifestations de Bil’in en Cisjordanie. C’est là que j’ai réalisé que je voulais étudier l’art et apprendre à faire des films. 

 

 

Tu revendiques un art représentant honnêtement les individus. Comment s’insère ton histoire personnelle dans ton travail ? 

Je ne représente personne. Les gens se représentent eux-mêmes, ils existent, ils ont leur propre voix. Mon travail est simplement un contenant dans lequel interviennent ceux qui veulent s’exprimer et proposer des perspectives individuelles afin de faire évoluer notre sagesse collective. En mettant en valeur les vécus individuels, je veux leur donner du pouvoir. Par l’écoute de leurs voix et le partage de leurs visions et de leurs expériences, je veux dévoiler l’intersectionnalité de nos identités, de nos traditions, de notre besoin de justice et de guérison… C’est en découvrant les autres que j’ai découvert qui j’étais et qui je voulais être. 

“J’ai demandé à un ami designer de m’aider”

 

Ta plateforme internet est très innovante : différents médias y sont regroupés et créent ensemble une atmosphère immersive. Comment imagines-tu les réactions de ton audience lorsqu’elle arrive sur ton site ? 

Je voulais que mon site soit comme une œuvre d’art pour changer des sites internet type portfolio. J’ai demandé à un ami designer de m’aider : ensemble, nous avons créé un espace nourrit par le cosmos, la beauté des âmes et ces petites choses du quotidien qui m’inspirent et me calment.

Dans de nombreuses œuvres, tu revendiques la possibilité d’une renaissance de la spiritualité dans notre monde moderne. Ton public est-il sensible à cette dimension de ton travail ? As-tu reçu des témoignages de personnes touchées par cet appel à la spiritualité et à l’introspection ?

Je ressens une joie immense lorsqu’on m’envoie des photos de WINGS OF ENCOURAGEMENT BRASS (créé en 2019, N.D.L.R.) à côté d’un miroir de salle de bain ou sur un mur au dessus d’un lit. WINGS OF ENCOURAGEMENT BRASS est inspiré d’une leçon que j’ai reçue à Tel Aviv dans un magasin de téléphonie mobile géré par des Erythréens, lorsque je vivais en Israël/Palestine. J’ai décidé d’imprimer ces mots sur un papier de couleur A4 puis d’en faire une plaque commémorative et d’inclure cette pièce dans chaque exposition à laquelle je participe. Au moment même où je fais cette interview, un ami vient de m’envoyer : “J’ai visité un appartement à Brooklyn, WINGS OF ENCOURAGEMENT BRASS est accroché sur le frigo”. Meilleur texto. 

Nombre de tes pièces ont pour objet la résistance interne à une répression externe. Au sujet de ton installation WISDOM FERTILIZER réalisé en 2019, tu as dit qu’elle devait nous aider à nous souvenir de notre force intérieure et de notre capacité de résilience. Peux-tu nous parler plus amplement de cette œuvre? 

Quand j’ai réalisé WISDOM FERTILIZER, j’étais enceinte de mon fils, pleine d’énergie de guérison. Je souhaitais comprendre comment notre passé et nos conditions de vie nourrissent nos peurs. Je voulais parvenir à me comprendre profondément, en partant de l’intérieur. Alors j’ai créé mon propre therapeutic tutorial : un rappel, un espace, auquel je pouvais me référer quand je me sentais triste ou désemparée. Maintenant c’est un atelier de réalisation que je propose aux autres. Je leur donne les outils pour qu’ils puissent créer leur propre rituel de guérison avec la création d’une vidéo. Elle doit rappeler à chacun sa beauté intérieure et sa propre puissance. 

La résistance illustrée dans ton travail artistique est une réalité dans ton parcours et ta formation : tu as pris part à l’organisation Active Vision lors de ton séjour en Israël/Palestine pour travailler avec de jeunes réfugiés africains. Quelle était ta relation avec le Moyen-Orient avant ce voyage et comment as-tu vécu ce séjour en n’étant pas toi-même Israélienne ou Palestinienne ?

Mon père est libanais mais je ne l’ai pas connu. J’ai compris progressivement que je cherchais, à travers mon travail, à faire la paix avec mon père et avec moi-même. À 20 ans, j’ai décidé de partir en Israël/Palestine pour être activiste et documenter l’occupation. À ce moment-là de ma vie, j’étais aussi à fond dans l’étude de la spiritualité juive et je voulais savoir s’il existait de “bons Israéliens” qui étaient contre l’occupation. Un ami m’a présenté aux membres d’Active Vision qui se battaient à l’époque contre la destruction des villages bédouins dans le désert du Négev et la déportation des demandeurs d’asile africains. C’est avec eux que j’ai commencé à travailler. 

 

Courtesy Alicia Mersy

 

Dans NOT WHITE NOT JEWISH (2016), filmé dans un salon de beauté à Tel Aviv géré par une réfugiée soudanaise, tu écoutes des Éthiopiens juifs parler d’Israël et des Ashkénazes. Dans DON’T BELIEVE IN COLOR, BELIEVE IN BUSINESS (2016), tu interviewes un demandeur d’asile érythréen. Pourquoi as-tu choisi de documenter les différentes communautés des résidents et des réfugiés en Israël ? Considères-tu ce travail de documentation comme une forme de résistance active à la politique du pays? 

Exactement. Mon travail à Tel Aviv m’a aidé  à comprendre les injustices sociales et politiques du pays. J’avais envie d’entendre l’opinion de la communauté soudanaise, érythréenne et éthiopienne sur Israël et les Israéliens. D’abord, j’ai décidé que chaque matin, je passerai par la station centrale de Tel Aviv pour me faire des amis et pour les filmer. Par la suite, je suis rentrée dans un salon de beauté et j’ai rencontré la propriétaire, Fatimeh. Je lui ai demandé si je pouvais passer du temps dans son salon, écouter les conversations des femmes et documenter leurs histoires, leurs enseignements. Je suis aussi restée avec les gérants soudanais d’un magasin de téléphone. Je voulais qu’ils me racontent leur vécu et l’histoire de leurs immigrations en Israël. 

Décoloniser son regard et décoloniser l’art, est-ce aussi une forme de résistance active? 

Lorsqu’on sort du corps de notre mère, on intègre un monde où règne en maître le jugement. On apprend à se protéger, à se cacher. On a peur que l’autre perçoive que l’on n’est pas celui qu’on prétend être. Décoloniser son regard devrait être enseigné à l’école élémentaire. Décoloniser son regard, c’est étudier son histoire, ses origines, c’est s’asseoir avec les autres pour écouter et comprendre leurs traumatismes pour guérir et se guérir et renaître encore et toujours.

 

“C’est se réveiller le matin et se dire : tout est spécial, spécifique, unique… parce que je suis en vie.”

 

Tes pièces ont souvent pour objectif de subvertir des éléments basiques de la vie quotidienne et d’y injecter une forme de sagesse et de connaissance de soi, je pense notamment à HYPNOSIS MASSAGE CHAIR (2019) et AURIC OASIS LOUNGE (2019). Cette spiritualité rejoint le combat contre la promotion capitaliste du self-care en revendiquant une vie intérieure plus profonde. Comment pouvons-distinguer la véritable spiritualité du self-care ? 

La vraie spiritualité ne peut advenir que lorsqu’on a plus peur du regard des autres. C’est le moment où l’on devient qui on est. Je n’ai rencontré qu’une seule personne comme ça dans ma vie. La vraie spiritualité, c’est de faire tomber le masque. C’est d’envoyer un email à celui qu’on a blessé pour lui demander pardon. C’est s’asseoir pour boire un thé et écouter ce qu’une autre personne a à nous dire, sans penser à ce que l’on doit faire, aux tâches du quotidien. C’est prendre conscience de son ego. Comprendre les limites des autres, les laisser parler, les accepter même s’ils ne partagent pas nos croyances. C’est trouver ce qui nous fait nous sentir bien et le répéter chaque jour. C’est oublier et désapprendre, grandir, servir les autres, rechercher ce dont on a besoin. C’est se réveiller le matin et se dire : tout est spécial, spécifique, unique… parce que je suis en vie. 

 

FEAR EATS THE SOUL (2017) est un des nombreux services virtuels que tu as créé. La vidéo, très inspirée par l’esthétique d’Internet, rappelle au spectateur l’importance de « calmer » son ego. Le monde digital étant perçu comme générateur d’ego boost et  d’anxiété sociale, tu imagines un module virtuel faisant la promotion du self-care. Est-ce que tu penses qu’à terme l’usage du digital est viable pour les humains et leurs santés mentales ? As-tu pensé à créer une plateforme virtuelle promouvant l’exercice de la libre spiritualité?

Lorsque j’ai réellement compris ce que voulait dire « calmer » son ego, ma vie est devenue beaucoup plus douce. Alors j’ai décidé d’en parler dans mon travail. Le digital et les réseaux sociaux peuvent être dangereux si on les utilise mal. On croit qu’ils nous rapprochent, mais les réseaux peuvent vite nous éloigner les uns des autres. Pour atteindre un réel contentement, il faut se libérer du temps et vivre dans le présent. Les réseaux sociaux, c’est l’opposé du moment présent ! Lorsqu’on scroll notre feed, nous n’avons plus aucun contrôle sur les images que l’on reçoit. C’est un espace de distraction infinie et de comparaison. Toutes ces informations sont des énergies qui peuvent nous nourrir autant qu’elles peuvent nous faire du mal. Exactement comme quand nous sommes affectés par la bienveillance d’un sourire ou par le mépris d’un regard noir, les images des réseaux nous affectent directement. Aujourd’hui, je travaille sur une plateforme online qui propose des thérapies gratuites pour décoloniser le monde et aligner les communautés sur la loi cosmique. Les guérisseurs, les thérapeutes, les mentors et les sages avec qui je choisis de travailler promeuvent tous la manifestation et la joie. Ils offrent des outils pour renouveler les perspectives sur la vie et y introduire l’abondance et la beauté par l’appropriation du présent. J’aimerais que le monde ait accès à ces guérisseurs et à leur sagesse, parce que ces conversations thérapeutiques peuvent nous unir et guérir véritablement nos corps et nos esprits.