Alice Pfeiffer: Faut-il arrêter les fashion weeks?

23.09.2019

Alice Pfeiffer: Faut-il arrêter les fashion weeks?

 

Texte: Alice Pfeiffer – Photographie: Aurora Troise pour Soleil Rouge

 

En ce premier jour de fashion week parisienne, un moment aussi insignifiant qu’angoissant m’attend.  Sur Facebook, l’option “souvenirs” me fait du gringue. Et là, comme à chaque saison, je réalise qu’année après année, je me trouve au même endroit en train d’assister à peu près au même défilé, à la même heure, le tout ponctué des même tweets (“c’est affreux, j’adore”), depuis déjà bien trop longtemps.

Mais ce sentiment de ronde commence à me donner le tournis, tant l’accélération est palpable. J’ai 34 ans, cela fait 10 ans que je suis journaliste de mode et j’ai assisté à un système muter radicalement. Je suis sortie de l’université en plein krach boursier, les journaux se grattaient la tête devant l’arrivée de la presse en ligne et encore plus devant les bloggeurs, et j’avais encore un compte Myspace. La mode était aux rockers chic d’Hedi Slimane et les Blackberries étaient le comble de la modernité.

Mais voilà qu’entre temps, la technologie et la médiation de notre image ont créé un climat d’hyper-visibilité et d’hyper-rapidité, comme jamais dans l’histoire. Chose que les marques de fast fashion comme les groupes de luxe ont bien compris: si la génération actuelle semble prête à consommer aussi vite qu’elle like, le rythme de production doit suivre. Aujourd’hui, les fashion weeks durent – comme leur nom ne l’indique pas –  près de 10 jours chacune, avec une dizaine de shows quotidiens et au moins autant de présentations parallèles. Ajoutez à cela le prêt-à-porter masculin, la semaine de la haute couture, mais aussi les pré-collections, les collections croisière, les drops, les pop ups, les collaborations.

Si cette liste vous semble vertigineuse, elle l’est visiblement encore plus pour Virgil Abloh, à la tête de Off/White et de la ligne masculine de Louis Vuitton, qui s’est récemment vu contraint de prendre trois mois de congé ferme pour épuisement. On parle de “fashion fatigue”, un épuisement du système, tout particulièrement chez ses acteurs à l’intérieur. Parmi eux, on trouve également, Demna Gvasalia, qui annonce qu’il quitte la marque cultissime qu’il a fondé, Vetements, également ce mois-ci.

Et de mon côté, j’ai l’impression d’assister à la fin d’une vague de consommation poussée à l’absurde, et ce à pertes et fracas. On crie au génie devant des Crocs à talons ou un main-sac poubelle (et ce à prix d’or), et en parallèle, des t-shirts à l’inscription “Feminist” sont fabriqués par des gamines à l’autre bout du monde pour quelques centimes. Sans oublier le fait que l’industrie est une des plus polluantes au monde. Elle produit 20% des eaux usées et 10% des émissions de carbone à travers le monde; selon un rapport des Nations Unis, 7500 litres d’eau sont nécessaires à la fabrication d ‘un jean (autant qu’un être humain boit en moyenne en 7 ans).

 Alors que faire? Arrêter les fashion weeks? C’est le choix qu’a fait la ville de Stockholm. Pourtant, je continue de penser que la mode occupe une place fantasmatique importante dans la société, et est dotée de pouvoirs clairs. Malgré tous ses défauts, cette industrie du rêve est un lieu de mise en lumière, de visibilisation, qui a la force de donner un cachet luxueux à un individu (et donc permettre l’évolution d’un statut social impensable dans la bourgeoisie traditionnelle).

Comment conserver la part de rêve, de théâtralité, de too much, où l’on entend des phrases quasi poétiques comme “tu te rends pas compte, il a crée une ligne de vêtements qui n’existent pas” – tout en échappant au système pyramidal et carnivore actuel? Le tout, de façon responsable, subversive, critique et intersectionnelle. Comment célébrer le corps et son apparat, sans reproduire un système élitiste ? Comment ne pas faire rimer frivolité avec inconscience?

Je n’ai pas de réponse, mais j’ai le ferme l’espoir qu’on est plus d’un à espérer que les choses changent. À bon entendeur.se…