Aladdine3000, l’artisanat digital made in Lausanne

02.03.2020

Aladdine3000, l’artisanat digital made in Lausanne

 

Conversation avec Ali-Eddine Abdelkhalek alias Aladdine 3000. Le suisse travaille l’image depuis sa sortie de l’ECAL à Lausanne en 2013. Depuis il a dirigé le collectif Faubourg823 et est membre du studio de design EUROSTANDARD. Ali-Eddine touche au clip, au design graphique, à la video-live et à la mode. L’artiste et designer nous a raconté la politisation progressive de sa pratique et son rapport à l’enseignement volontairement décalé. On a aussi parlé d’accès à la culture, du rôle pédagogique d’Internet et de pourquoi les arabes sont à la mode. 

 

Interview Marouane Bakhti – Photographie Aurora Troise pour Soleil Rouge 

 

 

 

Si tu peux juste expliquer qui tu es et ce que tu fais ? Aussi, d’où vient ce nom Aladdine3000 ? 

Je suis artiste et designer. Moi à la base je suis diplômé d’une école d’art avec une formation un peu nerdy comme ça. Media et interaction design, c’est un peu tout ce qui est design sur écran. Après, j’étais un peu blasé de faire des sites web quand je suis sorti de l’école. J’avais envie de faire des projets plus expérimentales, plus arty. Sinon Aladdine c’est mon prénom tout simplement, il a été modifié en Ali-Eddine pour la Suisse, pour faire bien je pense (rires). Et puis 3000, c’est un terme générique qui représente un truc un peu futuriste comme ça. 

 

Dans la présentation du collectif de designer Faubourg823 dont tu assures la direction artistique et la partie design graphique, vous parlez du faubourg, de la banlieue, de la périphérie comme point d’ancrage. Tu peux nous parler de tes inspirations ? De qui tu te sens proche artistiquement aujourd’hui ?

Dans des choses assez immédiates, les gens qui m’entourent, mon background lié à mes origines. Je sais pas… J’aime vraiment ce que fais Telfar par exemple. Je me sens proche des gens pour qui j’ai travaillé aussi, comme Soraya Lutangu alias Bonaventure, pour qui j’ai fait des visuels, un clip, et un maillot de foot pour la sortie de son EP (Mentor). Il y a le réalisateur suisso-algérien Karim Sayad, qui a fait des films axé sur l’Algérie. D’ailleurs c’est vraiment ce genre de rencontres personnelles ou professionnelles qui ont amené une politisation progressive dans ce que je fait. 

 

 

 

D’ailleurs chez Faubourg823 on remarque des citations à l’identité maghrébine en France avec notamment ce jeu de mots ingénieux SalARTbe qui apparait. La réutilisation de ce terme dégradant ça signifie quoi plus précisément pour toi ?

Pour SalARTbe c’est une collab. Faubourg823 c’est le nom du site et du collectif. 823 c’est ce qu’on retrouvait sur les sapes, un raccourci pour HBC dans l’alphabet qui correspond à Haram Boys Club, un blase qu’on s’est trouvé avec une équipe de copains. C’est le premier projet de vêtements, même si maintenant je l’ai plus ou moins quitté. Je travaille sur un nouveau projet de vêtements qui fait plus sens avec mon état d’esprit actuel. On a commencé à 2015 et jusque aujourd’hui on faisait des sapes qui nous plaisait, sans impératif de saisons. Mais pour moi et mon ami Kadima ça manquait un peu de fond, on a commencé quelque chose de nouveau. SalARTbe c’est un collectif qui fait un focus sur des artistes de la diaspora nord africaine en Europe, ça été pensé par Yasmeen Hamdan qui habite Genève. Ils organisent des évènements culturels et produisent des vêtements pour accompagner leur démarche. 

 

 

Quand on retrace un peu ta production, on constate une sorte de virage en effet, un discours apparait. C’est quoi ce nouvel état d’esprit dont tu parles ? 

Un peu plus politique, conscient ? Quelque chose comme ça ? Faire des choses pour nous… C’est un projet qui s’inscrit dans une démarche coloniale… Il y a déjà ça en francophonie, à Paris par exemple, les gens ils se baladent aisément dans les rues en djellaba et en boubou tu vois. En Suisse c’est déjà bien moins courant, je mets une chéchia dans le bus, on va me mater (rires). L’idée maintenant c’est de faire des sapes, avec des formes qui évoquent les vêtements traditionnels africains, dans son ensemble. Immédiatement c’est politique. On a fait par exemple un pull avec le logo Western Union, on l’a modifié, on a fait African Union. Il y a un statement en fait derrière. Pourquoi une entreprise américaine s’occupe des transferts de fond de la diaspora vers le continent ? Et se met des pourcentages incroyables dans la poche ? Rien que là déjà, on fait une critique. C’est mon nouvel état d’esprit avec mon collègue, et c’est dû à diverses expériences qu’on a vécu avec insistance. 

 

En tant que designer et artiste tu penses quoi de l’effet de mode actuel autour « de la culture maghrébine » dans les médias et le monde de l’art ? Ça te parait positif ou superficiel ? 

C’est une bonne question. Je pense qu’il y a un espèce d’effet mode, mais si les gens ont les même envies au même moment ça doit avoir un sens. La nouvelle proximité qu’on a avec les médias, Instagram etc, ça joue. Il y a une forme d’émulation, mais ça vient peut être d’une envie latente aussi, qui était déjà là, une envie de se représenter. J’ai pas l’impression que ça va se tarir, ça évoluera différemment surement. Personnellement, j’ai une conscience plus identitaire qui se dégage. J’ai de plus en plus envie de faire de la vidéo aussi, avec du matériel que je ramène du bled chaque année par exemple. C’est un effet d’émulation globale.

 

 

 

Tu sembles t’inclure dans des projets qui ont une éthique marquée. EUROSTANDARD le studio dont tu fais parti à notamment travailler sur le design du festival les Urbaines à Lausanne. C’était un festival gratuit avec une programmation audacieuse. Rendre accessible la culture, ouvrir des portes c’est quelque chose que tu aimes faire ?

Avec le studio EUROSTANDARD, je gère plus ce qui est sur écran, et mes deux collègues ce qui est papier. Le festival des Urbaines c’est un peu une institution à Lausanne, ils doivent être entre la 24ème et la 25ème édition. On a fait l’identité visuelle durant les trois dernières années. Leur politique c’est de rester gratuit. Tu ne paies pas de ticket pour voir des performances, des DJ sets, des lives, des expositions. C’est vachement bien de rendre le truc accessible comme ça. C’est possible aussi en Suisse parce qu’il y a un budget pour la culture mine de rien. Il y des contre-exemples hein, comme le Montreux Jazz Festival tu vois (rires). T’as une night à 100 francs, pour voir un seul artiste que tu connais, tu vas jamais y aller. Même si t’as envie de découvrir, que t’es curieux, tu vas pas dépenser 120 balles pour être sûr d’aimer un concert sur trois. Vu que c’est gratuit les Urbaines, tu te poses même pas la question, tu rentres dans les trucs, tu découvres pas mal de chose. Ça attire aussi les gens moins motivés pour ce genre d’événements à voir des nouvelles choses. Ils ont rien à perdre en soit. 

 

 

Tu mets aussi un vrai accent sur les propositions numériques, la création de plateformes virtuelles. Tu te présentes comme un créatif qui « travaille et vit sur internet ». Tu peux nous parler de ton rapport personnel au digital ?

Je sais pas quel âge tu as mais moi j’ai 30 ans ! (rires) J’ai comme l’impression que ma génération, un peu avant, et un peu après, on a vécu sans connexion internet et smartphone au début, et de façon assez rapide il y eu la découverte de tout ça. C’est avec notre génération que c’est arrivé. Je me rappelle des premiers modems, que t’allumes et qui chantent pour te connecter à Internet. Le truc il fait « krrrkrrr » avec ses 28 kilobits par seconde. Après « vit et travaille sur Internet » c’est un peu un gimmick mais j’y passe beaucoup de temps. J’ai un peu deux éducations quoi. Celle que tu reçois à l’université machin et puis tout ce que tu as pu apprendre comme tricks ou comme techniques sur Internet. J’ai appris tellement avec les tutoriaux et les forums. Je code, je fais de la vidéo, du graphisme, de la sérigraphie, donc j’y trouve des solutions pour tout. Ce qui est génial, c’est que si t’as un problème, quelqu’un l’a déjà eu quelque part avant toi, à un moment. 

 

 

Tu enseignes aujourd’hui à l’ERACOM à Lausanne et à l’ECAL en Suisse, quand on sait comment les écoles d’art sont accusés de formatage, former des jeunes créatifs ça signifie quoi pour toi ?

Euh… Je pensais à GTO (Great Teacher Onizuka, manga sur un professeur aux pratiques inhabituelles NDLR) (rires). J’ai jamais été très bon avec les professeurs… c’est peut être le mektoub qui m’a renvoyer l’ascenseur. J’essaie d’être super transparent avec les étudiants. J’enseigne dans deux écoles différentes. J’ai une classe à l’ECAL, c’est des gymnasiens c’est l’équivalent des lycéens. Donc certains sont motivés et d’autres moins, ils freeride le cours et c’est la vie. A l’ERACOM, c’est une école de formation professionnelle de designer, d’avantage comme tu l’entends dans ta question. J’essaie de faire des cours à projet, avec une part d’input à eux. C’est difficile mais une fois par semestre, je leur donne un cours où leurs projets seront utilisés dans un contexte réel (expo, mandats…). Créer un projet qui va avoir une vie propre, c’est important pour ne pas réaliser uniquement un projet étudiant qui reste sur ton disque dur. Spécifiquement, en design écran ou interaction design où les rendus des projets sont numériques. Je crois que pour être un « bon enseignant » (rires) il faut pas faire du 100%. Progressivement t’es plus pertinent dans ce que tu enseignes, tu vas rester à raconter ce que tu as appris au moment de ta formation ou quand tu pratiquais. T’es bon pour la casse après, les étudiants rien qu’en étant jeune ils en savent déjà plus que toi. 

 

C’est quoi tes prochains projets ?

J’ai ce projet de vêtements dont j’ai parlé. Il s’appelle Article 15 et avec Kadima on veut vraiment le maximiser cette année. Je continue de donner des cours, je cherche à faire plus de video et de video-lives pour des shows. Et peut être quelque chose qu’on pourra même appeler « film ». C’est peut être un grand mot, mais oui, des courts métrages. Je veux vraiment me concentrer sur des projets qui viennent de moi.