À New-York, zoom sur l’artiste chinoise Zhang Tianyi

23.01.2020

À New-York, zoom sur l’artiste chinoise Zhang Tianyi

 

 

Diplômée du département de photographie de la Central Academy of Fine Arts de Beijing et du Maryland Institute College of the Arts, Zhang Tianyi est une artiste hybride, prise entre deux mondes. Pluridisciplinaire, ses oeuvres mêlent ensemble la performance, la vidéo, l’installation et la photographie. Au centre de ses préoccupations : la porosité entre pédagogie et endoctrinement, les pressions culturelles et les jeux de pouvoirs médiatiques qu’elle distille avec humour et sensibilité dans un univers à l’esthétique très high-tech. Nous avons rencontré Zhang au Elijah Wheat Showroom de Brooklyn, à l’occasion de sa dernière exposition, 99 Agreements

 

Photographie Jalis2019 – Entretien Victoire Pallard

 

Salut Zhang ! Tu pourrais te présenter en quelques mots ?

Je m’appelle Zhang Tianyi, je suis née et j’ai grandi en Chine. En ce moment je vis à New York, et du plus loin que je me souvienne j’ai toujours aimé l’Art et j’ai toujours eu une pratique artistique. 

 

Dans ta première série de vidéos, Several happy experiences (2016), tu as questionné la vacuité et le passage du temps à travers plusieurs médiums : un miroir immobile dans la rue, un trajet en métro, l’ouverture répétée d’un fichier vide et sans titre sur ordinateur… Qu’est-ce que tu voulais exprimer à travers ces expérimentations ? 

Ces vidéos représentent pour la plupart mes réflexions et mes réactions face aux comportements habituels des personnes qui m’entourent. Je les ai pensé comme un genre de carnet à dessin, à la manière des illustrateurs qui dessinent toujours des petites choses dans leur vie quotidienne, que ce soit des inspirations, des exercices créatifs ou pour simplement des dessins pour passer le temps. Pour moi, c’est comme un journal, et je regarde souvent à nouveau ces petits travaux pour me rappeler mes pensées et mes états d’âme de l’époque. Par exemple, quand j’étais dans le métro, je pensais à la discipline traditionnelle chinoise : se tenir droit comme un i, s’asseoir de tel façon,  toujours se redresser. Donc quand je suis dans un espace public, j’agis de manière disciplinée. Cette série est aussi comme un collection que je continue l’alimenter et qui, plus tard, donnera encore sûrement lieu à d’autres vidéos. Certaines constitueront les inspirations et les expérimentations d’œuvres à venir, et d’autres seront comme les enregistrements de mon cheminement de pensée.  Elles me permettent, entre autre, de réfléchir continuellement et de rester sensible à mon environnent. 

 

 

« J’ai passé mon enfance dans un village isolée au service du gouvernement, dans une ambiance communautaire très socialiste. »

 

La technologie est très présente dans ton travail : tu mets en scène dans écrans de télévision, des ordinateurs, des Iphones, tu pratiques le selfie, et ton médium de prédilection c’est la vidéo. L’ensemble crée un grand jeu de réflexions des différentes technologies entre elles. Où est la place de l’artiste dans tout ça ? 

Les images et leurs données qui circulent sur les réseaux informatiques, la manière dont les gens communiquent et leurs comportements à l’ère médiatique sont les points de départ de mes créations. Toutes mes œuvres sont créées selon des angles différents mais elles s’agencent toutes autour de ce noyau là. J’ai passé mon enfance dans un village isolée au service du gouvernement, dans une ambiance communautaire très socialiste. En comparaison à ce qu’on peut trouver en ville, les objets électroniques mis à disposition là-bas étaient assez arriérés. J’ai vu la communauté et les relations entre les gens changer en réaction aux évolutions technologiques.  Avec l’apparition des nouveaux centres de travail, les gens ont peu à peu abandonné les vieux immeubles de bureaux vides, les clubs collectifs et les anciens halls d’exposition. Ensuite, je suis partie dans d’autres villes chinoises et dans d’autres pays où j’ai pu voir des phénomènes semblables, ainsi que d’autres formes de manifestations culturelles.  J’ai réfléchis à ce nouveau genre de pression culturelle, d’attente et d’identification que les gens ont eu dû subir suite à tous ces grands changements causés par le progrès, et je veux y répondre de manière critique à travers mes créations. 

 

 

 

Ton installation Let’s clap (2017) se présente comme une mosaïque de vidéos dans lesquelles de nombreux inconnus applaudissent devant une caméra uniquement parce que tu leur as demandé de le faire, simplement parce que tu es une artiste. Est-ce que la majorité d’entre eux ont accepté de le faire spontanément et qu’est-ce que ça raconte de la société chinoise ? 

La majorité du matériel vidéo de cette œuvre a été tournée dans ma ville d’origine, Hunan. J’ai demandé au passant de m’applaudir et, comme tu peux l’imaginer, il y en a beaucoup qui n’ont pas voulu. Mais il y a aussi eu un petit nombre de facteurs qui ont encouragé les gens à vouloir participer au tournage, par exemple si une seule personne présente dans la foule veut en faire partie, les gens autour sont toujours beaucoup plus partants par la suite. J’ai montré le processus de création des vidéos en enregistrant les comportements pendant les différentes étapes du projet en incluant mes instructions et la réponse des participants. En fait, face à la soudaineté de ma demande, les différents applaudissements n’ont pas toujours eu la même signification d’un participant à l’autre. Bien qu’en performant un geste dépourvu de sens, les gens ont parfois adopté un comportement avec une compréhension simple de ce qu’ils faisaient : certains rient, d’autres disent qu’ils sont heureux. Mais certain ont des doutes et se pose des questions… tout en exécutant la demande. La question du pourquoi de l’exécution d’un geste  et la compréhension non-évidente de tels ou tels comportements sont des interrogations toujours à l’œuvre dans notre vie social quotidienne. 

 

« L’Art a souvent été mis au service d’une ligne directrice de pensée et de conduite. Il y a eu des époques où on ne pouvait plus distinguer l’éducation et l’endoctrinement. »

 

 

Dans ton projet de cours de langues étrangères I AM GREAT (2018) qui a aussi été mené à bien à Hunan, tu as proposé à des enfants d’apprendre la phrase ‘je suis génial’ dans différentes langues. C’est quoi pour toi le lien entre art et éducation ? 

L’éducation est une des sources les plus importantes de la résultante du comportement humain, elle fait partie du champ des savoirs et guide les gens dans l’appréhension de leur vie sociale. C’est aussi un outil de consolidation et de soumission au pouvoir en place, qui, comme nous le savons tous, a un côté sombre : l’endoctrinement et le ‘brainwashing’.  Je pense que le rôle de l’art n’est pas de guider les gens ou de leur apprendre quoi que ce soit. Pour moi, cela revient plutôt à poser des questions et à les exprimer. Pourtant, l’art a souvent été mis au service d’une ligne directrice de pensée et de conduite. Il y a eu des époques où on ne pouvait plus distinguer l’éducation et l’endoctrinement. Dans mon projet de cours, j’ai proposé un enseignement positif mais aussi absurde sur un mode participatif. Ce n’est pas vraiment le contenu du cours de langue qui comptait pour moi, mais plutôt le comportement des élèves face aux enseignants et les caractéristiques culturels et politiques de ce comportement. Mon art est comme une fenêtre par laquelle je donne aux gens une perspective différente sur ce qu’ils considéraient comme acquis. 

 

 

Dans l’une de tes œuvres les plus récentes, 99 agreements présentée en Novembre 2019 au Elijah Weat Showroom à Brooklyn, tu présentes une performance sous forme d’installation de vidéos dans lesquelles tu incarnes de nombreuses figures féminines, toutes différentes mais qui ne cessent de dire ‘oui’ sans interruption et en toutes circonstances. Est-il si difficile de dire ‘non’ parfois? 

Pour moi, il a toujours été plus facile d’être d’accord que d’être en désaccord. Les gens désirent plus souvent l’obéissance et le consentement que la remise en cause. On prend beaucoup plus de risque lorsqu’on est interrogé et contesté. Parfois, dire ‘non’ revient à être désagréable ou à provoquer une confrontation, et cela peut être particulièrement difficile lorsque la personne en face de vous à un statut particulier à vos yeux. Face à une personne qui a de l’autorité sur vous, dire ‘non’ peut vous coûter très cher. Je me souviens que lorsque que j’étais étudiante en Art, j’avais remis en cause certain aspect de la manière de comprendre une œuvre d’art, ainsi que la manière dont les cours étaient donnés. Dans la tradition chinoise, remettre en cause l’enseignement d’un supérieur revient à faire la critique du concept même d’autorité. Durant toute cette période où je devais subir la pression tout en me sentant dépassé par ce qu’on attendait de moi, j’étais très malheureuse. Depuis, quand je veux exprimer un avis contradictoire, je fais vraiment très attention, je suis craintive. En tant que femme, je prend beaucoup plus de risque en me désidentifiant du rôle que l’on attend moi. Mais il y a aussi un prix à payer à force de dire ‘oui’ à tout. Et il est même peut-être encore plus grand. Dans « 99 agreements », je voulais me présenter sous différentes identités dans un contexte quotidien à la fois saturé et vertigineux afin de réfléchir sur la multiplicité des significations derrière une simple habitude verbale. 

 

 

Ton alter-ego, Zelffie, une chanteuse, danseuse, rappeuse, DJ, actrice, joueuse de Ping Pong, mannequin et écrivaine chinoise, semble n’avoir qu’un seul but dans l’existence : envahir le monde avec son image. Est-ce que tu peux me raconter l’histoire de la création de ce personnage ? 

« Perfect : creation : zelffie » est un projet artistique multidimensionnel basé sur les réseaux sociaux. Je me suis employée à produire cette œuvre en interaction avec les gens, comme dans beaucoup de mes autres créations qui partent souvent d’une performance ou d’une interaction. Je me suis demandée s’il n’existait pas un moyen de créer une œuvre plus qu’en trois dimensions tout en y intégrant un grand nombre de personne. Zelffie est l’une de mes tentatives en ce sens-là. Un jour, mon amie Ling me propose de l’aider pour un enregistrement, elle est artiste sonore. J’ai chanté de manière étrange durant la prise de son. Tout ceux qui étaient là m’ont supplié de me taire ! Alors j’ai dit en plaisantant « Si tu arranges ça avec un petit effet de tonalité électro, ça ne sera pas exactement comme si j’étais la chanteuse célèbre d’un groupe ? » Après cet échange, on s’est tout de suite demandées si on ne pourrait pas faire un projet sur les stars dans lequel je jouerai le rôle d’une idole contemporaine. En fait, la problématique principale sur laquelle se concentre ce projet est en relation avec ce que je pensais après ce premier enregistrement : les stars sont des machines de divertissement issus d’une puissante stratégie de propagande qui gouverne les gens, et plus précisément l’idéologie collective et le comportement des jeunes générations. Avec une identité virtuelle, on peut parler directement à une large audience tout en abordant différentes thématiques complexes. Ces derniers mois, j’étais en charge des visuels et mes amis m’ont aidés à réaliser différents enregistrements. Nous avons créé de la musique, des vidéos, des comptes sur les réseaux sociaux et des évènements publiques virtuels pour cette nouvelle icône. L’établissement d’une personnalité virtuelle est ce que j’ai créé en dernier et c’est toujours ce sur quoi je travaille en ce moment. Zelffie sera une nouvelle identité pour mes œuvres à venir, et je pense que je vais utiliser cette image de super star asiatique pour créer des œuvres plus profondes et plus intéressantes.