À Miami, conversation avec l’artiste queer Carlos Motta

04.02.2020

À Miami, conversation avec l’artiste queer Carlos Motta

 

Carlos Motta, artiste interdisciplinaire né en Colombie est diplômé de la School of Visual Arts de la ville de New York où il habite actuellement. Il exploite le film, la sculpture et la photographie, où il s’engage à défier les discours normatifs qui nous étouffent. Les corps marginalisés et les expériences queers habitent son travail. 

Dans cet entretien, nous avons d’abord discuté de l’importance d’une formation académique pour les jeunes artistes, avant que Carlos Motta nous souligne sa relation très libre avec le savoir universitaire et son positionnement disruptif par rapport aux sciences sociales. Vu son vif Intérêt pour l’archivage, nous étions curieux de découvrir sa méthodologie de travail. Mentionnant des problèmes de légitimité probables puisqu’il travaille avec une base constituée des expériences d’autrui, l’artiste nous rappelle que sa volonté profonde est avant tout de créer une plateforme où les marginalisés de ce monde peuvent avoir un accès facilité à leurs propres ressources historiques. En 2017, Carlos Motta a reçu le prix Creative Promise de la fonction Vilcek. Sa monographie complète éditée par SKIRA est attendue au printemps 2020. 

 

Interview Marouane Bakhti – Photographie Jalis2019

 

De la vidéo au dessin en passant par la sculpture, la diversité des médiums que tu utilises est remarquable. Dans un monde où semble coexister deux discours: «détruire les écoles pour mieux créer» et le parfait opposé, je suis curieux de savoir comment s’est passé ta formation? 

Je suis affilié à des écoles d’art depuis vingt ans, d’abord en tant qu’étudiant puis en tant que pro- fesseur. Mes années étudiantes ont été très importantes pour moi car j’ai eu la chance d’étudier avec des artistes et professeurs qui m’ont aidé à élargir l’idée de l’art que je pouvais faire. Ils m’ont donné les outils formels et conceptuels pour penser au-delà des normes établies et m’ont encouragé à expérimenter et trouver ma voix. Alors que les universités sont des institutions problématiques qui sont souvent chargées de politique et de contradictions, je pense que la formation artistique est fondamentale pour les jeunes artistes, en particulier dans le climat actuel où l’influence du marché de l’art et de l’idée du «succès» sont si répandues et ont infiltré les esprits d’artistes qui tendent à produire des œuvres pour s’intégrer plutôt que pour remettre en question le statu quo.

 

The Crossing, 2017 (Installation au Stedelijk Museum)

 

Lorsque l’on sait comme tu aimes t’approprier les archives, les statistiques et les approches sociologiques, ton travail est très probablement basé sur un processus de recherche. Pour Corpo Fechado: The Devil’s Work (2019), tu as exhumé l’histoire de José Francisco Pereira, un esclave accusé d’hérésie et de sodomie par l’Inquisition portugaise. Dans le film DESEOS (2015) / رغبات tu as exhumé la vie amoureuse de Martina et Nour, comme une preuve précieuse de l’amour queer au XIXe siècle dans des territoires comme la Colombie d’avant l’indépendance ou le Beyrouth de l’ère ottomane. Comment accéder à ces histoires alors qu’elles ont été activement effacées de notre récit collectif? 

La recherche historique est une grande partie de mon travail. Je m’engage à créer des récits alternatifs à ce que je considère comme des effacements historiques de la part des idéologies dominantes et du pouvoir patriarcal. Mon travail sur la production coloniale des identités sexuelles et de genre m’a conduit à travailler dans les archives, à la recherche de cas juridiques où des «sodomites», des «hermaphrodites» et d’autres sujets marginalisés étaient punis pour leur différence perçue et leurs transgressions morales, légales. Aborder ces affaires juridiques comme des preuves documentaires, mais aussi comme des points de départ pour une réimagination radicale de leur (notre) vie, a été un moyen productif d’étudier les origines de l’homotransphobie et de voir comment elle s’est continuellement reproduite depuis des siècles. 

 

Tu as développé une pédagogie spécifique que tu appliques dans tes différentes collaborations avec des écoles et des institutions artistiques. Est-ce-que tu peux nous parler de cette partie de ton travail? 

 

Je vois l’art comme une opportunité de communiquer de manière complexe et par couches, et comme une plateforme pour discuter et se réunir autour de sujets urgents. L’expérience de l’art ne doit pas s’arrêter après l’exposition ou l’exécution de l’œuvre. J’ai la volonté que mes projets soient des vecteurs de conversation sur la façon dont les thèmes qu’elle aborde sont vécus dans les lieux où l’œuvre est vue. Dans cet esprit, j’ai développé des colloques et d’autres événements pédagogiques discursifs et immatériels dans des musées, des galeries et des universités pour créer ces relations communautaires autour de thématiques actuelles. 

 

Motta photographié par Jalis2019 à Miami Beach 

 

Tu sembles vivement intéressé par l’interventionnisme américain dans les sociétés latino-américaines mais aussi par les conséquences contemporaines de la colonisation en général. L’Histoire et la sociologie ont une place importante pour toi. Comment gères-tu ces disciplines rigoureuses au cours de ton processus de création? 

Bien que je puise souvent dans les sciences sociales dans le cadre de mes recherches – et dans certains cas pour certains aspects de ma méthode de travail – je suis avant tout un artiste et non un sociologue. Donc, je ne ressens aucune allégeance envers ces disciplines: je leur emprunte ce dont j’ai besoin pour mes recherches et j’explicite de manière critique les aspects que je trouve problématiques dans la production de connaissances historiques. Je suis surtout intéressé à pointer du doigt les choses qui échappent à la documentation scientifique sociale, comme les histoires orales ou les fictions historiques par exemple, des choses qui sont souvent considérées comme inadaptées par ces disciplines. Les expériences subjectives motivent mon travail dans une tentative de suggérer des contre-récits à ces même récits historiques. 

 

Wound Man, 2018

 

Tu travailles seul ou en équipe ? 

Selon le projet, je travaille seul ou à plusieurs. Cependant, la plupart de mon travail implique des collaborateurs. Créer des oeuvres en conversant avec les autres est très stimulant pour moi. 

 

La plupart de tes œuvres s’articulent autour de l’expérience d’autrui. Tu étudies et recueilles avec ces différentes méthodes des récits singuliers et marginalisés. Peux-tu identifier d’où te vient cette envie? Est-ce un moyen de rendre intelligible ta propre identité? 

En tant que personne qui s’identifie comme queer, je sens que j’appartiens à différentes communautés qui partagent des expériences de marginalisation, d’altération sociale et de violence politique. Je suis cependant conscient de mes propres privilèges (classe, race perçue, accès aux privilèges sociaux) et comment ceux-ci m’ont permis de me déplacer dans le monde de manière plus libre que la plupart. Avec le privilège et la visibilité doit venir la responsabilité et je prends cela très au sérieux: je veux que mon travail soit une ressource pour les autres, pour s’engager dans la production de discours sur la visibilité et la représentation. Et pour suggérer des moyens critiques pour affronter les forces dominantes que ce pouvoir exerce sur mes communautés immédiates et étendues. Mais mon travail est aussi très personnel: les histoires que je raconte et la façon dont je les raconte se réfèrent toujours à ma propre expérience dans le monde. 

 

 

Vivre dans un endroit comme New York n’est pas anodin. Ton regard critique sur le discours dominant occidental à partir de ce même endroit, est-ce un paradoxe qui stimule? 

Question intéressante: je vis, enseigne et dirige mon studio à New York par choix personnel, mais je fais des recherches et je fais la plupart de mon travail principalement dans d’autres lieux et régions. Être à New-York est stimulant car la ville attire tant de types de personnes différents. C’est aussi un endroit où les communautés artistiques convergent et résistent, mais je dois admettre que la tyrannie politique des États-Unis ces dernières années m’a fait réfléchir sur le fait d’y rester et de vieillir sur ce territoire. 

 

The crossing, 2017

 

Peut-être que la communication de tes intentions en anglais est également une dimension intéressante à interroger dans un processus décolonial. Comment te sens-tu à propos de ça? D’une manière générale, dans quelle mesure le choix de la langue dans tes différents travaux est-il important? 

La plupart de mes œuvres sont en fait dans des langues autres que l’anglais puisque la plupart des histoires que je raconte se réfèrent à des histoires de sujets, passés et présents, du Sud global. Cependant, je comprends que l’anglais est la langue internationale du monde de l’art, je l’utilise donc sous forme de sous-titres, etc. pour que les œuvres puissent être vues et comprises par un public plus large. 

 

De quels artistes contemporains te sens-tu proche en ce moment? 

Bouchra Khalili, Cassils, Guadalupe Rosales, Rafa Esparza, Sharon Hayes, Sebastián Calfuqueo Aliste, Felipe Baeza, João Pedro Rodrigues, Carolina Caycedo, Miguel Angel Rojas, Benjamin Fredrickson, ALOK… 

 

Dans ce rôle de médiateur qui place en lumière les voix de diverses minorités, tu t’interroges sur ta légitimité? Comment tu gères ces questionnements? 

Le doute de soi fait toujours partie du processus d’un artiste. Mais ce qui est plus important pour moi, c’est de ne pas me laisser paralyser par la peur et plutôt d’être rigoureux sur les méthodes que j’emploie pour rendre mon travail responsable. Je passe beaucoup de temps à parler avec les différents individus de mes projets pour créer une méthode de représentation collaborative et éthique. Je ne présente mon travail en public que lorsque je sais que je suis conscient et que j’ai réfléchi sur ces questions. 

 

 

Ton travail peut être lu comme un véritable acte de résistance. Tu te places contre cette destruction de souvenirs hors cadres, de récits parallèles qui dérangent le pouvoir normatif et qui conduit la plupart du temps au rejet et à l’oppression de l’autre. Ton oeuvre est-elle animée par un sentiment de justice ou de réconciliation? 

J’ai la volonté que mon travail soit une ressource pour les personnes qui peuvent y chercher des façons inédites de penser et d’en apprendre davantage sur les manières passées et présentes dont la vie queer a été déterminée par l’exclusion. Je ne pense pas vraiment à la justice ou à la réconciliation en soi, mais plutôt à la création de petits actes de résistance inspirants. 

 

Inverted world, 2016

Ese algo que somos, 2002

 

C’est la fin de l’entretien. Merci beaucoup. Que peut-on te souhaiter pour le futur, Carlos Motta? 

J’espère que je continuerai à m’inventer, à être critique, à écouter, à prêter attention à ce que les jeunes générations peuvent m’apprendre, et à rester enjoué.