20.01.2023

Photography Jalis Vienne 2020

Conversation: Mohamed Bourouissa (2021)

08.03.2021

Conversation: Mohamed Bourouissa (2021)

Mohamed Bourouissa
© 2020 Photo. archives kamel mennour

 

“Le jardin est le symbole d’un savoir-pouvoir sur les territoires colonisés.”

 

Le dernier projet en date de Mohamed Bourouissa : être producteur du film d’un habitant de Gennevilliers avec le théâtre de la ville. Un retour à une dimension locale pour cet artiste international qui rappelle ses débuts. Dans les années 2000, Mohamed Bourouissa photographie sa génération. Il fait un portrait de la jeunesse des banlieues dans une France qui éclate sous la colère et les émeutes. C’est la série ​Périphérique qui le fera connaître du grand public. Ce mot Périphérique désigne la marge, ce qui n’est pas au cœur de, ce qui est relégué à. Ces périphéries, c’est justement le noyau dur du travail de Mohamed Bourouissa. Sa vidéo Temps mort​, nous partage le quotidien de son ami Al, un détenu. Avec ​Horse Day,​ on suit l’organisation de la compétition des cavaliers noirs de Philadelphie. Autant d’histoires périphériques qui nous décentrent, qui nous rappellent qu’elles ne sont périphériques que par rapport à une histoire officielle et qu’elles sont en réalité peut-être centrales.

Sans donner aucune leçon, sans revendiquer aucune idéologie, Mohamed Bourouissa n’a eu de cesse de mettre en scène la réalité sociale. Mohamed Bourouissa n’est pas un artiste politique. C’est avec la matière même du politique que l’artiste travaille. Les hommes, leurs vies, leurs luttes, leurs résiliences. Politique, son travail l’est aussi par sa forme : le dialogue, l’échange, la rencontre avec l’autre. Chaque œuvre qu’il crée est un espace où un nouveau récit peut se construire, où des voix peuvent se faire entendre et créer de nouvelles représentations. Mohamed Bourouissa nous rappelle que ces récits dont on dit souvent qu’ils portraient la réalité de groupes “en marge” ne sont que parcellaires, fragmentés, incomplets. Jamais nous ne saisirons complètement les histoires et les vies que les images de Mohamed Bourouissa nous montrent. Ses œuvres nous apprennent à regarder sensiblement la société, à déconstruire les récits officiels, à situer nos regards sur le monde, à comprendre que la réalité dépasse toujours les images.

Né en 1978 à Blida en Algérie, Mohamed Bourouissa vit et travaille à Gennevilliers. Diplômé de l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs, il est nommé pour le prix Marcel Duchamp en 2018. Ses œuvres ont été exposées entre autres aux Rencontres d’Arles, au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, au Centre Pompidou à Paris, à la Barnes Foundation à Philadelphie, au Stedelijk Museum à Amsterdam. Mohamed Bourouissa est représenté par la galerie kamel mennour à Paris.

 

Entretien Pauline Delfino

 

Tu racontes que petit lorsque la langue pose problème pour communiquer tu échanges des dessins avec des camarades. Est-ce que ton travail s’est construit comme un dialogue ?

Le dialogue est un des fils conducteurs de mon travail mais ce n’est pas le seul. Qui plus est, la conscientisation de mon travail ne s’est faite que très tard. Tout était assez intuitif au début. Petit, j’étais introverti et le dessin me permettait de m’ouvrir aux autres. Puis, j’ai découvert le graff et j’ai fait partie de groupes soudés où j’ai trouvé de très bons amis. Mon travail s’est construit avec les autres, mais ce n’est que plus tard que j’ai conscientisé et posé des mots sur ce que je faisais. C’est sûrement après la série ​Périphérique (2005-2008), que ça a commencé à se construire dans mon esprit. 

 

Comment es-tu passé du graffiti à la photo ?

J’ai commencé avec le graffiti, la peinture et le dessin. C’est une amie photographe qui m’avait fait poser qui m’a fait découvrir le monde de la photo. L’instantanéité de la photo m’a tout de suite plu. Immédiatement, je pouvais faire apparaître une image et à contrario du dessin ou du graffiti, la photographie m’obligeait à marquer très clairement l’intention derrière mon image. À l’époque, j’ai été très marqué par le livre ​Back in the days de Jamel Shabazz. Je n’avais jamais vu de telles photos en France. Ce livre m’a donné envie de prendre en photo mon époque, de laisser une trace de cette jeunesse, de le faire pour nous, pour ma génération…. J’avais le sentiment qu’elle touchait à sa fin. Seul l’outil photographique pouvait la décrire aussi clairement, immortaliser ses vêtements, ses goûts, ses attitudes.

© Brutal Family Roots. archives kamel mennour

 

On a souvent relevé la dimension éthique de ton travail. Nombreuses de tes images mettent en scène ta relation avec ceux avec qui tu travailles et dévoilent ta présence dans l’œuvre. Comment en es-tu venu à questionner la relation d’autorité entre l’artiste et son modèle ?

Assez rapidement lorsque j’ai commencé la photographie, je me suis interrogé sur la relation à l’autre. Pour visualiser les images que j’allais faire, je faisais des croquis. En réalisant les prises de vues, j’ai compris que la présence des individus excédait toujours ce que je pouvais imaginer avant de prendre la photo : tandis que le cadre, l’architecture et le lieu, restaient stables, les individus à l’intérieur de l’image offraient toujours quelque chose qui dépassait ce que j’avais imaginé. L’incarnation dans l’image, leur présence réelle, dépassait ma propre imagination. C’étaient les individus qui étaient la principale force motrice et créative des images. Après ma série ​Périphérique​, je suis parti en résidence au Brésil. Là-bas, j’ai réalisé que je ne pourrais plus reproduire le travail de documentation que j’avais fait en France. Je n’avais pu faire ce travail que parce que c’était ma génération, ma jeunesse, que je montrais. C’est à ce moment-là qu’un ami est parti en prison et que ​Temps Mort ​a commencé. Avec mon ami, on discutait via nos téléphones et, un jour, il m’a envoyé une photographie de lui. Quand il m’a envoyé cette photo, ça a fait tilt dans ma tête. Pendant six mois, je lui ai demandé de m’envoyer des photos. Avant on se connaissait un peu, mais notre relation s’est vraiment soudée pendant son emprisonnement et avec ce projet réalisé ensemble. Avec Temps Mort,​ j’ai cherché à montrer la force de la relation qu’on avait construite. C’était le cœur même des images. Au-delà de leurs formes, de leurs lignes, de leurs couleurs, les images prenaient naissance dans ce dialogue entre lui et moi.

 

Après ​Temps Mort​, tu as continué à entretenir des relations proches avec ceux avec qui tu travaillais. Pour Horse Day tu as fait de nombreux voyages entre 2013 et 2017 à Philadelphie aux États-Unis. Là-bas, tu as cherché à créer des lieux de vie et de partage entre les cavaliers et la communauté artistique…

Horse Day a commencé lorsque j’ai découvert le livre de Martha Camarillo, ​Fletcher Street.​ Je me suis dit que c’était impossible qu’on n’ait pas encore écrit l’histoire de ces cavaliers noirs de Philadelphie. Quand j’ai commencé mon travail sur Fletcher Street ça a été assez difficile. Arrivé à Philadelphie, j’ai réalisé à quel point cette culture m’échappait. Je savais que je n’allais jamais comprendre tous les enjeux de l’histoire de ces cavaliers mais j’ai cherché à tisser des liens avec eux pour donner sens à ma présence dans cette communauté. Pour mettre en place le ​Horse Day,​ une compétition de ​riders​, on a créé un dialogue entre les cavaliers et les artistes de Philadelphie. Cette rencontre m’a aussi permis de participer à la vie de ces deux communautés. Elle a donné naissance au film ​Horse Day qui met en scène le dialogue entre le rider et l’artiste et les perspectives communes qu’ils ont créées. Pour la compétition, nous avons réalisé des costumes et nous nous sommes interrogés sur la représentation du cowboy aux États-Unis. Mettre en lumière l’histoire de ces cavaliers, c’était aussi revenir sur l’histoire officielle des États-Unis et faire émerger la présence des hommes noirs dans la conquête de l’Ouest. L’histoire des cavaliers noirs avait été nettoyée par le cinéma américain, les westerns et la figure du cavalier blanc incarnée par John Wayne, personne ne la connaissait en France à l’époque.

 

Comment as-tu réussi à ramener l’histoire des cavaliers de Fletcher Street en France ?

Ça a été très dur. Il m’a fallu beaucoup de temps pour trouver la forme adéquate pour raconter cette histoire. Parti pour faire un long métrage, j’ai choisi de réaliser un diptyque vidéo et des sculptures. Je suis revenu avec énormément de matériel : des photographies, des rushs, des dessins. Quelque chose me dépassait dans ce que ces images disaient. Au départ, je pensais que j’allais glorifier l’histoire de ces cavaliers mais j’ai réalisé que je ne la saisirai jamais complètement. Tout ce que je pouvais dévoiler, c’était mon point de vue partiel et parcellaire sur cette histoire. C’est pour ça que le film ​Horse Day questionne avant tout l’écriture de l’histoire et les systèmes de représentations. La forme du film est un diptyque, elle suggère que les images nous échappent toujours et que nous ne voyons que des points de vue. La sérigraphie avec les capots où sont imprimées les photographies des cavaliers suggère elle aussi que ces images ne sont pas l’avatar de la réalité, que l’histoire qu’on écrit n’est faite que de points de vue. La voiture est montrée comme le miroir d’une histoire reflétée sur une voiture. Cette réalité-là est déjà projetée sur un support… ce n’est pas une réalité en soi.

© Brutal Family Roots. archives kamel mennour

 

Comment trouver une place pour les images et les vécus qu’elles transportent dans l’espace du musée, un lieu à la fois d’émancipation et de pouvoir ?

La première fois que je suis allé au musée, j’avais 16 ou 17 ans. C’était une visite du centre Pompidou avec mon lycée. Avec tous mes potes, on a phasé sur les tableaux de Claude Rutault. On était scotché sur un tableau vert exposé sur un mur vert. Une rencontre s’est produite entre l’œuvre et nous. Le musée est un lieu de pouvoir mais il peut aussi être un lieu de rencontre avec l’œuvre. Un lieu de reconnaissance. Du moins, je voudrais qu’on puisse s’y reconnaître. Le musée peut rendre visibles de nouvelles images et reconnaître des démarches artistiques. Les rencontres d’Arles en 2019 ont été l’occasion de la mise en place de deux projets autour des liens entre la production des images et les lieux d’expositions. D’abord, un projet avec le Red Star et la création d’une performance de foot donnée lors des rencontres d’Arles. Puis l’exposition dans un Monoprix mettant en dialogue les images, la manière de les présenter et le lieu d’exposition.

Les lieux de pouvoir et de domination sont au cœur de nombreuses de tes œuvres. Comment en es-tu venu à interroger ces espaces de pouvoir et la place de l’argent dans les systèmes légaux et illégaux ?

Le monde légal et le monde illégal sont tous les deux régis par des politiques libérales et capitalistes. L’U​topie d’August Sander,​ la ​Valeur du produit ​ou bien All-In rendent compte des différents mécanismes qui se jouent dans le système capitaliste. ​La Valeur du Produit​, une vidéo dans laquelle un dealer emploie des stratégies commerciales semblables à celles d’un cadre financier souligne l’alignement du marché illégal sur la marché légal. Les dealers reprennent les mêmes stratégies que les marketeux. C’est un business avec une clientèle et des promotions. Le système illégal est fondé sur la même vision du commerce : s’enrichir et créer plus de richesse. Dans la vidéo ​All-in,​ on voit le frappage d’une pièce et la création d’une valeur fictive, l’image de Booba. Avec ​L’utopie d’August Sander​, j’ai cherché à montrer que le travail créait dans notre société un en dehors au statut d’individu. Dans le monde capitaliste notre statut d’individu est lié à la fonction du travail. A partir du moment où on ne travaille pas, notre valeur est amoindrie. L’​Utopie d’August Sander ​s’interroge sur ce qu’on devient et sur qui on devient lorsqu’on ne travaille plus. Ces œuvres sont toutes centrées sur la question du système marchand et économique. Elles décèlent différents niveaux et différents rouages de ce système : le statut dans l’U​topie d’August Sander​, les stratégies commerciales dans la ​Valeur du produit et la production et la création d’une valeur fictive dans A​ll-in​.

 

Plus récemment, tu as créé le ​Resilience Garden pour la biennale de Liverpool. Un jardin que tu as réalisé avec la communauté de Liverpool pour qu’il perdure après la Biennale. Plus qu’une œuvre, le ​Resilience Garden est un lieu de partage, un “common”. Est-ce que cet espace s’est construit contre et comme une alternative aux espaces monétaires et aux lieux de domination ?Le Resilience Garden peut être une forme de contre-pouvoir mais il faut d’abord se rappeler qu’historiquement le jardin est une forme de pouvoir qui s’inscrit dans une histoire économique et commerciale qui naît à l’époque coloniale. Au moment de la colonisation, la question de la botanique, celle des savoirs sur les plantes et sur les environnements, est résolument liée à la question économique. Lors des expéditions coloniales, les botanistes récupèrent des plantes qu’ils ramènent en Europe pour créer des jardins. Le jardin est le symbole d’un savoir-pouvoir sur les territoires colonisés. Cette histoire nous rappelle que les jardins sont toujours et déjà des créations, que ces natures artificielles sont le résultat de la migration aussi bien que de la colonisation des semis. Pour créer le ​Resilience Garden,​ nous avons proposé aux habitants du quartier de ramener chacun leur propre plante : par exemple, un habitant du quartier originaire de Somalie à apporté des graines de café. Le ​Resilience Garden n’est pas un lieu idyllique et étranger aux problématiques sociétales. Au contraire, il pose des questions cruciales et actuelles, celles de l’immigration, de l’économie, de l’artificialisation de la nature. Le ​Resilience Garden c’était une manière de raconter l’histoire du commerce colonial et de la botanique tout en créant un espace pour un autre savoir sur les plantes. Sa création naît de la rencontre avec un patient de l’hôpital psychiatrique Frantz Fanon à Blida. C’est le premier hôpital psychiatrique à avoir été fondé en Algérie. Il a été créé par le médecin racialiste Antoine Porot. Lorsque le psychiatre d’origine martiniquaise Frantz Fanon est arrivé dans l’hôpital, il a constaté les dysfonctionnements d’une institution qui malmenait ses patients indigènes. Il a réformé l’institution et y a apporté une autre perspective psychiatrique. Il a pointé un dysfonctionnement et a montré qu’il était possible de faire autrement. C’est une forme de résilience. Petit, j’ai grandi avec les mimosas, pensant qu’ils venaient de chez moi en Algérie. En réalité, le mimosa vient d’Australie et a été implanté en Algérie par des colons européens pour des raisons climatiques, le mimosa résiste au désert et pousse très vite. Ma propre histoire et mon paysage sont en fait les fruits d’une histoire globale qui relie l’Algérie au reste du monde. C’était ça l’objectif du ​Resilience garden​, faire du jardin un contexte qui raconte une histoire en même temps qu’il crée un monde commun, qui affirme des savoirs en transférant et en implantant des connaissances dans de nouveaux espaces. Ce jardin est un hommage à la résilience des savoirs.

 


© Brutal Family Roots. archives kamel mennour

 

À la suite du ​Resilience Garden​, tu as réalisé l’installation ​Brutal Family Roots qui a été présentée en 2020 à la Biennale de Sydney. On y retrouve les thèmes de la terre, de l’enracinement et du voyage. Pour cette installation, tu as de nouveau travaillé sur les plantes et tu t’es intéressé à la musique.

J’ai eu une de sorte choc en apprenant que le mimosa ne venait pas d’Algérie mais d’Australie. Alors lorsque j’ai été invité pour la biennale de Sydney j’ai voulu travailler sur le mimosa. A ce moment-là, je commençais à faire du son, de la poésie et de la musique. Je voulais travailler sur le langage, le dialogue et la communication des plantes. Pour la biennale, j’ai travaillé avec deux rappeurs australiens : un rappeur australien aborigène et une rappeuse australienne égyptienne. L’Anglais, l’Aborigène et l’Arabe se rencontraient. Pour créer ce dialogue, on a récupéré les fréquences des plantes via des boîtiers et on a créé un opéra sonore avec les plantes comme si elles chantaient et racontaient une histoire. Je voulais faire un parallèle entre ce chant des plantes et le rap. Comme le mimosa, qui vient d’Australie et se retrouve aux quatre coins du monde via les marchés maritimes, le rap est le fruit de migrations internationales. Le rap c’est d’abord une musique locale, qui se diffuse ensuite à travers le monde pour s’implanter à nouveau localement. Le rap, comme les mimosas, c’est une musique qui voyage et qui s’enracine à nouveau.

 

Est-ce que le confinement t’a amené à questionner ton travail ?

Au moment du confinement, je me suis vraiment demandé qu’est ce que je fais maintenant que tout est fermé ? Et surtout, après avoir voyagé pendant plusieurs années, en Australie, au Brésil, en Angleterre, qu’est-ce que j’ai réellement développé au sein de ma ville, Gennevilliers ? L’enjeu de mon travail a pris une nouvelle dimension, celle du local. J’ai décidé de produire le film d’un habitant du quartier avec le théâtre de Gennevilliers. Être producteur de ce film me permet de me replacer à l’échelle de ce quartier et de cette ville que j’habite. Ça a été ça, ma manière de réagir au confinement.

 

© Brutal Family Roots. archives kamel mennour

Conversation: Jok’Air, l’artisan du rap (2021)

15.02.2021

Conversation: Jok’Air, l’artisan du rap (2021)

 

 

Production

Soleil Rouge Studio

Photographe 

Louise Carrasco

Interview

Victoire Pallard

Stylisme

Sebastian San

Maquillage

Anne-Esther Dina-Ebimbe

Assistant

Lulma Guit

 

En seulement quatre ans de carrière solo, Jok’Air, workaholic notoire, a déjà sorti six albums et des dizaines de clips attestant l’étendue de ses possibilités vocales. À travers ses différents morceaux, se dessinent les traits d’un artiste attaché aussi bien à la célébration de la légèreté, de la luxure et de la sensibilité, ce qui ne l’empêche pas de nous faire parvenir dans certaines de ses chansons une toute autre facette de son écriture : plus militante et engagée, en phase avec sa vision humaniste du monde. Soleil Rouge l’a rencontré à l’aube de l’année 2021, le temps de faire le point sur l’année passée, sur l’ensemble de son œuvre et sur les dernières mutations du monde du Rap avant de pouvoir, croisons fort les doigts, le retrouver bientôt sur scène.

 

Jok’Air porte une chemise en dentelle Cool Tm, un jean noir Maison Margiela et des bottines Louboutin

 

Comment tu te présenterais en quelques mots ?

C’est dur de se présenter, j’ai toujours du mal. J’ai 29 ans, je viens de Paris 13ème, j’ai toujours fait de la musique et je suis un rappeur français.

 

Comment as-tu vécu 2020 ?

Je l’ai vécu comme une année bizarre, comme tout le monde, mais j’essaie de retenir le positif, malgré les bâtons dans les roues que nous a mis le virus. Même si, personnellement, une année sans concert, c’est presque pour moi comme une année sans avoir pu travailler.

 

Jok’Air porte un ensemble pyjama Cool Tm, et des sneakers Maison Margiela

 

Est-ce que tu penses que cette expérience changera ta dynamique de travail à long terme ?

Grave, j’ai passé beaucoup plus de temps en studio pour peaufiner mes chansons. Aujourd’hui j’ai sorti un projet, demain je serai encore en studio pour bosser sur le prochain. Ce que je redoute c’est quand tout va reprendre, est-ce qu’on sera prêt ? En tout cas on va tout faire pour.

 

Pour toi il y aura un avant et un après covid-19 ?

Oui, parce qu’on s’est rendu compte des libertés que nous avions et dont on ne profitait pas assez. Je pense que quand tout va rouvrir, ça va être l’euphorie, au moins les premiers mois ou les premières semaines.

 

“Je fais de la musique et je ne peux pas m’arrêter de faire de la musique.”

 

Comment imagines-tu le monde d’après ?

Le monde d’après, je l’imagine avec plus d’amour, plus d’empathie, plus de sincérité entre les gens. On s’est retrouvé face à nous même pendant un bon moment, alors j’imagine que les comportements vont changer de manière positive.

 

En tout cas tu as été très productif en 2020 : tu as sorti deux albums, Jok’Chirac et VIe République et pas moins de sept clips… Quel est ton secret pour être aussi prolifique et généreux ?

C’est d’aimer ce que je fais. Je fais de la musique et je ne peux pas m’arrêter de faire de la musique. Comme un boulanger qui ne peut pas s’arrêter de faire des viennoiseries ou un boucher qui ne peut pas s’arrêter de couper de la viande. C’est mon métier. Me réveiller le matin, aller au studio et créer de la musique, c’est devenu quelque chose de normal pour moi. C’est aussi ce qui me fait vivre : si je ne fais pas ça, j’ai l’impression de ne servir à rien. C’est pour ça que je suis aussi productif.

 

 

Quand et comment as-tu su que tu étais destiné à être un artiste ?

C’est un choix personnel. Personne ne m’a forcé à le faire ou à vouloir le devenir. C’est quelque chose que, depuis l’adolescence, depuis le collège, j’ai toujours voulu faire de ma vie. Quand on me demandait ce que je voulais faire plus tard, à chaque fois je répondais que je voulais devenir rappeur et les gens me regardaient bizarrement. Mais moi je savais ce que je voulais même sans savoir quand et comment. J’ai toujours travaillé pour y arriver. Même quand j’enchainais les petits boulots plus jeunes, au fond je savais que ce n’était qu’un passage pour gagner un peu d’argent. Je me disais qu’un jour, je pourrais vivre de ma vraie passion.

 

Est-ce que qu’il y a eu un déclic au cours de ta carrière dont tu te souviens ?

La première signature en maison de disque. Ce n’est pas une finalité mais quand on y est, on arrive quand même à un stade où notre musique va pouvoir être exploitée et propagée. Donc, inconsciemment, tu te donnes plus. Je me suis dit « ça y est, je rentre dans la cours des professionnels ». Ça ne veut pas dire que ça va marcher. Le déclic, ça a été de me rendre compte qu’on m’attendait au tournant.

 

 

Tu te souviens de ton premier concert ?

J’avais quatorze ans, c’était à l’Armée du salut dans le 13e arrondissement de Paris. Le concert était organisé par la MJC (Maison des jeunes et de la culture, N.D.L.R.) autour du quartier. J’étais hyper timide à l’époque. Quand je suis monté sur scène, j’ai commencé à rapper les yeux fermés.

 

Et ton dernier concert ?

C’était à Poitiers en mars dernier, la première date de ma nouvelle tournée. J’avais mis en place une toute nouvelle scénographie avec des écrans et des vidéos qui interagissaient avec le public… Je n’ai pu en profiter qu’une fois. Le lendemain – je devais performer à Montpellier – on a annoncé le confinement.

 

“Un artiste, c’est quelqu’un qui se pose beaucoup de questions et qui essaie de trouver des réponses.”

 

Jok’Air porte un pull-over Maison Margiela, un jean Roberto Cavalli et des sneakers Louboutin

 

Un mot pour décrire le chemin parcouru entre ces deux concerts ?

Travail. Il y a eu grave du boulot par rapport à mon expression scénique, par rapport à ma voix… La chose que j’ai le plus travaillé c’est la scène. C’est aussi ce que je préfère.

 

Quelles sont tes références dans le monde de la musique ?

Mes références sont surtout américaines. J’aime beaucoup Drake, 50 cent, Lil Jon & The Eastside Boyz, toute la scène du sud des États-Unis, d’Atlanta, de La Nouvelle-Orléans, de Huston, la scène californienne…

 

 

Et plus largement, quelles sont tes sources d’inspiration quand tu crées ?

Ma famille, la gente féminine, les désirs, les plaisirs, les péchés capitaux, la réflexion humaine. Moi, ma vie, mes questionnements. Un artiste, c’est quelqu’un qui se pose beaucoup de questions et qui essaie de trouver des réponses.

 

Droite: Jok’Air porte un ensemble sportswear Cool Tm et des sneakers Balenciaga

 

D’un morceau à l’autre, tu es capable de changer complètement d’univers et de style, tantôt super sexy comme dans Bonne Bonne et Bonbon à la menthe, tantôt beaucoup plus vénère comme dans 4-5 et Sex Drog Beluga et parfois archi romantique comme dans Oui ou non et Las Vegas… Comment conçois-tu ces changements de voix, de tons et d’ambiances ?

Tout dépend du mood dans lequel je suis. Toutes les journées ne sont pas les mêmes et ma musique est à l’image de ma vie : tout n’est pas toujours tout rose, tout n’est pas toujours tout noir. Les artistes qui font le même style de musique tout le temps, ce n’est pas que je les blâme mais c’est quelque chose que je n’aurais pas pu faire. Tout à l’heure on parlait de Drake, il a des sons plus sexy, d’autre plus romantiques, d’autres plus turn-up, d’autres plus freestyle… C’est ce qui lui donne un côté humain. Le Rap, c’est déjà en soit un style qui s’est nourrit de plusieurs courants musicaux, tout comme moi. Il y a des jours où j’ai envie de rapper, d’autres où j’ai envie de chanter et il y a des jours où j’ai envie de parler de ce qui m’énerve et d’autres de ce qui me plait.

 

“On commence petit à petit à devenir des artistes mainstream”

 

Peux-tu me parler de ton processus d’écriture ?

Je reçois des prod’ de compositeurs différents, soit celles de compositeurs talentueux avec qui je bosse souvent, soit celles que l’on m’envoie directement sur ma boite mail. Parfois je tombe sur des compositions sur lesquelles j’ai envie de travailler et dans lesquelles je me sens à l’aise, alors je me mets à écrire, je retravaille la prod’… En général j’aime bien rajouter de vrais instruments. Une fois que j’ai enregistré ma voix dessus et après la mise à plat, j’écoute à nouveau les morceaux pour trouver ce que je pourrais réécrire, ce qui pourrait être mieux etc. Ensuite je vois avec les compositeurs et les musiciens à côté de moi ce qu’on pourrait ajouter. J’aime toujours apporter quelque chose en plus.

 

 

Dans certains de tes sons tels que les récents Clic Clac Bang Bang et Sa maire aux mères, tu affiches clairement tes opinions et tes combats politiques. Que penses-tu de l’impact réel des artistes de l’industrie musicale dans des mouvements comme celui de Black Lives Matter aux États-Unis ou comme celui en France de Justice pour Adama ?

Aujourd’hui le rap est devenu une musique très écoutée en France, on commence petit à petit à devenir des artistes mainstream. Il y a beaucoup de gens qui nous écoutent sans pour autant forcément venir des mêmes endroits que nous et donc sans avoir vécu les mêmes réalités. Et notre devoir, au delà de les faire kiffer artistiquement, c’est de leur ouvrir les yeux. Quand on écoute une chanson, il faut toujours se souvenir qu’elle vient de quelque part. Même si j’écris une chanson qui parle de sexe du début à la fin, je n’oublie pas que ma musique a été faite dans le ghetto pour le ghetto. C’est très important pour moi de me souvenir d’où je viens, qui je suis et pourquoi je fais de la musique. Et l’amour qu’on donne dans nos chansons, c’est pour tout le monde. Les combats qu’on y mène ne sont pas forcément que pour les gens qui le vivent, c’est aussi pour les gens qui ne le vivent pas, pour leur dire « regardez et prenez conscience de ce qui se passe ! » . On me demande parfois pourquoi j’impose mes convictions… Pourtant, le rap c’est ça. Et même dans mes chansons comme Las Vegas qui ne sont pas du rap, l’instru’ et le beat viennent de la musique noire. Avant que le Rap existe, les problèmes sociaux étaient les mêmes. À l’époque, des artistes comme Rick James pouvaient chanter des chansons parlant d’amour tout en étant ultra woke par rapport à ce qui se passait dans le ghetto.

 

 

Et toi, quels sont les messages essentiels que tu voudrais faire passer à travers ta musique ?

L’amour, tout simplement. Je pense que c’est déjà beaucoup. L’amour des autres, l’amour de ceux qui nous ressemblent, l’amour de ceux qui ne nous ressemblent pas. Accepter l’inconnu. Être ouvert d’esprit.

 

En 2019, tu as été nominé au BET – Black Entertainment Television- Awards dans la catégorie « Best New International Act » aux États-Unis. Qu’est-ce que cette nomination signifie pour toi ?

Ça m’a touché. BET c’est LA chaine noire-américaine. Avant Internet, quand on était petit et qu’on voulait regarder des clips américains qui ne passaient pas en France, il y avait des gens qui ramenaient des DVD sur lesquels étaient gravés des enregistrements de clips qui passaient sur la chaine. Et cette cérémonie, c’est vraiment la célébration de la culture noire. J’ai vraiment été touché par l’implication des participants et j’ai appris beaucoup de choses en y assistant. Ça a duré quatre jours, et en quatre jours j’ai plus appris sur la musique que pendant tout le reste de ma vie. Quand on voit la manière américaine de travailler, de s’exprimer et de collaborer, on se dit qu’on a encore beaucoup de travail en France : on est encore loin derrière par rapport à leurs manières d’organiser les choses. J’ai rencontré des artistes que j’écoutais tous les jours et j’ai vu leurs comportements quand il croisait leurs publics… c’est un autre monde. Par exemple, j’ai vu des transgenres à la cérémonie, ce qui est tout à fait normal. Et personne ne les regarde de travers, tout le monde s’en fout. Là-bas, les différences ne dérangent pas les gens.

 

 

 

 

Tu as l’impression que les stars américaines sont plus humaines ?

Oui, beaucoup plus. C’est là que tu te rends compte du pourquoi de tout l’amour que les gens du ghetto ont pour eux : ils leurs vendent vraiment du rêve. Des Cardi B, des Rihanna, des P.Diddy, j’ai vraiment croisé beaucoup de célébrités à Los Angeles, et contrairement à ce qu’on pourrait croire, elles sont très accessibles.

 

Que penses-tu du paysage de la musique Hip Hop Rap RnB actuel ? A-t-il beaucoup changé selon toi ces dernières années ?

Tout a beaucoup changé, même rien que cette année. On s’aperçoit qu’il y a beaucoup plus de styles différents qu’avant. Et avec un nombre d’auditeurs qui augmentent !

 

 

Est-ce que tu trouves que les sujets abordés ont changés ?

Avant, dans une chanson qui parlait de meufs, il fallait absolument inviter une meuf sur le refrain. Avant, ça parlait de drogue en tant que vendeur, maintenant on en parle en tant que consommateur. Les rappeurs ont changé, ils n’ont plus la même manière de voir les choses. Je me souviens, quand j’étais jeunes, les anciens rappeurs voyaient la nouvelle génération comme des renégats. Aujourd’hui, j’ai l’impression qu’on a plus de facilité à s’adapter aux changements proposés par la nouvelle génération.

 

Qu’est-ce qu’on vous reprochait quand on vous traitait de renégats ?

On nous reprochait le changement des thèmes abordés : on s’est mis à parler d’amour, de sexe, de drogue… Déjà à l’époque il y avait quelques ovnis comme Doc Gynéco qui traitait de ces sujets mais ils étaient très minoritaires. Aujourd’hui c’est courant dans le Rap, on ne se pose plus la questions. Je me souviens qu’à l’époque, quand j’ai sorti le morceau Lune de fiel avec les paroles « Fumer, tiser, baiser », au refrain, ça avait choqué la France. De génération en génération le vocabulaire change, les mentalités changent, les tabous changent… Aujourd’hui, si je ressortais le même morceau, ça passerait complétement inaperçu parce que c’est devenu monnaie courante.

 

Tu te vois où dans dix ans ?

Dans dix ans, j’aimerais être un boss. J’aimerai avoir accompli tout ce que je voulais accomplir dans la musique. Et au delà de la musique, j’aimerai avoir posé des fondations assez solides pour pouvoir instruire les autres. J’aimerai donner. J’aimerai transmettre.

 

Conversation: Alicia Mersy, décoloniser le regard (2020)

09.11.2020

Conversation: Alicia Mersy, décoloniser le regard (2020)

Courtesy Alicia Mersy

 

Ouvrir des espaces de résistance, de partage, de spiritualité et de résilience, tel est le dessein d’Alicia Mersy, artiste canadienne d’origine franco-libanaise vivant et travaillant à New-York. 

 

 

Entretien Pauline Delfino 

 

 

Après avoir étudié les sciences politiques à Montréal, Alicia Mersy part en Israël/Palestine pour documenter la vie de ses habitants. Son objectif premier : faire connaître et reconnaître le vécu des groupes ethniques marginalisés dans cette région du monde. Aux travers de ces rencontres, Alicia Mersy s’attache à créer  des conversations communes rassemblant et unissant le champ d’expériences de ceux qui, traditionnellement, sont exclus de l’espace médiatique. 

Après s’être installée à New-York, elle continue à utiliser la caméra et enrichit son travail grâce à l’utilisation d’outils numériques. Sur son site ainsi que sur d’autres plateformes d’online therapy, l’artiste cherche à connecter virtuellement les individus, aussi bien entre eux qu’avec eux-mêmes. À rebours d’une pratique des réseaux sociaux qui nous éloigne les uns des autres, Alicia Mersy conçoit des espaces virtuels d’expression, d’écoute et de compréhension où chacun est libre de raconter son histoire et de partager une spiritualité universelle. 

Ses œuvres ont été exposées au musée de Tel Aviv en Israël en 2016, à l’Institut d’Art contemporain de Londres en 2017, Musée Migros d’art contemporain à Zurich et Abrons Arts Center de New-York en 2019.

 

 

Après des études de Sciences politiques à Montréal, tu t’es dirigée vers un Master à la Central Saint Martins College of Art and Design de Londres : Pourquoi t’es-tu redirigée vers les Beaux-Arts et comment ton travail artistique a t-il été imprégné par cette double formation ?

 

J’ai commencé par étudier la politique à l’université et je me suis spécialisée dans le Monde Arabe parce que je voulais comprendre et faire la paix avec mes origines. Puis j’ai réalisé que je ne voulais pas être enfermée dans un univers académique. Je voulais apprendre au contact des gens sur le terrain. J’ai donc acheté un caméscope et j’ai commencé à filmer mes amis et mes connaissances musulmanes et juives : je leur demandais, par exemple, de m’expliquer le conflit israélo-palestinien. Après quoi, je suis partie en Palestine pour documenter les manifestations de Bil’in en Cisjordanie. C’est là que j’ai réalisé que je voulais étudier l’art et apprendre à faire des films. 

 

 

Tu revendiques un art représentant honnêtement les individus. Comment s’insère ton histoire personnelle dans ton travail ? 

Je ne représente personne. Les gens se représentent eux-mêmes, ils existent, ils ont leur propre voix. Mon travail est simplement un contenant dans lequel interviennent ceux qui veulent s’exprimer et proposer des perspectives individuelles afin de faire évoluer notre sagesse collective. En mettant en valeur les vécus individuels, je veux leur donner du pouvoir. Par l’écoute de leurs voix et le partage de leurs visions et de leurs expériences, je veux dévoiler l’intersectionnalité de nos identités, de nos traditions, de notre besoin de justice et de guérison… C’est en découvrant les autres que j’ai découvert qui j’étais et qui je voulais être. 

“J’ai demandé à un ami designer de m’aider”

 

Ta plateforme internet est très innovante : différents médias y sont regroupés et créent ensemble une atmosphère immersive. Comment imagines-tu les réactions de ton audience lorsqu’elle arrive sur ton site ? 

Je voulais que mon site soit comme une œuvre d’art pour changer des sites internet type portfolio. J’ai demandé à un ami designer de m’aider : ensemble, nous avons créé un espace nourrit par le cosmos, la beauté des âmes et ces petites choses du quotidien qui m’inspirent et me calment.

Dans de nombreuses œuvres, tu revendiques la possibilité d’une renaissance de la spiritualité dans notre monde moderne. Ton public est-il sensible à cette dimension de ton travail ? As-tu reçu des témoignages de personnes touchées par cet appel à la spiritualité et à l’introspection ?

Je ressens une joie immense lorsqu’on m’envoie des photos de WINGS OF ENCOURAGEMENT BRASS (créé en 2019, N.D.L.R.) à côté d’un miroir de salle de bain ou sur un mur au dessus d’un lit. WINGS OF ENCOURAGEMENT BRASS est inspiré d’une leçon que j’ai reçue à Tel Aviv dans un magasin de téléphonie mobile géré par des Erythréens, lorsque je vivais en Israël/Palestine. J’ai décidé d’imprimer ces mots sur un papier de couleur A4 puis d’en faire une plaque commémorative et d’inclure cette pièce dans chaque exposition à laquelle je participe. Au moment même où je fais cette interview, un ami vient de m’envoyer : “J’ai visité un appartement à Brooklyn, WINGS OF ENCOURAGEMENT BRASS est accroché sur le frigo”. Meilleur texto. 

Nombre de tes pièces ont pour objet la résistance interne à une répression externe. Au sujet de ton installation WISDOM FERTILIZER réalisé en 2019, tu as dit qu’elle devait nous aider à nous souvenir de notre force intérieure et de notre capacité de résilience. Peux-tu nous parler plus amplement de cette œuvre? 

Quand j’ai réalisé WISDOM FERTILIZER, j’étais enceinte de mon fils, pleine d’énergie de guérison. Je souhaitais comprendre comment notre passé et nos conditions de vie nourrissent nos peurs. Je voulais parvenir à me comprendre profondément, en partant de l’intérieur. Alors j’ai créé mon propre therapeutic tutorial : un rappel, un espace, auquel je pouvais me référer quand je me sentais triste ou désemparée. Maintenant c’est un atelier de réalisation que je propose aux autres. Je leur donne les outils pour qu’ils puissent créer leur propre rituel de guérison avec la création d’une vidéo. Elle doit rappeler à chacun sa beauté intérieure et sa propre puissance. 

La résistance illustrée dans ton travail artistique est une réalité dans ton parcours et ta formation : tu as pris part à l’organisation Active Vision lors de ton séjour en Israël/Palestine pour travailler avec de jeunes réfugiés africains. Quelle était ta relation avec le Moyen-Orient avant ce voyage et comment as-tu vécu ce séjour en n’étant pas toi-même Israélienne ou Palestinienne ?

Mon père est libanais mais je ne l’ai pas connu. J’ai compris progressivement que je cherchais, à travers mon travail, à faire la paix avec mon père et avec moi-même. À 20 ans, j’ai décidé de partir en Israël/Palestine pour être activiste et documenter l’occupation. À ce moment-là de ma vie, j’étais aussi à fond dans l’étude de la spiritualité juive et je voulais savoir s’il existait de “bons Israéliens” qui étaient contre l’occupation. Un ami m’a présenté aux membres d’Active Vision qui se battaient à l’époque contre la destruction des villages bédouins dans le désert du Négev et la déportation des demandeurs d’asile africains. C’est avec eux que j’ai commencé à travailler. 

 

Courtesy Alicia Mersy

 

Dans NOT WHITE NOT JEWISH (2016), filmé dans un salon de beauté à Tel Aviv géré par une réfugiée soudanaise, tu écoutes des Éthiopiens juifs parler d’Israël et des Ashkénazes. Dans DON’T BELIEVE IN COLOR, BELIEVE IN BUSINESS (2016), tu interviewes un demandeur d’asile érythréen. Pourquoi as-tu choisi de documenter les différentes communautés des résidents et des réfugiés en Israël ? Considères-tu ce travail de documentation comme une forme de résistance active à la politique du pays? 

Exactement. Mon travail à Tel Aviv m’a aidé  à comprendre les injustices sociales et politiques du pays. J’avais envie d’entendre l’opinion de la communauté soudanaise, érythréenne et éthiopienne sur Israël et les Israéliens. D’abord, j’ai décidé que chaque matin, je passerai par la station centrale de Tel Aviv pour me faire des amis et pour les filmer. Par la suite, je suis rentrée dans un salon de beauté et j’ai rencontré la propriétaire, Fatimeh. Je lui ai demandé si je pouvais passer du temps dans son salon, écouter les conversations des femmes et documenter leurs histoires, leurs enseignements. Je suis aussi restée avec les gérants soudanais d’un magasin de téléphone. Je voulais qu’ils me racontent leur vécu et l’histoire de leurs immigrations en Israël. 

Décoloniser son regard et décoloniser l’art, est-ce aussi une forme de résistance active? 

Lorsqu’on sort du corps de notre mère, on intègre un monde où règne en maître le jugement. On apprend à se protéger, à se cacher. On a peur que l’autre perçoive que l’on n’est pas celui qu’on prétend être. Décoloniser son regard devrait être enseigné à l’école élémentaire. Décoloniser son regard, c’est étudier son histoire, ses origines, c’est s’asseoir avec les autres pour écouter et comprendre leurs traumatismes pour guérir et se guérir et renaître encore et toujours.

 

“C’est se réveiller le matin et se dire : tout est spécial, spécifique, unique… parce que je suis en vie.”

 

Tes pièces ont souvent pour objectif de subvertir des éléments basiques de la vie quotidienne et d’y injecter une forme de sagesse et de connaissance de soi, je pense notamment à HYPNOSIS MASSAGE CHAIR (2019) et AURIC OASIS LOUNGE (2019). Cette spiritualité rejoint le combat contre la promotion capitaliste du self-care en revendiquant une vie intérieure plus profonde. Comment pouvons-distinguer la véritable spiritualité du self-care ? 

La vraie spiritualité ne peut advenir que lorsqu’on a plus peur du regard des autres. C’est le moment où l’on devient qui on est. Je n’ai rencontré qu’une seule personne comme ça dans ma vie. La vraie spiritualité, c’est de faire tomber le masque. C’est d’envoyer un email à celui qu’on a blessé pour lui demander pardon. C’est s’asseoir pour boire un thé et écouter ce qu’une autre personne a à nous dire, sans penser à ce que l’on doit faire, aux tâches du quotidien. C’est prendre conscience de son ego. Comprendre les limites des autres, les laisser parler, les accepter même s’ils ne partagent pas nos croyances. C’est trouver ce qui nous fait nous sentir bien et le répéter chaque jour. C’est oublier et désapprendre, grandir, servir les autres, rechercher ce dont on a besoin. C’est se réveiller le matin et se dire : tout est spécial, spécifique, unique… parce que je suis en vie. 

 

FEAR EATS THE SOUL (2017) est un des nombreux services virtuels que tu as créé. La vidéo, très inspirée par l’esthétique d’Internet, rappelle au spectateur l’importance de « calmer » son ego. Le monde digital étant perçu comme générateur d’ego boost et  d’anxiété sociale, tu imagines un module virtuel faisant la promotion du self-care. Est-ce que tu penses qu’à terme l’usage du digital est viable pour les humains et leurs santés mentales ? As-tu pensé à créer une plateforme virtuelle promouvant l’exercice de la libre spiritualité?

Lorsque j’ai réellement compris ce que voulait dire « calmer » son ego, ma vie est devenue beaucoup plus douce. Alors j’ai décidé d’en parler dans mon travail. Le digital et les réseaux sociaux peuvent être dangereux si on les utilise mal. On croit qu’ils nous rapprochent, mais les réseaux peuvent vite nous éloigner les uns des autres. Pour atteindre un réel contentement, il faut se libérer du temps et vivre dans le présent. Les réseaux sociaux, c’est l’opposé du moment présent ! Lorsqu’on scroll notre feed, nous n’avons plus aucun contrôle sur les images que l’on reçoit. C’est un espace de distraction infinie et de comparaison. Toutes ces informations sont des énergies qui peuvent nous nourrir autant qu’elles peuvent nous faire du mal. Exactement comme quand nous sommes affectés par la bienveillance d’un sourire ou par le mépris d’un regard noir, les images des réseaux nous affectent directement. Aujourd’hui, je travaille sur une plateforme online qui propose des thérapies gratuites pour décoloniser le monde et aligner les communautés sur la loi cosmique. Les guérisseurs, les thérapeutes, les mentors et les sages avec qui je choisis de travailler promeuvent tous la manifestation et la joie. Ils offrent des outils pour renouveler les perspectives sur la vie et y introduire l’abondance et la beauté par l’appropriation du présent. J’aimerais que le monde ait accès à ces guérisseurs et à leur sagesse, parce que ces conversations thérapeutiques peuvent nous unir et guérir véritablement nos corps et nos esprits. 

Conversation: Anna Ehrenstein, albanese diaspora rat (2020)

02.09.2020

Conversation: Anna Ehrenstein, albanese diaspora rat (2020)

 

Anna Ehrenstein, “Albanese diaspora rat” comme elle se surnomme elle-même, vit à Berlin. Ses œuvres disruptives ont été exposées dans le monde entier. Elle a étudié la photographie, les nouveaux médias et le commissariat d’exposition dans plusieurs pays d’Europe. Même si son travail gravite autour de ce qu’elle décrit comme “L’Autre de l’intérieur” (le peuple albanais et sa diaspora), elle remet, du même coup, activement en question tous les préjugés culturels qu’elle peut identifier. Anna Ehrenstein est fascinée par les algorithmes, les images et leurs impacts sur nos réalités subjectives. Ensemble nous avons parlé du courage nécessaire pour rechercher la beauté, de comment ses productions l’aident à se déconstruire et pourquoi l’humour et l’ironie pourraient servir d’outils de guérison collective. 

 

Entretien 

Marouane Bakhti 

 

Des outils pour la convivialité – Anna Ehrenstein

 

‘J’ai eu le sentiment que les jeunes avaient mal choisi leur endroit pour manger des kebabs. Trop de sauce’

 

 

Soleil Rouge : Salut Anna ! Pourquoi as-tu choisi d’être artiste ? 

Anna Ehrenstein : Depuis que je suis enfant, j’ai toujours voulu travailler dans le domaine artistique. Je pense que la raison principale est ma fascination pour la création et surtout pour l’esthétique : ma réflexion a toujours été centrée sur la beauté. La beauté est un mot si méprisé dans l’art contemporain. On y voit une sorte de basse culture féminine. J’y vois plutôt la possibilité de façonner et de déclencher des conversations qui reflètent et sculptent le monde dans lequel nous vivons. 

 

SR : La plupart de tes œuvres racontent et rassemblent des récits singuliers et marginaux. À travers eux, tu explores la fabrication de la différence culturelle. Peux-tu identifier ce qui te pousse à le faire ? 

A.E. : Je crois profondément au travail de subjectivation, cette conscience que nos actions découlent de la perspective que nous avons sur les choses. La justice sociale dans l’enseignement standard en Europe occidentale est en contraste flagrant avec le régime des frontières européennes. C’était l’une des choses qui me révoltait adolescente. Je pense que de nombreux enfants issus de l’immigration dans les pays de l’Union Européenne partagent ce sentiment de citoyenneté conditionnelle, l’impression de vivre dans un troisième espace sans jamais se sentir chez soi. Alors que je passais mes étés en Albanie avec la famille de ma mère ou mon père retourné vivre à Tirana dans les années 90, mon éducation s’est déroulée en Allemagne. De nombreuses parties de ce pays sont encore soumises à la ségrégation raciale. Lorsque vos parents se battent pour que vous étudiiez dans une école avec de bonnes ressources, vous finissez souvent par être le seul migrant même s’il y a beaucoup de familles non-blanches à proximité de l’établissement. Et dans le contexte allemand, même si vous êtes né en Allemagne et que vous avez obtenu votre citoyenneté à l’adolescence comme moi, vous êtes condamné à rester dans cette sorte d’espace amorphe. Ce sentiment d’être une paria m’a fait trouver refuge dans la sous-culture et, avec d’autres parias, construire des réseaux. Ce n’était pas une décision consciente de construire ma carrière artistique autour de ça mais c’est ce qui m’est venu naturellement, sans doute parce que j’ai beaucoup de colère contre les idées que les médias perpétuent et plus largement une relation amour-haine envers les humains. 

 

 

SR : Dans ta série d’œuvres intitulées Tales of Lipstick and Vertue, tu interroges la question de l’identité traversée par des dynamiques de genre, de classe et d’ethnicité. Comment est-ce d’être une enfant d’immigrés albanais dans la société allemande ? 

AE : Je ne vais pas te mentir, c’est difficile. En Allemagne, la suprématie blanche en politique est très établie. Être albanais entraîne une forte stigmatisation. Beaucoup de gens originaires d’Albanie changent de nom : je me suis retrouvée avec le nom du deuxième mariage de ma mère. Comme ma peau est claire, de nombreux amis sont surpris d’entendre que le racisme sévit si sévèrement en Allemagne pour moi, comme pour de nombreux autres migrant.e.s du Sud-Est. En même temps, je suis très consciente que les gens de mon âge qui ont vu la guerre civile en Albanie ont des cicatrices profondes que je n’ai pas parce que j’ai vécu ces années-là en Allemagne. Berlin est une belle bulle de coexistence. Mais cela vous brise toujours le cœur quand vous assistez aux micro-agressions auxquelles votre mère est confrontée – car elle a l’air « si musulmane » et parle avec un accent albanais – ou à sa tristesse quand elle perd à nouveau un ami allemand parce qu’il ne peut pas faire face à son intellect et qu’il commence à se mettre en colère quand il se rend compte qu’elle n’a pas besoin de son aide. Les Albanais et les Bosniaques sont les deux communautés à majorité musulmane considérés en Europe comme « L’Autre de l’intérieur ». Les occidentaux ont fétichisés les structures mafieuses et leur sauvagerie camouflée dans la société albanaise. Comme pour chaque stéréotype, il y a une part de vérité, ces choses existent et rendent la vie albanaise parfois difficile, mais il n’y a pas de «mafia» en Albanie, seulement des réseaux de criminalité organisée. En même temps, ils sont le résultat de milliers d’années de domination, de colonisation et de manque de soutien. L’Europe profite d’avoir une main-d’œuvre et des ressources bon marché à proximité mais les médias occidentaux n’aiment pas en parler. Ils préfèrent plutôt perpétuer une image de désespoir et photographier les cinq mêmes familles et mettre en scène une pauvreté couleur pastelle, romantique et mélancolique. 

 

 

‘Je fais des captures d’écran comme une folle, j’achète des matériaux et des tissus comme une collectionneuse’

 

 

SR : Tes photographies interrogent également le processus de représentation de soi et de construction de l’identité entre vérité et artifice. Comment as-tu trouvé tes codes et ton esthétique ? 

A.E. : Il s’agit d’un amalgame de recherches en ligne et dans la vie. Comment une fausse identité se construit-elle sur les réseaux sociaux ? Que disent les YouTubeurs sur l’achat de sacs d’imitation dans un contexte Sud-Est européen comme celui du grand bazar d’Istanbul ? Comment les textiles contrefaits sont-ils imbriqués dans le tissu urbain et commercial de Tirana ? Comment ces marchandises sont-elles présentés dans mon quartier à Berlin ? Comment les propriétaires d’un magasin d’alcool conçoivent-ils leurs graphismes ? Je photographie et je fais des captures d’écran comme une folle, j’achète des matériaux et des tissus comme une collectionneuse. En plus de ça, j’essaie d’être très attentive à mon environnement. Pour chaque cycle de travail, l’esthétique diffère légèrement mais elle est toujours un hybride entre mon environnement et les apports des personnes de mon entourage. 

 

SR : Dans Inverted Guide, tu procèdes à un renversement du regard grâce à l’exploration de ton propre quartier berlinois, Neukölln comme si tu étais en terre étrangère. Qu’as-tu découvert ? 

A.E. : J’ai réalisé ce projet avec douze enfants d’une école du quartier. Neukölln est l’un de ces quartiers qui ne bénéficient pas de l’aide de l’État comme d’autres quartiers. Il a été très touché par la gentrification. Lorsque vous entrez dans l’adolescence, il est essentiel de se représenter soi-même. Décoloniser l’éducation et avoir une conversation réciproque font partie des plus belles expériences que j’ai pu avoir à travers ma pratique artistique. Chaque projet de ce genre que je fais m’aide à déconstruire les préjugés que j’ai sur moi-même et à propos des autres. Les enfants ont décidé des lieux et des sujets à visiter et à photographier. Ils m’ont accueilli dans leurs réalités personnelles. Comme beaucoup d’autres quartiers de racisés rapidement gentrifiés, des mondes parallèles coexistent, des réalités se font faces avec leurs joies et leurs tristesses. J’ai d’ailleurs appris que le professeur d’allemand des enfants a commencé à comprendre le racisme structurel après avoir commencé à enseigner dans leur école. Grâce à eux, j’ai rattrapé mon retard en matière de rap allemand et de K-pop. Je me suis aussi souvenue de l’importance d’écouter de la musique dans une langue que l’on comprend bien. Et même si j’ai été impressionnée par leur goût pour les baskets, j’ai eu le sentiment que les jeunes avaient mal choisi leur endroit pour manger des kebabs. Trop de sauce. 

 

 

Tales of a Lipstick – Anna Ehrenstein

 

SR : Tu mélanges les méthodes publicitaires, documentaires et issues de la photographie de mode pour créer des images, qu’essaies-tu de créer avec ces contrastes ? 

A.E. : Je pense que lorsque vous rencontrez une barrière et que cette barrière n’a pas de sens pour vous, vous devez la renverser. Dans le discours photographique, il y a tant de limites auxquelles les gens s’attachent… Ces limites sont plus gênantes qu’utiles. Bon, de nombreuses règles peuvent avoir un sens dans le contexte de leur application, par exemple dans le journalisme. Dans les catégories photographiques, certaines règles sont dites plus subjectives, comme dans la photo de mode, et d’autres plus objectives, comme dans la photo documentaire et la publicité (qui sont d’ailleurs des catégories privilégiées en ce qui concerne la création de capitaux). 

 

SR : L’humour est très présent dans ton travail. Tu as un sens de l’ironie assez spectaculaire. Pourquoi est-ce si central dans tes œuvres? 

A.E. : Ma famille me rappelle toujours que c’est quelque chose de culturel pour nous : le shaka (la « blague » en Français) et le fait de ridiculiser constamment les autres sont des éléments très importants de la culture albanaise. Les gens qui n’ont pas beaucoup de raisons de rire sont souvent ceux qui sortent les meilleurs punchlines. En dehors de cela, c’est aussi très intentionnel chez moi. Les politiciens néo-fascistes qui blaguent sur Twitter sont évidemment très effrayants mais en même temps, je pense que le monde est un endroit assez triste et que le rire pourrait aider à une guérison collective : c’est un moyen de s’ouvrir à des conversations douloureuses. 

 

 

 

 

SR : Tu as travaillé sur un très large spectre de supports mais ces derniers temps il me semble que tu es revenue à la photographie. Comment expliques-tu cela ? 

A.E. : Je pense que cela fait vraiment partie des différentes vagues et phases qui se forment dans ma pratique artistique. Je suis très intéressé par la façon dont la culture visuelle et la photographie s’étendent et circulent de l’intérieur de l’écran jusque dans les réalités de nos vies. Mes photographies sont donc toujours en relation avec différents médiums comme l’installation ou la sculpture.

 

SR : En tant que membre d’une diaspora, tu dis que tu ne peux pas appartenir pleinement à tes deux groupes culturels. Tu décris d’ailleurs ton statut comme celui d’un « observateur en métaposition », peux-tu nous en dire d’avantage ? 

A.E. : Je suis sûr qu’il s’agit d’un phénomène mondial pour tous les migrants contraints de trouver leurs équilibres entre deux cultures. Vous devez trouver des vérités contrastées qui coexistent entre vos mondes et vos réalités de vie. Lorsque le récit de votre “pays d’accueil” exclut votre existence, ce malaise s’intensifie. L’analyse des différences entre les sphères culturelles est une constante. Même si cette expérience peut être troublante en raison des structures racistes, il y a quand même beaucoup d’avantages dans le fait d’avoir accès à deux cultures très différentes. L’ambiguïté et les vérités divergentes deviennent une banalité quotidienne. Les personnes qui n’ont pas vécu cette expérience sont parfois un peu trop obstinées dans leurs versions de la vérité. 

 

“Je pense que lorsque vous rencontrez une barrière et que cette barrière n’a pas de sens pour vous, vous devez la renverser.”

 

SR : Dans tes œuvres, tu prends parfois le rôle de médiateur en mettant en valeur les voix des minorités. Dans le projet Santa Boogie par exemple, tu as travaillé sur l’identité noire et queer. Remets-tu parfois en cause ta légitimité ? La collaboration transdisciplinaire est-elle une réponse possible ? 

A.E. : La remise en question de mon travail et de ma position est centrale et je suis très consciente des difficultés qui accompagnent les productions transculturelles. La théorie décoloniale s’est transformée en une ségrégation accrue de personnes qui auraient pourtant eu besoin les unes des autres pour s’allier, non pas pour effacer les différences mais au contraire pour les entendre et les faire exister. La persistance de la suprématie blanche correspond à ce moment de colère où nous nous trouvons actuellement. Lorsque vous lisez et écoutez certains des fondateurs de la théorie décoloniale comme Edward Saïd, il est clair que l’intention de leurs travaux était de surmonter les divisions sans occulter nos différences. C’est un processus constant qui, à mon avis, doit aussi parfois faire mal. Aucun d’entre nous ne veut vivre dans un monde où les noirs ne travaillent qu’avec des noirs et les musulmans qu’avec des musulmans. Comme tu le dis, la collaboration est une réponse. Travailler avec une multitude de personnes et faire se rencontrer leurs connaissances et leurs cultures est une chose, rendre ces conversations publiques et être ouvert à la critique en est une autre. C’est la raison pour laquelle, dans le cadre de la collaboration Tools for Conviviality avec mes amis de Dakar je suis constamment visible dans les vidéos. Et je sais pertinemment qu’on peut se demander “Mais qu’est-ce que cette fille bizarre au teint clair fait là-bas ?”. Il faut savoir faire preuve de transparence et d’écoute. Avec la montée actuelle du fascisme, la dernière chose dont nous avons besoin c’est de plus de ségrégation. Nous devons être capables de nous critiquer et d’accepter que nous ne pouvons représenter personne en dehors de nous-même, ce qui ne nous empêche pas de communiquer les uns avec les autres. 

 

 

SR : Les interconnexions et les hybridations de notre monde contemporain semblent te captiver. Pourquoi cela ? 

A.E. : Je pense que mon histoire personnelle est très liée aux grands problèmes auxquels notre société planétaire est confrontée à l’heure actuelle : extractivisme, déplacement, mouvement et rêves… La lutte des classes, des races, de sexes et leurs intersections. Au cours du siècle dernier, la technologie a tout transformé. Il est évident que nous sommes au milieu d’un changement tectonique. J’ai le sentiment de voir se produire dans mon environnement des choses qui ne se sont jamais produites auparavant : les Albanais font de la musique avec des gens qui vivent à Nairobi, les Turcs prononcent des mots jamaïcains dans leurs clips vidéo… L’hégémonie occidentale dans les sous- cultures a implosé et je suis curieuse de voir comment tout cela va structurer les réalités de nos vies.

 

 

SR : Dans le projet Zen for Hoejabi, tu présentes un hijab conceptualisé de différentes manières : ton travail fonctionne comme un miroir qui place les gens devant leurs préjugés et leurs fantasmes. Penses-tu qu’il y ait des chances pour que tes œuvres d’art modifient quelque chose de la pensée du spectateur ? 

A.E. : Je crois profondément au pouvoir de l’image et à la confrontation. Dans mon travail, je parle constamment des préjugés culturels. C’est parfois très fatiguant mais j’ai moi-même beaucoup appris. Et dans le court laps de temps de ma carrière, de nombreuses personnes se sont remises en question et ont grandi. De nombreuses politiques identitaires sont directement appliquées sur le corps des femmes : le Botox d’un côté, la Burka de l’autre… Et les femmes musulmanes sont considérées comme passives et sont exclues du discours technologique. Pour le travail vidéo que je viens d’effectuer avec l’incroyable collectif House of Tupamaras en Colombie, je me suis mise à faire des recherches sur les dangers de cette exclusion. Cela m’a amené à me poser la question suivante : comment l’externalisation de notre processus de décision s’est-elle accélérée à cause des algorithmes ? 

 

SR : Merci  Anna,  c’est la fin de l’interview ! Peux-tu nous faire part de tes projets présent et à venir ? 

A.E. : En ce moment j’ai deux expositions à Berlin : la KOW Gallery et à la Barbara Thumm Gallery ainsi que deux projets d’expositions et de performances avec la House of Tupamaras. Et je travaille aussi sur un livre avec Spector Books et C/O Berlin pour le projet Tools For Conviviality qui sera publié en janvier prochain et donnera lieu à une exposition personnelle. 

 

 

Yugnat999 : Les mèmes sont les miroirs de notre société

21.08.2020

Yugnat999 : Les mèmes sont les miroirs de notre société

 

 

Discret mais ultra-populaire, c’est en mettant son prénom, Tanguy, ainsi que le nombre du diable à l’envers que @yugnat999 se présente pour poster chaque semaine des dizaines de mèmes sur son compte Instagram.

 

 

 

Interview

Lola Levent 

 

 

Fondateur du groupe Facebook « Neurchis de mèmes », ce ventriloque des sujets d’actualités tournés en dérision et grand spécialiste des vannes cinglantes voyait régulièrement son profil sauter. Il s’est depuis tourné vers l’autre réseau social pour publier son travail. Travail oui, parce que les blagues imagées qui slident de DM en stories ne naissent pas toutes seules !

Alors que tout est là, sous nos yeux, sur sa page — une parmi tant d’autres —on ne peut s’empêcher d’être curieux : comment passe-t-on de la private joke la plus obscure à la plaisanterie ultime qui fera pouffer toute une génération de français ? Et pourquoi le rire à grande échelle sur Internet (le compte @yugat999 possède à ce jour 443k abonnés) est-il en train de devenir un instrument de cyber-pouvoir aujourd’hui encore beaucoup trop sous-estimé ?  

 

 

“J’ai toujours été très friand d’internet”

 

Salut Yugnat999 ! Quel est ton rapport à Internet? Est-ce pour toi un refuge? Une échappatoire? 

J’ai toujours été très friand d’internet, je suis quelqu’un de relativement réservé et ça m’a effectivement permis de m’échapper un peu. C’est un univers que j’ai découvert très tôt : ayant grandi dans un des premiers foyers équipés de France, j’ai vraiment grandi avec. 

 

La figure du geek était plutôt mal perçue il y a quelques années. Selon toi, qu’est-ce qui a permis au nerd de devenir cool? 

Le geek est toujours mal vu je pense, en tout cas j’ai l’impression que les nerds sont toujours marginalisés à l’adolescence. Mais j’ai aussi cette impression que le fait d’être mis à l’écart permet de se créer une véritable personnalité en dehors des codes mainstreams et de développer ses passions. C’est quelque chose que j’ai observé, les gens qui maintenant réussissent dans les domaines créatifs sont généralement des gens qui n’étaient pas “populaires” durant leurs années collège/lycée. J’aime imaginer qu’il y a un lien de causalité entre la marginalisation précoce et le développement des spécificités individuelles. Il est aussi probable que le nerd soit devenu cool car la vie numérique s’est grandement développée. Les gens qui sont plus à l’aise avec les réseaux sociaux et internet en général, qui en maitrisent les codes, sont donc devenus des références et des personnalités reconnues.

 

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Assume-t-on enfin les vertus d’internet? Que penses-tu du changement de statut de ceux qui passent beaucoup de temps sur les réseaux et qui même parfois en vivent? 

Je pense que c’est générationnel. Pour quelqu’un qui a grandi dans un monde où internet a toujours existé, il peut totalement assumer de passer son temps sur Internet et comprendre que cela puisse générer de l’argent. Je pense que c’est relativement plus compliqué à comprendre pour des personnes qui ont pris le train en marche et pour qui ce n’est qu’un passe-temps oisif.

 

Ta visibilité te fait-elle prendre conscience de certaines responsabilités? Si oui, lesquelles? 

Oui forcément, plus ton audience grandit, plus tu te dois d’être clean et lisse. Je ne me permets plus autant de trucs qu’avant. D’une part parce que j’ai évolué et d’autre part parce que je sais que ce que je dis ou fais peut avoir un impact, cela peut influencer une partie de mon audience. J’ai une responsabilité envers les gens qui me suivent, c’est quelque chose qui me mets un peu la pression mais pour le moment j’ai l’impression que je m’en sors relativement bien.

 

Essayes-tu de sensibiliser les gens à certains sujets au travers de ton activité?

Je ne le fais pas de manière totalement consciente. Quand j’ai quelque chose qui me tient à cœur et que j’en parle via mes memes, c’est plus un exutoire qu’une tentative d’influer sur les opinions de mon audience. Je ne suis pas un très bon pédagogue de toute façon, et il y a énormément de créateurs de contenus sur internet qui sont bien plus doués que moi dans une optique didactique.

 

Peux-tu parler de ton rapport aux artistes et aux marques? 

C’est un rapport de fan : les gens ou marques que je tague dans mes memes, je les apprécie en règle générale, c’est un moyen de les approcher et de leur montrer mon travail en les y intégrant. Après, il m’arrive de taguer des gens pour me moquer d’eux. En règle générale, c’est surtout avec les personnalités politiques que je fais ça.

 

Quel est ton remède pour la panne d’inspiration? 

Le vin blanc ! Non, j’avoue que quand je suis en panne d’inspiration je retourne voir ce que j’ai fait il y a plusieurs mois et je le reposte tel quel ou bien je l’adapte à la situation actuelle.

 

“Tous les gens que je rencontre peuvent m’inspirer”

 

Pourquoi le franglais?

Why not ? Non en vrai c’est parti d’un seul meme où j’avais utilisé le franglais et après je me suis plongé à fond dans le délire, c’est devenu quasi obsessionnel et maintenant c’est ma marque de fabrique. Les gens voient un meme en franglais ils savent directement que ça vient de chez moi, et ça c’est une force je pense. Tu peux pas réussir si t’as pas un truc pour te démarquer, un univers personnel, des gimmicks etc….

 

Qu’est-ce qui te fait le plus rire? 

Franchement c’est con mais les remix shitty fluted du générique de la 20th Century Fox, ce genre de truc où les gens reprennent des morceaux iconiques en les recréant avec des objets complétement lunaires, ça me fait mourir de rire.

 

Quelle est la blague dont tu es le plus fier et pourquoi?

La blague dont je suis le plus fier c’est mon personnage global de Yugnat999 : j’ai réussi à faire croire à beaucoup de gens que j’étais ce personnage dans la vraie vie alors que je suis quasiment à l’opposé de ce que je peux montrer.

 

 

Qui t’inspire ou de qui admires-tu le sens de l’humour? 

Tous les gens que je rencontre peuvent m’inspirer. Il suffit que la personne dise ou fasse quelque chose qui me parle et m’évoque un meme pour que je m’en inspire. C’est ultra riche comme manière de fonctionner je trouve. Mon cerveau pense aux memes en toile de fond un peu, c’est un prisme global.

 

À quoi se joue un bon mot ? Quels sont les ingrédients d’une plaisanterie réussie? 

Tout se joue comme dans beaucoup de domaines sur le timing, il faut savoir faire les bonnes vannes au bon moment. Il y a aussi la maitrise du sentiment d’identification. Je me pose toujours la question : à qui ma blague va t-elle parler et comme va-t-elle être perçue ?

 

Est-ce qu’on peut dire que notre génération a suffisamment de références communes pour que l’on puisse parler d’un sens de l’humour commun et uniformisé? 

Il y a une sorte d’humour générationnel c’est sûr, des références communes et partagées du fait de l’uniformisation de la culture, mais il reste toujours des différences entre les gens et leur humour. Il y a des gens qui ne captent pas du tout le second degré et d’autres qui communiquent uniquement via le sarcasme. 

 

 

Est-ce que tu dirais que l’autodérision est au cœur du phénomène des memes et même un trait propre à notre génération ? 

Je pense que de base, pour toute forme d’humour, il est préférable d’avoir de l’autodérision, c’est un peu trop facile de se foutre de la gueule de tout le monde et ne pas accepter d’être la cible des moqueries. Il faut cependant que cela reste de la moquerie sans animosité, c’est là toute la difficulté je pense ! On a de la chance, notre génération a l’air d’être beaucoup plus encline à accepter les piques. Je ne sais pas à quoi c’est dû mais c’est un constat que je fais. La susceptibilité est moindre que pour les générations précédentes. Et encore : tant que les moqueries sont faites dans les règles de l’art et ne cherchent pas à blesser elles sont généralement bien acceptées.

 

Selon toi, peut-on parler des memes comme d’un outil pour identifier des problématiques sociétales et culturelles? 

Je pense qu’en effet les memes sont les miroirs de notre société. Ils font partie intégrante des messages qui seront étudiés à l’avenir pour comprendre les événements sociétaux advenus par le passé. C’est un médium de communication, chacun peut en faire ce qu’il a envie et faire passer (ou non) des messages à son auditoire.

 

Comment imagines-tu ces traces de notre histoire à tous dans des dizaines d’années? Que deviendront-ils? À quoi ressembleront les nouveaux formats? 

Franchement aucune idée de comment ça va évoluer, c’est ça aussi ce qui fait le charme d’Internet : cette imprévisibilité ! J’espère simplement que l’on pourra continuer à partager nos memes et nos opinions en toute liberté sur internet.

 

Conversation: Tabita Rezaire, guérisseuse post-internet

16.08.2020

Conversation: Tabita Rezaire, guérisseuse post-internet

 

 

Artiste mais aussi activiste et thérapeute, Tabita Rezaire transforme, dans son travail, le monde du digital en moyen de cicatrisation. Elle réunit, dans ses œuvres, la réalité virtuelle, les images de synthèse et les GIF en tout genre à travers lesquelles elle examine les structures sociales oppressives avec humour, grâce à la force d’une imagerie psychédélique déployée dans ses vidéos et ses installations.

 

Entretien

Marie Laplante 

Portrait

Marcella Ruiz

 

Née française d’origine guyanaise et danoise, elle a grandie dans la banlieue parisienne, et vit désormais à Johannesburg. Après un passage à la Central Saint Martins de Londres, elle expose à la 9ème Biennale de Berlin en 2016 ainsi qu’à la Tate Modern de Londres et au Musée d’Art Moderne de Paris. Co-fondatrice de l’agence de création NTU, elle pratique également les Yogas Kemetic et Kundalini, qui lui ont permis de découvrir une autre façon de diffuser ce qui lui tient le plus à cœur : l’enseignement des pratiques anciennes de la spiritualité.

 

 

 

“Nos corps viennent de la terre, sont nourris par elle, et lui reviennent à la fin de nos vies.”

 

Bonjour Tabita, tu es d’origine guyanaise et danoise, tu as grandi à Paris, tu as fait une partie de tes études à Londres, tu as vécu à Johannesburg et tu vis désormais à Cayenne. Avec un parcours aussi atypique, penses-tu que les différents contextes dans lesquels tu as évolué t’ont influencés ? 

On est tous influencés par l’endroit où on est né, où on grandit et où on vit par la suite. L’énergie de chaque territoire est singulière et nous impacte différemment. La terre est vivante, elle respire en nous. En ce moment je me forme pour être doula (Une doula est une personne, homme ou femme, qui apporte soutien et accompagnement moral et pratique à une femme enceinte ou un couple durant la grossesse, la naissance, et la riode néonatale N.D.L.R.) et dans cette formation, on parle beaucoup de l’importance de la vie intra-utérine sur notre développement, et de comment ce premier environnement nous influence tout le reste de notre vie. 

 

 

 

En France, il est encore très peu question de la notion de « colonialisme électronique » qui se joue sur Internet et que tu interroges dans tes œuvres. Quand as-tu commencé à intégrer les nouvelles technologies à ton travail et  comment penses-tu que nous devrions faire pour nous déconnecter de cette « matrice colonialiste » ?

Quand je me suis installée à Johannesburg, en 2014, je me suis beaucoup intéressée à Internet que j’ai commencé à considérer comme un espace colonisé où se joue des luttes de pouvoir notamment au profit du monde occidental. Le cyberespace est un outil qui déploie et maintient l’hégémonie occidentale et qui demande lui aussi à être décolonisé, tant au niveau de son contenu (violence du trolling, des haters, cyberbullying et de la sous-représentation des subjectivités non dominante) mais aussi de par son infrastructure : qui y a accès ? À quel prix ? À quelle vitesse ? Sous quelles conditions ? Sous l’emprise de quelle puissance ?  On se rend vite compte qu’Internet repose sur un ensemble de systèmes imbriqués qui contribuent à l’exploitation et à l’extraction de ressources, de personnes et d’écosystèmes. Mais on se fout des enfants exploités dans les mines au Congo ou de l’énergie monstre qu’il faut pour refroidir les serveurs, encore moins des coraux menacés par la pose des câbles de fibre optique sous-marins, on veut tous des iPhone. Prendre conscience des mécanismes d’oppression que l’on soutient implicitement c’est bien, agir en conséquence c’est mieux. Qu’est-on prêt à sacrifier pour un vivre-ensemble plus juste ? Le fait même de pensée à la justice comme à un sacrifice est troublant… 

 

La notion de guérison est au cœur de ton travail. En quoi l’art est-il pour toi une technologie de guérison? 

Je ne pense pas que l’art soit nécessairement une technologie de guérison, mais en tant qu’amie, enseignante ou doula, tout ce que je fais est au service d’une vision de guérison collective. Ma pratique artistique est simplement un espace où je partage mon cheminement politique, émotionnel et spirituel. Pour moi, le processus de guérison est une arme décolonialiste car on a souvent tendance à reproduire des schémas hérités, voir à être loyale envers les souffrances des anciens. Je pensais il y a quelques années que la guérison, c’était simplement une affaire de bien-être, de lifestyle mais mon approche a depuis fondamentalement changé. Il s’agit au contraire de notre capacité à aller en soi-même, dans ses propres profondeurs, là où on ne veut pas regarder, là où on se fuit pour accueillir et secourir ces parties de soi dont on a honte, dont on a peur mais qui nous appartiennent. C’est notre plus grande liberté que d’être pleinement qui on est : devenir plein et entier avec nos fardeaux et parvenir à se pardonner et à transmuter notre colère. 

 

Tu possèdes une approche très afro-féministe de ce que tu appelles la  « colonialité du pouvoir » et, selon toi, les pratiques spirituelles sont nécessaires au combat politique. Peux-tu nous en dire un peu plus ? 

La colonialité du pouvoir est issue de l’héritage des systèmes impérialistes et coloniaux qui se sont intégrés à nos sociétés dites post-coloniales. On le voit clairement aujourd’hui : même si les lois ont changé les préjudices perdurent, les hiérarchies entre les races, genres, classes, orientations sexuelles, spécificités physiques ou mentales restent ancrées dans le tissus social et contaminent notre inconscient collectif. Idem pour les hiérarchies qui existent entre les cultures et les systèmes de connaissance. Nos systèmes socio-politiques et économiques reposent sur elles et sur les mécanismes de domination et d’oppression qui en découlent. Ces violences touchent toutes les sphères de nos vies : comment et qui on aime, comment on mange, comment on parle, comment on accouche, comment on se soigne, comment on communique, comment on apprend, comment partage, comment on fait l’amour, comment on travaille… Nous sommes tous conditionnés. C’est pourquoi il est impératif d’entamer un processus de désapprentissage.

 

 

Ta connaissance des cultures africaines t’a permis d’apprendre des formes de communications ancestrales. Comment les mets-tu en rapport avec les formes de communications que nous utilisons aujourd’hui via Internet ?  

En m’intéressant aux systèmes d’information et de communication informatiques, je me suis aperçue que parallèlement je faisais l’expérience d’autres réseaux de communication au sein de mes communautés spirituelles lorsque je communique avec les ancêtres ou même dans ma relation avec les éléments. Ces pratiques sont bien souvent relayées au rang de folklore archaïque mais il y a un monde au delà de la logique. Depuis que nous avons commencé à étudier la physique quantique, de plus en plus d’équipes scientifiques s’intéressent de nouveaux à ce qui relève encore de la mystique pour certains. Pour moi, il s’agit simplement de langages différents pour appréhender la même réalité. 

 

“Nous vivons un moment historique : la domination et de la domestication de la nature par la technologie montre enfin au grand jour sa violence et ses limites.”

 

Nous vivons une ère où le sentiment d’isolation générale prédomine et la situation que nous vivons actuellement amplifie ce ressenti et accentue encore un peu plus la peur de l’autre. De plus, il est devenu indéniable que nous avons trop longtemps vécu dans le non-respect de notre écosystème…

Nous vivons un moment historique : la domination et de la domestication de la nature par la technologie montre enfin au grand jour sa violence et ses limites. On commence seulement à comprendre que toutes les espèces sont interdépendantes et que notre santé dépend de tout le vivant. On a vu avec quelle facilité les gens ne se sentent pas concernés par le sort des espèces subissant l’élevage industriel car nous avons créé un monde où le respect de la vie est conditionnée par certaines valeurs morales, sociales et économiques qui n’ont rien à voir avec la réalité de l’existence. 

 

 

 

Crois-tu que la technologie pourrait être vectrice d’une guérison collective?

La spiritualité est le chemin d’union avec la vie sous toutes ses formes. Il s’agit d’un processus de transformation intérieure. Les technologies d’information peuvent nous inspirer mais pas nous transformer. Le processus spirituel demande une perception directe et une expérimentation. Les vidéos par exemple, c’est cool mais elles ne peuvent pas transmettre une expérience qui par définition doit être vécue. La spiritualité n’est pas un processus intellectuel, il n’y a rien à apprendre, il s’agit de faire l’expérience de soi avec une perception de plus en plus subtile. C’est pourquoi l’engament spirituel demande une pratique. Le digital peut être mis au service du spirituel mais malheureusement, la façon dont il est le plus souvent utilisé aujourd’hui crée beaucoup d’insécurités, développe l’esprit de compétition, et forge des remparts entre les gens.

 

Quels sont tes projets à venir ? 

Je suis actuellement en train de me pencher sur la création d’un espace de guérison collective dans le Parc amazonien de Guyane : Amakaba, qui pour moi se présente aujourd’hui comme le point de rencontre entre mes aspirations politiques, spirituelles et artistiques. Amakaba est un lieu pensé comme une célébration des sagesses de la  terre, du corps et du ciel. Je commence des études agricoles à la rentrée : comprendre la terre et apprendre à prendre soin d’elle me semble primordiale dans mon combat pour la justice et pour notre guérison collective. Nos corps viennent de la terre, sont nourris par elle, et lui reviennent à la fin de nos vies. Nous sommes la terre. 

 

 

Conversation: Olafur Eliasson, Earth Speakr (2020)

14.08.2020

Conversation: Olafur Eliasson, Earth Speakr (2020)

 

Créé par l’artiste Olafur Eliasson à l’occasion de la présidence allemande du Conseil de l’Union Européenne, Earth Speakr est une œuvre collective invitant les enfants à se faire les chantres de l’écologie grâce à une application gratuite et à un site internet interactif : www.earthspeakr.art. 

 

Entretien

Victoire Pallard 

Photographie 

Lars Borges

 

Cet espace numérique partagé encourage les adultes, et plus particulièrement les leaders mondiaux, a préter attention à cette prise de parole enfantine, certes, mais loin d’être puérile : « On attend généralement des enfants qu’ils soient attentifs à l’école et qu’ils suivent les règles. Mais c’est maintenant notre tour, celui des adultes, d’écouter ce que les jeunes ont à dire. Dans Earth Speakr, Olafur Eliasson donne aux enfants une opportunité unique de trouver, de manière créative et réfléchie, des idées qui pourraient améliorer l’avenir de tous les Européens. » Heiko Maas, Ministre fédéral des Affaires étrangères de la République fédérale d’Allemagne. 

Né en 1967, Olafur Eliasson est un artiste islando-danois installé à Berlin. Sa pratique englobe la sculpture, la peinture, la photographie, les films et la vidéo, l’installation et le numérique. Jouant de la lumière et de ses variations colorées, de formes géométriques et de surfaces réfléchissantes, son art est guidé par ses intérêts pour la perception, le mouvement, la conscience de soi et le sentiment de communauté. Dépassant les limites du musée ou de la galerie, ses œuvres ont le pouvoir d’impliquer directement le public dans des projets architecturaux, des interventions dans des lieux publics, des lieux de pédagogie artistique, des lieux politiques et des manifestations en faveur du climat. 

Eliasson a notamment été invité en France à concevoir une œuvre pérenne à l’intérieur de la Fondation Louis Vuitton (Inside the horizon, 2013) et à exposer à Versailles dans le château du Roi-Soleil en 2016. 

 

 

“J’espère qu’en 2050, nous considérerons 2020 comme un moment où nous avons vraiment décidé de changer d’orientation.”

 

Bonjour Olafur, comment allez-vous ? Je ne résiste pas à l’envie de vous demander comment s’est passé votre confinement. 

Malgré tout ce qui s’est passé et tout ce qui continue de se produire, je suis plein d’espoir, et cela tout à fait volontairement. L’espoir est une façon de rencontrer et d’envisager la réalité de manière engagée. Mon art est toujours tourné vers la rencontre – avec des œuvres, avec d’autres personnes, avec nos propres attentes et notre façon de regarder le monde. Il s’agit d’engager nos sens, de les mettre au défi. Récemment, les possibilités de rencontres physiques ont été limitées. Le confinement dû à la COVID-19 a changé beaucoup de choses en terme de libertés. Les projets de beaucoup de personnes ont déraillé ou se sont transformés en « non-plans » comme aurait dit Yona Friedman (architecte française d’origine hongroise décédée en février 2020, N.D.L.R.). Cette année, pour ma part, trois expositions personnelles de mes œuvres étaient supposées avoir lieu en même temps : une à Zurich, une à Bilbao et une à Tokyo. Toutes ont été annulées. Les musées sont aux prises avec les conséquences du virus, comme tout le monde. Heureusement, en adoptant le « non-plan » et en faisant avec les circonstances, nous avons trouvé des solutions : un excellent catalogue de l’exposition prévue à Zurich a vu le jour, et il est possible de visiter l’exposition de Tokyo en ligne : olafureliasson.net/sometimesthebridgeL’épidémie de COVID-19 nous a montré que nous pouvions « arrêter » : nous pouvons mettre le capitalisme en veille, nous pouvons arrêter de faire voler les avions, nous pouvons changer la façon dont nous interagissons les uns avec les autres… De toute évidence, le vieil adage selon lequel rien ne peut arrêter la marche du monde était faux. Nous avons beaucoup à apprendre de cette expérience. Je pense que ce moment a permis à chacun d’acquérir une nouvelle compréhension de notre situation, tant individuelle que collective. Je crois, pour ma part, à la possibilité de la proximité sociale tout en pratiquant la distanciation physique, car nous avons plus que jamais besoin les uns des autres. Et comme nous ne pouvons plus voyager comme avant, nous sommes devenu plus conscients de ce qui nous entoure et nous pouvons commencer à nous poser de nouvelles questions, par exemple : qui détermine les enjeux dans nos sphères locales ? Et qui est écouté lorsque des décisions sont prises pour façonner notre environnement ? Dans un monde redéfini par la COVID-19, la culture est plus que jamais nécessaire. Elle offre de l’espoir – cet espoir dont nous avons tant besoin.

 

 

Le Studio Olafur Eliasson, créé au milieu des années 90, est un véritable atelier collaboratif warholien : vous le partagez avec des scientifiques, des techniciens, des ingénieurs… Vos travaux sont-ils toujours à mi-chemin entre le domaine des arts et celui des sciences ? Pourquoi toujours réunir ces deux disciplines ? 

Une expérience scientifique implique généralement l’enregistrement des résultats et le test de facteurs variables nécessaire à l’étude d’une théorie. L’art peut incorporer plusieurs des mêmes principes pour regarder notre monde avec curiosité et ouverture à l’apprentissage, et je pense que la science peut prendre la nature expérientielle de l’art. De plus, une œuvre d’art peut être un moyen de coproduire quelque chose avec un artiste et non pas simplement un moyen de faire entendre ce que l’artiste a à dire. Je suis persuadé que l’art naît grâce à la collaboration. 

 

Votre œuvre la plus récente, Earth Speakr, donne la parole aux enfants de toute l’Europe à propos de l’avenir de la planète et de son bien-être grâce à une application créative et un site interactif. Comment vous est venu l’idée d’intégrer les plus jeunes dans une œuvre participative recouvrant un enjeu aussi politique et qu’est-ce que cette prise de parole inhabituelle représente pour vous ? 

L’idée de décentraliser le potentiel créatif d’Earth Speakr en faisant en sorte que tout le monde puisse l’utiliser sans produire de hiérarchie et en donnant aux enfants le mérite complet de leur génie artistique et politique est tout à fait en accord avec l’importance de la décentralisation du pouvoir dans la société. Remontons jusqu’en 1948, lorsque l’ONU a adopté la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. Nous avons oublié, à l’époque, que nous, les humains, ne sommes pas les seuls à avoir besoin de droits, et cela a conduit au déséquilibre que nous connaissons actuellement. Notre obsession pour la croissance a endommagé les systèmes délicats des autres formes de vie avec lesquelles nous partageons la planète. Nous savons maintenant que les plantes ont besoin de droits, les animaux ont besoin de droits, le ciel, la terre, la mer, ont besoin de droits. Je sais qu’il semble inimaginable aujourd’hui que l’arbre de votre rue engage un avocat pour ne pas être abattu, mais si vous le regardez à un niveau fondamental, qui sommes-nous, au nom de notre propre idée limitée du progrès, pour justifier la destruction des droits des autres espèces? Sur cette question là, des populations entières ont été ignorés, tel les peuples autochtones dont la sagesse s’est toujours fondée sur l’identification de l’importance de l’équilibre naturelle, essentiel à long terme à la santé de tous. Nous l’avons oublié dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et nous nous devons désormais donner la priorité à la sagesse des autochtones. Et peut-être même que la sagesse devrait avoir des droits ! Pour Earth Speakr, l’équipe du Studio et moi-même, ainsi que les experts impliqués dans la création de ce produit pensé pour les enfants, n’ont créé, disons, que la moitié de l’œuvres d’art. J’ai invité des enfants de toute l’Europe et du reste du monde à créer l’autre moitié de l’œuvre. Earth Speakr invite chacun à animer son environnement à l’aide d’une technologie interactive et ludique. Les enfants peuvent télécharger et utiliser l’application Earth Speakr pour enregistrer leurs idées sur le bien-être de notre planète. Les adultes sont également invités à participer en visitant www.earthspeakr.art et en écoutant et en partageant les messages afin d’amplifier l’impact de ce que les enfants ont envoyé. En invitant les enfants à devenir des artistes et à faire d’Earth Speakr une œuvre d’art collective, j’espère parvenir à transformer leurs voix en arguments valables dans les débats d’aujourd’hui sur le climat.

 

 

Dans cette œuvre numérique, les enfants deviennent les grands défenseurs de la planète Terre. Pensez-vous que les jeunes générations soient les plus à même de porter le combat écologiste ? Et êtes-vous d’accord avec Picasso lorsqu’il affirme que tous les enfants sont des artistes ? 

Je pense qu’il est juste de dire que tout le monde peut être un artiste et générer de l’art, et je considère chaque message posté sur Earth Speakr, comme une œuvre à part entière. Les enfants et les jeunes sont les experts du changement climatique et de la manière dont nous devons prendre soin de la planète. Ma génération et les générations avant moi ont souvent regardé vers le passé à la recherche de stabilité et d’inspiration pour façonner l’avenir, les enfants d’aujourd’hui s’orientent sur le présent, le « maintenant », pour comprendre l’avenir. Je pense qu’ils sont conscients que le souci de la planète doit guider activement nos actions. En ce sens, je suis convaincu qu’en tant qu’artistes et experts du futur, les enfants partageront une image de notre monde que nous n’aurions pas pu imaginer seuls, une image collective fondamentalement plus à même de prendre place dans un avenir partagé.

 

“J’ai été ravi lorsque, l’année dernière, suite à mes interventions lors de la présentation de mon exposition In real life, la Tate Modern a déclaré publiquement l’état d’urgence climatique en citant mon exposition comme le catalyseur d’une prise de conscience.”

 

Ce n’est pas la première fois que vous interrogez les problématiques environnementales dans vos œuvres, notamment dans Ice Watch : d’énormes blocs de glace groenlandaise fondaient doucement  en plein air dans les villes de Copenhague (2014), de Paris (2015) et de Londres (2018). Vous avez par ailleurs été nommé Ambassadeur de bonne volonté du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD). Comment s’est formée votre conscience écologique et comment votre mode de vie et de pensée a t-il changé depuis cette prise de conscience ? 

Depuis maintenant trente ans je photographie des phénomènes naturels et des paysage : j’ai documenté la mousse, les plantes, les plages… toutes sortes de choses. Ce processus de documentation ou d’archivage s’est présenté comme un moyen d’avoir une relation plus profonde avec l’environnement. Par exemple, pour mieux comprendre l’écoulement de l’eau dans une rivière, je la photographies vu d’en haut dans les airs,  puis de l’intérieur en prenant place sur un bateau, puis en randonnée, je me tiens tout près d’elle pour la regarder couler, puis j’essaie de courir à la même vitesse que l’eau pour que la rivière ait l’air d’être immobile et que le paysage devienne mobile à sa place. Je prends toutes ces photos et les transforme ensuite en œuvres d’art. Nous entendons beaucoup parler de la crise climatique, mais c’est encore une idée largement abstraite pour la plupart d’entre nous. M’en rendre personnellement compte de manière tout à fait concrète a été un choc : en 1999, j’ai documenté quarante-cinq glaciers Islandais et, l’année dernière, j’y suis retourné pour documenter à nouveau ces même glaciers : reprendre ces images vingt ans plus tard – seulement une nanoseconde en temps géologique – m’a prouvé à quel point les changements auxquels notre planète est confrontée aujourd’hui sont drastiques. Ce qui semble être si grand, si lent et au-delà de notre compréhension s’avère en vérité dans un état de changement beaucoup plus radical et rapide que je ne le pensais possible. Une fois que nous avons mis les images de 2019 à côté des originaux pris en 1999, ce changement qui semblait si inimaginable est devenu soudainement tangible. J’ai intitulé ce nouveau travail documentaire The glacier melt series 1999/2019. Je continue à essayer de trouver des moyens de rendre la crise climatique concrète. Je sais à quel point chaque action est précieuse dans ce combat, c’est pourquoi j’ai pris de nombreuses mesures pour évaluer mon propre pouvoir et utiliser mon influence pour susciter des changements au niveau institutionnel. L’art a le pouvoir de provoquer des changements grâce à ses systèmes de soutien. Par exemple, négocier des expositions axées sur la sensibilisation au carbone peut engendrer tout un éventail de changements qui se répercuteront sur le plan économique, politique et même systémique. J’ai été ravi lorsque, l’année dernière, suite à mes interventions lors de la présentation de mon exposition In real life, la Tate Modern a déclaré publiquement l’état d’urgence climatique en citant mon exposition comme le catalyseur d’une prise de conscience.

 

 

 

Le magazine Soleil Rouge a décidé de placer l’été 2020 sous le signe de la Renaissance. Qu’est-ce que ce mot vous inspire ?

Une renaissance peut être comprise comme un retour aux origines, ou du moins un retour là où vous étiez auparavant, mais cela pourrait aussi s’apparenter à une refonte totale de notre situation actuelle à 360 degrés. Un exemple de refonte totale  : déclarer l’état d’urgence climatique, puis mettre en mouvement un ensemble de pratiques complètement nouvelles qui changeront ensuite le corps de la société. Ce serait une sorte de renaissance. La Renaissance en tant que telle, a parfois l’air d’oublier la vie antérieure, mais je pense qu’il est précieux de voir le changement tel qu’il est, et pas seulement de célébrer le réveil une fois qu’il s’est réalisé. Qu’en est-il du moment où nous admettons que nous devons nous tourner vers quelque chose de nouveau ? J’espère que nous pourrons y trouver l’inspiration nécessaire pour nous conduire vers un changement de perspective. J’ai beaucoup réfléchi à projeter une réflexion sur ce qui se passe en ce moment dans, disons, 30 ans et à ce que cela pourrait signifier. J’espère qu’en 2050, nous considérerons 2020 comme un moment où nous avons vraiment décidé de changer d’orientation. Avec Earth Speakr, j’espère aussi que ce changement englobera une mise en avant généralisée des idées des enfants et fera de leurs visions le fondement sur lequel nous construirons notre avenir.

 

 

 

Eamon Ore-Giron: Notre Renaissance sera une exaltation collective

18.07.2020

Eamon Ore-Giron: Notre Renaissance sera une exaltation collective

 

 

Il est 21h à Paris. Eamon Ore-Giron est à Los Angeles. Je l’appelle, il est dans son atelier et se réveille. Son assistant vient lui apporter un café crème Starbucks. Nous échangeons sur nos situations respectives, sur le retour à la réalité post-Covid, sur le rapport entre Art et Histoire… Eamon pense l’artiste comme une figure unique, capable d’apporter un remède dans une société convalescente. À l’horizon de notre conversation : de l’amour pour qui veut bien encore en recevoir et un humanisme que l’on espère voir renaître de ses cendres.

 

Photographer 

Fabian Guerrero 

Words 

Jalis2019

 

 

 

Eamon a grandi dans le sud-ouest des États-Unis et a passé beaucoup de temps en Espagne, au Pérou et au Mexique. Ces pays et leurs histoires ont influencé sa pratique artistique, pleine de références à la tapisserie amazonienne, à la médecine amérindienne et au Muralisme mexicain. Réalisées sur du lin brut ou des toiles immenses, ses peintures abstraites aux couleurs vives se déploient comme des rayons de soleil sur l’horizon et nous laissent étrangement rêveurs. Ses oeuvres ont récemment été exposées à la Nicelle Beauchene Gallery (New York), au Pérez Art Museum (Miami), au Hammer Museum (Los Angeles) et au Museo Tamayo (Mexico City).

 

Salut Eamon. Tu es à Los Angeles là ?

Oui, je suis dans mon atelier, ici il est 9h du matin.

 

Comment c’est Los Angeles après le passage du Coronavirus? 

J’ai l’impression que je suis en train de m’habituer à l’apocalypse, je m’accoutume à la fin du monde. Ça a été la folie. Tout commence à ré-ouvrir mais il y a des mouvements de protestations en ce moment, parce que la police tue et qu’il y a encore beaucoup trop d’arrestations arbitraires.

 

Top Ranking, 2015, Flashe on linen, 66 x 56 inches

Courtesy of the artist; photo: Adam Reich

 

 

Tu penses que c’est une bonne chose cette révolte que nous sommes en train de vivre ?

C’est une bonne chose que les gens expriment leurs colères. Mais j’ai un fils de quatre ans et c’est dur de voir son enfant obligé de porter un masque tout en devant lui expliquer le racisme et les violences policières. Nous avons toujours connu le racisme mais cette problématique  est tout d’un coup devenue plus prégnante que jamais. C’est super que la jeunesse descende dans la rue et ça fait du bien de voir des gens exprimer haut et fort leurs frustrations à l’encontre des autorités et du gouvernement après cet épisode de quarantaine. Dans un sens, je suis très content de tout ça mais ça reste très triste que nous soyons obligés de nous répéter encore et toujours. La réalité nous est retombée dessus très vite.  Aux États-Unis nous avons vraiment un président incompétent. Je ne sais pas comment vous avez vécu le dé-confinement en France…

 

Je crois qu’en France nous savons que rien n’est jamais tout noir ou tout blanc et nous avons continué à rechercher cette nuance, cette zone grise. Mais actuellement on ne sait plus vraiment ce qu’on a le droit de faire ou pas. Nos actions sont en suspens. 

Je vois. Je pense que c’est un peu la même chose partout dans le monde, excepté peut-être dans des pays comme la Chine. Aux États-Unis, dans des lieux comme Los Angeles ou New York, les grandes villes, les gens ont du respect les uns envers les autres, et en général ils respectent les règles. Quand on leur demande de porter des masques ils portent des masques. Mais je pense qu’il y a une grande partie du pays qui pensent que toutes les consignes qu’on pourrait leur donner cachent une forme d’autoritarisme mal placée. Donc même si tu leur conseilles de faire quelque chose pour leur bien, ils vont refuser de le faire parce qu’ils pensent qu’on essaie de les manipuler. C’est en train de devenir un vrai problème. Sur la Côte Est et la Côte Ouest, la situation n’est plus si difficile que ça. Le pire est derrière nous. Mais je ne pense pas que nous soyons vraiment sorti d’affaire pour autant. 

 

Comment conçois-tu le rôle des artistes dans cette réalité apocalyptique ?

 Je pense que nous avons autant de responsabilités que les autres : quand on voit des choses terribles advenir, il est de notre devoir d’en parler.

 

Quelles sont les solutions que les artistes pourraient apporter à la société ? 

Ce ne sont pas des solutions politiques mais plutôt des remèdes, de l’apaisement que l’artiste peut apporter. Il peut par exemple montrer que nous pouvons penser les choses différemment. De nouvelles façons de nous connecter, de nouvelles histoires. Tout ce que nous vivons est lié à l’Histoire et cette histoire nous est racontée d’une certaine manière durant nos années d’études. Je pense que le rôle de l’artiste est de faire preuve d’imagination et de donner aux autres la possibilité d’entrevoir des réalités alternatives. Pour moi c’est très important de repenser l’Histoire et la manière dont nous vivons notre vie à partir de cette réflexion. 

 

Installation view, Conspirateurs, 2020, Friends Indeed Gallery, San Francisco. Photo: Graham Holoch

 

“En tant qu’artiste, ce qui m’intéresse c’est de créer des oeuvres en rapport avec l’Histoire, avec un grand H”

 

 

Dans tes peintures, tout a l’air ouvert, il n’y a pas de frontières, pas de limites. Mais en même temps cette illusion ne semble pas laisser de place au hasard. Quelle est ta définition et ton rapport à la notion d’improvisation ? 

C’est vrai que certaines de mes peintures peuvent donner l’impression de ne pas laisser de place à l’accidentel parce qu’elles sont très proches du courant géométrique hard-edge de la peinture abstraite. Mais dans ma pratique globale de la peinture, tout est vraiment une question d’improvisation et de relation entre les différents éléments. Sans limitation, on se donne toujours beaucoup plus de liberté. Je pense que les expérimentations rendent toujours tout beaucoup plus intéressant.  

 

C’est une nécessité pour toi de créer une dialogue entre la pratique expérimentale de la peinture et une approche plus scientifique ? 

Oui, cette démarche heuristique est pour moi une manière de résoudre des problèmes. Si tu penses à mon travail dans ce sens, tu peux comprendre ma relation au système, à l’idée d’un système, à l’idée du symbolisme et à la mécanique dans la peinture. C’est une méthode pragmatique sans garantie d’un résultat optimal ou rationnel. 

 

J’entends les sirènes des voitures de police derrière toi. Quelles sont tes motivations en tant qu’artiste ?

Je pense que la découverte de soi-même est une motivation importante dans mon travail. Je pense aussi que la création d’une communauté à travers cette exploration est importante. Je ne sais pas si tu connais ma musique. J’ai écrit deux albums et j’ai fait partie de plusieurs groupes. L’un des groupes était extrêmement expérimental : parfois c’était plus de l’improvisation ou de la performance que de la musique. Mes explorations picturales et musicales sont les éléments fondamentaux de ma pratique artistique. Mais plus largement en tant qu’artiste, ce qui m’intéresse c’est de créer des œuvres en rapport avec l’Histoire avec un grand H, ainsi qu’avec l’histoire d’un groupe, d’une communauté et en même temps relative à mon histoire personnelle. 

 

Infinite Regress CXXIX, 2020, Flashe on linen, 69 x 54 inches

Courtesy of the artist; photo: Joshua White / JWPictures.com

 

 

“Tu n’es pas capable de rentrer en communication avec cette autre réalité”

 

 

Comment définirais-tu ta relation avec le passé ? 

Je ne suis pas quelqu’un de nostalgique et je pense que le passé est un endroit qu’on ne peut pas comprendre. Le passé c’est comme aller dans un pays dont tu ne comprends pas la langue. Même si les choses te semblent similaires par à rapport à ce que tu connais, tu n’es pas réellement capable de rentrer en communication avec cette autre réalité qui n’est pas la tienne. Pour moi, tu ne peux que te rapporter à ta propre interprétation du passé. Dans beaucoup d’œuvres sur lesquelles je travaille en ce moment, je ressens le désir de voyager dans le temps à travers les artistes et les œuvres. Mes derniers travaux sont inspirés par des œuvres péruviennes du XIVème siècle, justes avant l’arrivée des Espagnols. Quand j’étais encore à l’école, j’étais obsédé par les expressionnistes abstraits et les artistes post-modernes et je n’avais pas encore été confronté à la peinture latino-américaine.  À présent, j’ai l’impression d’ouvrir les yeux sur un tout autre langage pictural. En apprendre davantage sur les artistes qui ont travaillé en dehors de l’Histoire de l’art « traditionnelle » me permet de communiquer d’une manière renouvelée avec l’Histoire et de créer ma propre machine à remonter le temps. 

 

Si tu pouvais revivre un mouvement artistique passé, lequel choisirais-tu ? 

Je crois que j’aurais beaucoup aimé trainer avec le cinéaste John Cassavetes. Sinon j’aurai beaucoup aimé vivre à l’époque du Muralisme mexicain au début du XXème siècle et vivre dans le Mexico des années 30. Mexico a toujours été un lieu d’exil : exil depuis Cuba, depuis le Pérou, depuis l’Amérique centrale, depuis la Russie, depuis l’Espagne… Les muralistes étaient des gens sexistes, très machos mais dans ce mouvement il y a aussi eu des femmes artistes brillantes et exceptionnelles comme Frida Kahlo bien sûr, ou Leonora Carrington. Et même si l’oppression masculine de l’époque me gêne, je sais bien que peu importe l’époque et les lieux dans lesquels je voudrais voyager, elle sera toujours là d’une manière ou d’une autre. J’adore l’idée que les muralistes ont eu : créer un langage visuel encourageant la prise de conscience des droits et des devoirs civiques de chacun. José Clemente Orozco et Diego Rivera ont peint des œuvres très dérangeantes, et ils ont eu l’audace de les présenter telle quelles dans l’espace publique, ce qui pour moi est un très bel accomplissement. 

 

 

Et aujourd’hui comment perçois-tu le monde de l’art et son marché ? 

La génération avant la mienne était plus à l’aise avec l’aspect marchand du monde de l’art. Dans les années 90, on ne voulait plus vendre de l’art pour vendre de l’art, on cherchait à avoir une certaine street credibility. Je pense que la génération après la mienne a trouvé ça ridicule et dans un sens elle a eu raison car c’est génial en temps qu’artiste d’être payé pour ce qu’on fait et de pouvoir en vivre mais je pense que dans le monde de l’art comme dans celui de la musique il faut toujours savoir être très prudent et ne pas se laisser trop emporter par le désir d’argent. 

 

Est-ce que tu crois en la technologie ? 

Oui j’y crois, mais pas religieusement.

 

Tu penses que la technologie pourrait servir à créer des communautés plus fortes ?

Non, je pense que la technologie est juste un outil sans conscience, ni programme. Les gens ne cherchent pas à créer des communautés, cet outil les dresse les uns contre les autres. Je pense que l’essence d’Internet est de nourrir les peurs et les angoisses des gens et de créer un environnement où ils ne voient que ce qu’ils veulent voir et où ils entendent seulement ce qu’ils ont envie entendre. Ils perdent le sens critique et honnêtement je ne pense pas que les gens écoutent réellement les opinions des autres. Et on a pas besoin de connaître les opinions de tout le monde. Pour ma part, j’ai commencé à apprécier le pouvoir d’Internet quand j’ai commencé à faire de la musique en 2008. Je me suis créé une page MySpace et grâce à elle je suis rentré en communication avec des argentins, des chiliens… Je recevais des messages genre « Salut, je voudrais remixer ta chanson, tu veux bien me l’envoyer ? » Et j’ai trouvé ça beau, merveilleux. Mais ces dernières années aux Etats-Unis, nous avons vraiment pris conscience du mauvais côté d’Internet. Tout ces gens qui veulent manipuler les autres… 

 

Qu’est-ce que le mot « Renaissance » signifie pour toi ? 

Une ouverture, une conscience transcendante, quand les gens partagent la même exaltation pour ce qu’ils font dans l’instant présent. J’espère que c’est ce que nous sommes en train de vivre en ce moment. 

 

MOESHA13 : Il faut qu’on continue à être solidaires

01.07.2020

MOESHA13 : Il faut qu’on continue à être solidaires

Issue de la scène musicale émergente marseillaise, Moesha13 rappe, compose, chante et mixe des sons aux confins du R’n’B, de la funk, du kuduro, de la trap et de la techno hardcore

 

Entretien Victoire Pallard 

Production Soleil Rouge Studio 

Photographie Hugo Blachier 

Stylisme Fisdimigré

Make-up Vanille Gautier

 

 

 

moesha13-hugoblachier-soleilrouge

 

 

Salut Moesha 13, d’où viens-tu et qui es-tu? 

Je viens de Marseille. Qui est-ce que je suis… C’est plus complexe parce que comme tout le monde je suis une personne multiple. Je suis une artiste, je fais de la musique et j’aime prendre le temps d’essayer de changer les choses.

 

Comment tu as choisi ce nom, « Moesha 13 » ?

Le numéro 13 c’est celui des Bouches-du-Rhône, le département de Marseille. C’est à Marseille que j’ai appris tout ce que je sais. C’est le lieu de mes plus grandes découvertes et de mes premiers pas dans la musique. Vraiment, je dois beaucoup à cette ville. Et Moesha c’est le nom d’une série afro-américaine des années 90, l’une des premières où on voyait une adolescente noire qui faisait des études, qui avait un copain et qui était cool. Ça changeait parce qu’à l’époque, dès qu’on avait affaire à un modèle de famille de couleur, dans une série TV ; ça tombait tout de suite très bas. La série Moesha a vraiment apporté de nouvelles représentations et j’ai adoré ça : l’idée que c’est pas parce que t’es noir que tu dois être con, tu peux aussi faire des choses et avoir des perspectives d’avenir. 

 

Marseille, ça représente quoi pour toi ?

La mer. Et aussi des choses un peu crues, un peu dures qui vont obligatoirement t’obliger à être quelqu’un que tu n’étais pas. Quelque chose d’initiatique. 

 

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Qu’est-ce que tu voulais faire quand tu étais petite ? 

 Je voulais danser, j’écrivais beaucoup de rap et je faisais beaucoup de freestyle. Et j’étais dans la lune, vraiment très déconnectée. J’ai pratiquement pas de souvenirs. « Dans ma tête ça tourne comme si j’étais au bord d’une falaise. » Tu vois Jul ? En gros ça tournait tout le temps, j’étais toujours en train de faire quelque chose. 

 

Comment tu as commencé à faire de la musique ?

Au collège, il y avait cette mode en 5ème des battles de rap : on voulait faire les meilleurs rimes, les meilleurs punchlines et moi j’étais très attirée par tout ça. C’était tellement naturel, tellement cool à faire. Et le soir quand j’écoutais la Skyrave, il y avait des instrumentales sans paroles sur lesquelles tu pouvais t’entraîner. C’est comme ça que j’ai commencé à rapper sur de la techno. 

 

“Je ne pensais qu’à la musique. C’était obsessionnel.”

 

Moesha13 photographiée par Hugo Blachier, à Marseille – Production  Soleil Rouge Studio

 

Et là tu t’es dit c’est ça ce que je veux faire de ma vie ? 

Non parce que je n’ai jamais pensé à ce que je voulais faire de ma vie. Par contre je ne pensais qu’à la musique. C’était obsessionnel.  J’arrivais en cours de maths sans savoir que j’étais en cours de maths parce que j’étais en train d’écrire un refrain, un couplet… J’écrivais beaucoup, j’observais ce qui se passait autour de moi et j’essayais de le retranscrire. J’ai grandis dans le XIXème arrondissement de Paris, à Stalingrad qu’on appelait à l’époque « Stalincrack » tellement c’était réputé pour ça. Et c’était assez hardcore. Écrire, c’était une façon d’exprimer des choses que je ne pouvais pas exprimer autrement. 

 

C’est quoi tes inspirations?

J’ai beaucoup d’inspirations qui peuvent paraître éparpillées mais qui, pour moi, ont toutes des connexions les unes avec les autres. Une des choses qui m’inspirent beaucoup c’est le silence. On ne peut pas le breveter. On ne peut pas le dédicacer mais dedans il y a tout. En réalité je n’écoute pas énormément de musique. J’en écoute à l’approche d’une soirée parce que je n’aime aller que dans les endroits où je sais que je suis là pour quelque chose. Si je vais quelque part, c’est pour me sentir nourrie. Pour moi, la question des inspirations n’est pas une question évidente. Par exemple quand je cite Jul : en fait ce que j’aime chez lui c’est plus sa manière d’être, le fait qu’il ne remette pas en question ce qu’il fait. On dirait qu’il fait les choses sans obligation de résultat. Je pense que ça peut inspirer tout le monde. Sinon il y a les sons de voiture, de moto, les sons traditionnels… Je cherche surtout des états, des émotions que je peux exprimer en musique et qui vont me parler. Après c’est vrai que pour le fun, j’aime tout ce qui est rave, enjaillement, pour s’éclater ensemble et ne plus réfléchir. Le plus important dans ces moments c’est qu’on est là, qu’on veut faire la fête, qu’on veut célébrer quelque chose.  La vie ?

 

 

Pour toi faire la fête, c’est politique ? 

Oui. C’est politique.  Si on prend ce qui est en train de se passer en ce moment, faire la fête ça voudrait dire qu’on aurait déjà démêlé beaucoup de fils ! Parce que faire la fête demande qu’une personne, plus une autre plus une autre etc. acceptent de sortir d’un conditionnement. C’est une initiative personnelle et même une sorte de prise de risque. Ça a quelque chose à voir avec le dépassement de soi. C’est quelque chose qui dit beaucoup de nous et ce qu’on est capable de mettre en place, tant individuellement que collectivement.

 

Tu as l’impression de porter un message quand tu chantes et quand tu mixes ?

Je m’en suis rendu compte récemment. Le message que je veux faire passer est très simple : qui que tu sois, tu peux avoir un impact sur ton propre monde, c’est à dire sur toi. À Marseille il faut vraiment dépasser beaucoup de choses pour faire ce qu’on aime sans lâcher et se décourager.  Il faut faire les choses pour soi parce que de toute façon, on n’a pas tant que ça à perdre. Il faut tenir les reines de sa vie, tenir le guidon même si ce n’est pas toujours facile et que ça demande de l’équilibre. En restant centré, en continuant à réfléchir, tu deviens le souverain de ta propre vie. Mon message c’est que nous sommes tous amenés à devenir qui l’on est. Mais ça c’est très nietzschéen. 

 

Justement, ça veut dire quoi arriver en I ? 

Tu vois quand une moto ou un scooter cabre ? D’abord elle roule sur les deux roues, et après elle fait un « I » quand la moto se lève et continue à rouler sur une seule roue : c’est une gestion d’équilibre. En gros malgré les circonstances, arriver en I, c’est garder le cap, être capitaine de son navire même dans les périodes difficiles. 

 

“Arriver en I, c’est garder le cap, être capitaine de son navire même dans les périodes difficiles”

 

Tu fais quoi pendant le confinement ? 

C’est incroyable, je fais beaucoup de choses que je n’avais jamais le temps de faire parce que j’étais souvent dehors à organiser mes performances et mes lives. Là j’ai le temps de réunir les idées, faire des liens, être beaucoup plus dans la pensée, prendre le temps d’être plus alignée, plus centrée, plus intériorisée. Je suis en train de revenir à moi-même et de réfléchir à comment est-ce qu’on pourrait faire des choses ensemble, de manière collective, comment vivre différemment, comment avoir une approche plus écologique même au niveau de la musique, comment développer une meilleure hygiène relationnelle, comment m’implanter un peu plus dans ma ville maintenant que je suis enracinée comme jamais à la maison. 

 

 

Pour toi c’est quoi, être féministe ? 

Je pense qu’être féministe, c’est déjà retirer une étiquette. C’est se déconditionner. Être féministe ce n’est pas écrire sur un T-shirt « Féminisme ». Être féministe c’est se demander au quotidien comment est-ce qu’on pourrait se donner toutes les libertés qu’un homme pourrait avoir. Maintenant qu’on en a beaucoup parlé, certains clichés ont été conscientisés. Mais ce n’est pas pour autant que les choses ont bougé de manière concrète. Il faut beaucoup de temps pour prendre de nouvelles habitudes. Chaque jour il faut se poser la question : comment est-ce que je pourrais faire telle ou telle chose autrement ? Comment y mettre plus de conscience et agir en fonction? Cela concerne chaque femme ainsi que chaque personne qui se sent femme car ce n’est pas l’enveloppe dans laquelle tu es née qui te définit mais comment tu te sens. On a tout le temps en ce moment pour penser à bouger nos habitudes et à mettre de la lumière sur tout ça en se donnant plus de liberté. On peut déjà commencer par se libérer dans nos têtes chaque jour un peu plus. 

 

Tu penses à quoi quand tu mixes ?

Je ne pense plus. Quand je mixe, c’est instantané, il n’y a plus un seul moment où il est possible de penser. C’est vraiment in situ, je suis dans le moment présent. Et tout l’enjeu du moment présent c’est l’incertain, c’est à dire toutes les potentialités, toutes les possibilités qui n’existent pas encore. 

 

 

Une question que tu adorerais qu’on te pose ?

Je voudrais répondre à la question : « Comment on devient ce que l’on est ? » par la réponse de Nietzsche : « La déclinaison de mes interrogations a pour objectif de comprendre comment on ne devient pas ce que les autres ont voulu faire de nous.” 

 

Et une question que tu détestes qu’on te pose? 

Une question qui revient souvent : « Est-ce que les paroles de Respect prônent un genre de patriarcat à l’envers ? ».  Je ne veux pas imposer mes volontés aux autres. Chaque personne a droit au respect et de se donner du pouvoir  en tant qu’individu à part entière. Il ne s’agit pas de moi, c’est un son qui, au contraire, a été écrit pour soutenir les personnes en difficultés. Pour moi chacun est invité à être le patron, le boss de sa propre vie. 

 

 

Tu es au programme du Dour festival et tu fais partie de la promotion 2020 de SHAPE, une plateforme européenne super cool dédiée à la musique et à l’art audiovisuel innovants… Ça décolle pour toi là non ? 

Ce sont des rêves qui deviennent réalité, Dour et SHAPE sont des endroits où je sais que je vais kiffer, vibrer… mais il y a pas mal de chose insecure en ce moment. Certaines dates seront repoussées… Mais il faut s’accrocher à ses rêves et continuer à les mettre en place de la meilleure façon possible. 

 

Un dernier mot pour la fin ? 

Répondre à une interview dans cette période particulière c’est déjà faire un pas vers l’avenir. Il faut qu’on continue à être solidaire. On est ensemble. 

 

 

 

 

 

 

東京 Tokyo par Léo d’Oriano

27.04.2020

東京 Tokyo par Léo d’Oriano

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Léo d’Oriano, habitué aux portraits de rue, à la cohabitation des regards caméra et des dos tournés, revient avec des images de l’immense Tokyo. Ces gens photographiés de loin, avancent dans un ensemble urbain vibrant et ludique. La ville offre un calme printanier, où éclosent ses couleurs saturées. Et dans l’histoire racontée par le jeune photographe parisien, elle est un vrai protagoniste, lieu de déambulations mais aussi de rencontres pour l’oeil de l’artiste. On voit ainsi apparaitre au détour d’un parc verdoyant des jeunes mariés sur une balançoire ou des sosies d’Elvis Presley. Cette banale étrangeté urbaine, grise et doucereuse, est rehaussée de toits violets, de murs turquoises ou rouges. C’est dans ce monde nippon ralenti que se côtoient des jeunes filles en balade et des weirdos touchants. Ce père attend son fils dans une parka vert pomme. Une casquette rose vif est oubliée sur la branche d’un arbre à peine réveillé de l’hiver. Et dans ces mouvements furtifs, ces pas amorcés et ces ombres qui cachent les visages, ce qui nous reste, c’est un beau sentiment d’effervescence apaisée, de mouvement serein.
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Texte Marouane Bakhti – Photographie Léo d’Oriano
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Conversation: Arielle Dombasle et Nicolas Ker (2020)

24.04.2020

Conversation: Arielle Dombasle et Nicolas Ker (2020)

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Photo: Dahmane pour Closer

 

Pour cette nouvelle collaboration musicale, Nicolas Ker et Arielle Dombasle mettent des mots et des sons sur leur attirance pour les profondeurs de notre monde. Dans une quête artistique abyssale, ces anti-conformistes à leur manière partent de la simplicité de la matière liquide pour remonter jusqu’à la complexité de la création. Les onze titres de l’album, dont Le Grand Hôtel, sorti aujourd’hui, sont aussi aériens que poétiques. Voyage au centre de l’Empire. 

 

Interview Saveria Mandella

 

“Oui, je suis plusieurs”

 

Vos enfances sont similaires. Arielle, vous avez grandi au Mexique. Nicolas, au Cambodge et avez tous deux emménagé en France à l’adolescence. Arielle, votre album Diva Latina est entièrement en espagnol. Nicolas, pour ce nouvel album (Empire), c’est la première fois que vous écrivez une chanson en français mais cet album en duo reste majoritairement anglophone. Est-ce que voguer entre plusieurs cultures, et plusieurs langues, permet de développer plusieurs personnalités ? 

 

Nicolas Ker: Je tiens à signaler que j’ai écrit beaucoup de paroles en français, cela m’est aussi facile qu’en anglais; par contre je préfère ma voix anglophone donc l’utilise quasiment systématiquement. Pour ce qui est des langages, chaque langue fait jouer différents circuits synaptiques: on perçoit le monde différemment suivant qu’on le pense en une langue ou en une autre, il en est de même pour nos propres émotions et sentiments. Ne commençons même pas sur l’impact singulier d’une culture comprise sur notre personnalité. Oui, je suis plusieurs.

Arielle Dombasle: Oui, je suis un oiseau passablement exotique. Il me semble que la situation étrangère est partout la meilleure. Je me suis toujours sentie au carrefour de trois cultures: la catholique baroque mexicaine, le Grand Siècle français, et le kinky kitsch américain.

 

 

Vos personnalités scéniques et médiatiques, ont fini par transcender pour chacun d’entre vous votre image (publique au moins). Façonnez-vous une certaine idée de l’artiste français.e ou est-ce l’inverse ?

 

A: Je me reconnais dans des inspirations paradoxales: Je suis une Autre, et française d’adoption.

N: Même si le rock’n’roll (une de mes inspirations primale) est d’obédience anglo-saxonne, je suis également saturé d’écrivains français. Il me semble être un artiste français s’exprimant en un autre idiome. J’habite ici. 

 

L’Empire est ce que l’on bâtit, dirige, érige, puis dont on perd le contrôle puisqu’il nécessite d’être partagé d’une certaine manière pour exister. Le choix de ce mot pour votre nouvelle collaboration est-il une métaphore de l’album lui même ? Des carrières artistiques en général ?

N: L’Empire est le règne matériel, le Malkuth des kabbalistes, le Samsara bouddhiste. Je le considère comme carcéral, au contraire d’Arielle qui le parcourt avec ravissement.

 

 

Si l’alliance autour de cet album est décrite comme une aventure terrestre entre deux citadins, c’est pourtant aux fonds marins que vous dédiez Empire mais également votre album commun précédent La Rivière Atlantique. En plus d’être vitale, l’eau est-elle une matière inspirante ?

A&N: Elle l’a été pour nous deux, en tout cas. C’est depuis un cristal collectif généré par tout que surgissent. L’ Empire englobe toute matière, autant celle d’un homme, que celle d’un loup, d’un champignon, d’un grain de sable ou d’une nano-particule. 

 

Arielle, vous poétisez votre engagement pour la protection des océans sur les réseaux sociaux en laçant le hashtag #jesauveunesirène et en vous mettant en scène comme telle dans le clip de « We bleed for the Ocean », justifiant cette représentation par une forme de mythe qui remonterait à votre enfance et se matérialiserait jusque dans votre prénom. Comment l’imaginaire tient-il sa place dans le militantisme écologique ?

 

A: On dit que l’imagination est la folle du logis. J’en raffole.

 

“Minorities are always right”

 

Photo: Charlélie Marangé 

Vous défendez la grandeur esthétique contre la médiocrité, la banalité et le conformisme. Comment maintenir un tel projet à l’ère du tout globalisé et accessible ?

 

N: Ce genre de globalisation des oeuvres singulières me semble plutôt être une chance, malgré tous les crimes générés par l’Internet.

A: Minorities are always right.

 

 

Les poly-artistes se font lentement accepter en France. Nicolas, vous êtes auteur-compositeur, interprète et réalisateur. Arielle, comme on peut le lire sur votre compte Instagram, vous êtes « actrice, chanteuse, muse (de mode), réalisatrice ». Mais vous êtes également comédienne et danseuse, parfois même qualifiée « d’intellectuelle ». Comment mène-t-on diverses compétences artistiques de front dans le milieu culturel français ?

 

A: Au Carrefour des Arts, les uns se nourrissent des autres par transfusion sanguine.

N: Tous servent une même vision qui se définit au travers de transmissions, de télégrammes.

 

Nicolas Ker est un punk reconnu. Mais vous, Arielle Dombasle, avez peu voir jamais été qualifiée ainsi. Pourtant, à travers votre carrière, vous donnez l’impression d’avoir agi uniquement selon vos envies, en étant seulement vous même. Est-ce une forme de contestation ? 

A: Je suis un électron libre, c’est ma plus grande fierté, mon plus grand vertige.

 

Dans la vie, quand s’arrête le jeu ?

N: Le jeu ne s’arrête jamais. Ici notre crédit est illimité.

A: Au Purgatoire sans doute, en attente du jugement dernier.